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Monday, September 14, 2026

Un projet informatique en santé de 96 millions $ réévalué à un milliard

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Le gouvernement de Christine Fréchette a ignoré une analyse du ministère de la Cybersécurité et du Numérique et de firmes d'experts-comptables qui évaluaient qu'un important projet informatique de Santé Québec risque de coûter un milliard de dollars plutôt que les 96 millions $ prévus au départ.

Malgré des mises en garde évidentes et un appel des fonctionnaires à ne pas poursuivre le projet, le Conseil des ministres a donné son feu vert, le 15 juillet, et réinjecté de l'argent dans le Système d’information des finances et de l’approvisionnement (SIFA).

Radio-Canada a mis la main sur le rapport exécutif confidentiel du ministère et des firmes KPMG et MNP, réalisé en juin, qui identifiait des failles sévères dans le projet et soulevait des inquiétudes importantes.

Qu'est-ce que le projet SIFA?

Le Système d’information des finances et de l’approvisionnement est un nouvel outil informatique de gestion administrative qui doit remplacer 41 solutions différentes utilisées par les établissements de santé et qui deviennent désuètes.

C'est la firme LGS qui a eu le contrat, la même qui était impliquée dans le fiasco de SAAQclic. Il s'agit d'une filiale de la compagnie américaine IBM.

Nous avons aussi eu accès à une lettre datée du 10 juillet, dans laquelle le sous-ministre à la Cybersécurité et au Numérique et dirigeant principal de l'information Stéphane Le Bouyonnec recommandait de ne pas réautoriser le projet SIFA, en raison du risque important et de l'état critique du projet.

Le gouvernement Fréchette n'a pas voulu nous dire pourquoi il a ignoré la recommandation de son dirigeant principal de l'information, alors que la loi l'oblige à en tenir compte.

Un homme en cravate parle dans un micro dans une salle de l'Assemblée nationale.

Stéphane Le Bouyonnec, sous-ministre au ministère de la Cybersécurité et du Numérique et dirigeant principal de l'information (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Assemblée nationale du Québec

Selon nos informations, le Conseil des ministres est divisé sur ce dossier depuis des mois et des fonctionnaires ont été scandalisés d'apprendre la nouvelle évaluation des coûts.

Beaucoup de gens sont choqués de ce qu'il s'est passé, témoigne une source impliquée dans le volet financier du projet, car on est dans un cul-de-sac budgétaire.

C'est un scandale innommable, c'est fou, ajoute cette source.

Onze fois plus cher qu'au départ

Quand il a été autorisé par le Conseil du trésor, en 2022, le projet SIFA s'était vu octroyer un budget de 96 millions de dollars. Des dépassements de coûts jusqu'à 202 millions $ ont entraîné la suspension du projet en octobre 2025.

L'ex-premier ministre François Legault avait reconnu « un problème » avec SIFA, mais il y avait de la pression de Santé Québec et des ministres successifs de la santé pour le réautoriser, afin de moderniser l'informatique dans le réseau.

Le 15 juillet, le Conseil des ministres a signé un décret pour autoriser la reprise du projet et l'injection de nouveaux fonds pour « 329 millions $ ».  (nouvelle fenêtre)

Nous avons découvert que ce montant était déjà dépassé, mais le bon chiffre (464,8 millions $) n'a pas été transmis à la population dans le communiqué du gouvernement, le 17 juillet (nouvelle fenêtre).

Et surtout, la décision a été prise alors que le rapport des fonctionnaires et des firmes anticipe une explosion des coûts à venir, jusqu'à 1,066 milliard $.

Extrait de l'analyse du projet SIFA par le ministère de la Cybersécurité et du Numérique et les firmes KPMG et MNP, en juin 2026.

Extrait de l'analyse du projet SIFA par le ministère de la Cybersécurité et du Numérique et les firmes KPMG et MNP, en juin 2026.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

Des failles sévères

Pour réaliser leur diagnostic, le ministère et les firmes ont analysé des projets comparables et identifié sept zones de surcoûts potentiels dans le projet SIFA.

Ils ont soulevé plusieurs risques de dérives contractuelles, des retards significatifs et des failles sévères.

Plusieurs coûts [sont] manquants ou sous-estimés, la planification [est] insuffisante et le déploiement potentiellement non réaliste.

Trois personnes parlent derrière des micros et un drapeau du Québec.

De gauche à droite : la première ministre Christine Fréchette, le ministre des Finances Eric Girard et la présidente du Conseil du trésor France-Élaine Duranceau

Photo : Radio-Canada

Duranceau assure avoir informé ses collègues

Au centre de cette affaire, il y a la présidente du Conseil du trésor et ministre de la Cybersécurité et du Numérique, France-Élaine Duranceau.

Selon nos sources, contrairement à ses prédécesseurs Gilles Bélanger et Éric Caire, elle serait beaucoup moins critique du projet SIFA au Conseil des ministres.

