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Saturday, October 10, 2026

Mehta, Tennstedt, Weissenberg: l’art, la manière et le marché

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À l’approche de la fin d’année, Universal et Warner publient plusieurs coffrets, une activité éditoriale dont nous reparlerons d’ici aux Fêtes. Pour ce premier sujet, nous avons choisi deux chefs et un pianiste aux destinées très divergentes.

Sony s’étant désengagé du marché de la réédition pour collectionneurs en décimant son équipe qui y était affectée — qui réalisait chaque année des coffrets ô combien attrayants —, la voie est libre pour Universal et Warner dans l’occupation de ce segment. Le mélomane ne manque pas d’incitations en cet automne 2026, ce qui nous amène, dans un premier temps, à parler de trois parutions.

Un surdoué à Montréal

La plus immédiatement intéressante pour un mélomane québécois est le coffret Zubin Mehta: The Philharmonic Edition. Le cinquième directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), en poste de 1961 à 1967, est un surdoué qui avait étudié la direction d’orchestre auprès de Hans Swarowsky à l’Académie de musique de Vienne de 1954 à 1957. En 1958, il avait fini deuxième au concours Koussevitzky à Tanglewood, derrière son collègue et ami de l’Académie Claudio Abbado. C’est là, déjà, que Mehta avait tapé dans l’œil de Charles Munch, qui le recommanda ensuite à Pierre Béique, directeur général de l’OSM. C’est ainsi que l’OSM se retrouva, en 1961, avec un directeur musical de 25 ans.

S’étant très vite vu offrir un poste à Los Angeles, parallèlement à son travail à Montréal, Zubin Mehta a été repéré promptement par l’industrie phonographique, attaché à Decca pendant très longtemps, puis engagé par CBS/Columbia lorsqu’il fut en poste à New York, avant de graver des disques pour Teldec (Warner).

Au début de sa carrière, la curiosité du public de voir un chef d’origine indienne se conjuguait avec le goût de Mehta et sa maîtrise du spectaculaire et des « grosses pièces ». Le nom de Mehta est associé à la 9e Symphonie de Bruckner et à la 2e de Mahler avec le Philharmonique de Vienne, à Ainsi parlait Zarathoustra, aux Planètes, à un légendaire disque Varèse (Arcana, Intégrales, Ionisation) à Los Angeles. Mehta était, avec Abbado et Ozawa, un jeune chef incarnant un certain renouveau musical à l’ère de la stéréophonie. Son image collait alors à un besoin du marché, et elle a continué de le faire à l’ère du disque compact, à partir du milieu des années 1980.

En effet, lorsqu’il s’agissait de renouveler à tour de bras le catalogue avec des enregistrements estampillés « DDD », Mehta s’avérait une « valeur sûre », un chef solide, un professionnel aguerri de l’enregistrement et un accompagnateur impeccable, concerts des Trois Ténors en tête. Les interprétations marquantes étaient moins nombreuses, mais les disques se multipliaient. Le chef servait l’industrie et vice versa.

Lorsqu’on compte des publications avant la trentaine et qu’on atteint 90 ans, le legs est évidemment pléthorique, mais le meilleur date des années 1960, 1970 et 1980 et se trouve chez Decca. C’est là que s’inscrit le coffret Philharmonic Edition. Ce complément à la boîte « Los Angeles » de 38 CD parue en 2020 est le regroupement, en 57 CD, des enregistrements réalisés à Vienne, à Berlin, à Londres, à New York et avec le Philharmonique d’Israël. Le coffret comprend les opéras, comme Turandot ou La Fanciulla del West de Puccini, et les disques DG, où Mehta accompagne Itzhak Perlman (Saint-Saëns, Sarasate), Shlomo Mintz (Lalo), Mischa Maisky (Dvořák) ou Lang Lang (Chopin). Mais le cœur et l’intérêt du coffret, ce sont les gravures Decca viennoises et du Philharmonique d’Israël des années 1970, celles d’un chef plein d’une sève musicale qu’on retrouvera un peu émoussée dans la production subséquente chez CBS/Columbia (Sony).

Zubin Mehta, qui a fêté ses 90 ans en avril dernier, a inclus l’OSM dans sa « Tournée du 90e » et devrait être à Montréal, si sa santé le lui permet, le 11 mai 2027 pour diriger la 8e Symphonie de Bruckner.

La comète Tennstedt

Une des bibles sur les chefs d’orchestre est l’ouvrage Conductors On Record, de John L. Holmes, paru en 1982 chez Greenwood Press. Il n’y a pourtant pas une ligne sur un chef né 56 ans auparavant à Mersebourg, dans la désormais fameuse province de Saxe-Anhalt, car son premier disque est paru en 1980. Or, ce chef, Klaus Tennstedt, une légende, a quasiment posé sa baguette avant la fin de la décennie.

Né en 1926, 10 ans avant Zubin Mehta — qui gravait déjà au disque à 25 ans, en 1961, le concerto « L’Empereur » de Beethoven avec Alfred Brendel pour Vox —, Klaus Tennstedt passa la majeure partie de sa carrière dans l’ombre, derrière le rideau de fer. Alors que Mehta était à Los Angeles, Tennstedt travaillait comme directeur de la musique à Schwerin (1962-1971). Un concert de chef invité à Göteborg, en Suède, lui a permis de fuir l’Allemagne de l’Est.

Il a été engagé à Kiel, dans le nord de l’Allemagne de l’Ouest (1972-1979). Toronto lui a ouvert la porte de l’Amérique du Nord. Il a immédiatement été invité à Boston (1974), puis par les grands orchestres américains. Cleveland a pensé à lui pour succéder à Lorin Maazel, mais s’est tourné vers Christoph von Dohnányi (1984). Tennstedt, devenu en quelques années une icône londonienne, a été nommé à la tête du Philharmonique de Londres en 1983.

Dans ce parcours de l’ombre à la lumière, chaque apparition de ce chef maniaque, à la gestique aérienne, adulé des musiciens, était comme une révélation. Sa réputation s’est répandue comme une traînée de poudre. Sa carrière discographique a débuté le 21 septembre 1977 au Kingsway Hall par l’enregistrement des concertos de Grieg et de Schumann avec Horacio Gutiérrez. Quelques jours après, le 4 octobre, il est entré en studio à Abbey Road pour graver la 1re Symphonie de Mahler, début d’une intégrale qui habituera les auditeurs à scruter ces partitions avec bien plus d’attention. L’ultime document date de mai 1993 : une 7e Symphonie de Mahler en public. Mais cela fait alors bien des années que Tennstedt ne dirigeait plus vraiment.

Que la date de son décès, le 11 janvier 1998, à 71 ans, ne trompe pas : Tennstedt fut une comète qui n’a guère pu profiter de sa gloire. Le cancer de la gorge diagnostiqué en 1985 a laissé ce fumeur compulsif assommé. Obligé de quitter le Philharmonique de Londres en 1987, il n’est apparu que rarement entre 1988 et 1993, avant de se retirer en 1994. Les 41 CD réédités par Warner représentent le legs de cette symphonie à peine commencée et éternellement inachevée.

La vedette superflue

Alexis Weissenberg (1929-2012) : voilà bien un pianiste dont