Son directeur de cabinet adjoint assure toutefois qu'elle avait informé ses collègues ministres de la situation budgétaire.

La ministre Duranceau a transmis aux membres du Conseil des ministres les informations nécessaires à la prise de décision concernant ce projet.

Le cabinet de la ministre ajoute que le gouvernement n'a pas donné un chèque en blanc à Santé Québec.

Comme mentionné dans le communiqué de presse, une nouvelle autorisation du Conseil des ministres au plus tard le 30 janvier 2027 est obligatoire avant toute poursuite de la réalisation du projet, écrit M. Landry. Santé Québec devra, à ce moment, démontrer une projection solide et clarifiée des coûts et des échéanciers.

Une infirmière consulte des écrans d'ordinateur dans une salle de travail à l'Hôpital de Rouyn-Noranda.

Les systèmes informatiques du réseau de la santé sont désuets et plusieurs licences viennent bientôt à échéance. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-Marc Belzile

Mêmes problèmes que SAAQclic

Au gouvernement, plusieurs font des parallèles entre SIFA et SAAQclic, le fiasco informatique de la Société de l'assurance automobile du Québec qui a donné lieu à la Commission Gallant, la Commission d'enquête sur la gestion de la modernisation des systèmes informatiques.

En février 2025, un audit du gouvernement avait aussi conclu à une série d'erreurs et d'irrégularités dans l'appel d'offres de SIFA et dans la gestion du projet, dès le départ, par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

C'est d'ailleurs au moins la sixième fois que des fonctionnaires mettent en garde contre les dérapages du projet SIFA.

On n’apprend pas, déplore Alejandro Romero-Torres, professeur titulaire de la Chaire en gestion de projet ESG UQAM, spécialiste de la gestion des projets publics en technologies de l'information.

À la commission Gallant, on parlait de la même chose. Encore une fois, on est en train de mal estimer le budget.

Alejandro Romero-Torres.

Alejandro Romero-Torres, spécialiste de la gestion publique des projets de technologies de l'information

Photo : Radio-Canada

Santé Québec a exagéré les bénéfices du projet

En plus de conclure que le budget de SIFA a été grandement sous-estimé, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique et des firmes en sont venues à la conclusion que Santé Québec a surévalué les bénéfices du projet.

La société d'État estime que SIFA génèrera des économies d'au moins 1,1 milliard $ au réseau de la santé en éliminant les solutions désuètes.

Ce chiffre a été repris dans le communiqué du gouvernement du 17 juillet, sans tenir compte des mises en garde des fonctionnaires et des experts-comptables.

Les bénéfices projetés sont globalement surestimés et ne sont pas appuyés par des analyses suffisamment rigoureuses. C’est particulièrement le cas des économies liées à l’élimination des solutions actuelles

Les experts ont eu peu d’explications quant à la méthode de calcul et ils estiment pas possible de comprendre la logique de Santé Québec.

Erika Bially et Geneviève Biron.

La vice-présidente des technologies de l'information de Santé Québec, Erika Bially (à gauche), et la PDG Geneviève Biron, en avril 2026

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un des enjeux, c'est le nouvel échéancier de 2032, qui obligera Santé Québec à prolonger de vieilles solutions informatiques désuètes et racheter ou renégocier des licences qui seront échues en 2030.

En août 2025, l'ex-ministre de la Santé Christian Dubé avait indiqué au Conseil des ministres qu'il était essentiel d'implanter SIFA avant 2030 pour éviter une situation déplorable et des hausses importantes des coûts.

Santé Québec mise sur un déploiement progressif

La société d'État assure avoir ajusté ses estimations en fonction du nouvel échéancier. Selon la société d’État, il y aura un déploiement progressif de la solution dans l’ensemble des établissements dans la période 2030-2032, et les économies anticipées se concrétiseront donc au fur et à mesure de sa mise en service.

La porte-parole de Santé Québec Marianne Paquette affirme que les estimations de la société d'État sont rigoureuses, valides et cohérentes.

Le véritable enjeu n’est pas le coût de la modernisation, mais bien celui du statu quo. Chaque année, le maintien de systèmes vieillissants et fragmentés engendre des dépenses importantes et une lourdeur administrative que le réseau ne peut plus se permettre.

Les pénalités ne sont pas un enjeu, selon le MCN

Un des arguments invoqués en interne par Santé Québec pour poursuivre le projet, c'est la pénalité de 175 millions $ qu'il faudrait verser à la firme LGS en cas de rupture de contrat. Mais nous avons découvert que le ministère considère que cette pénalité ne serait en fait que de 15 millions $.

Radio-Canada a contacté la firme LGS. C'est IBM Canada qui nous a répondu par courriel en nous renvoyant vers son client, tout en se disant engagée envers le succès du projet SIFA.

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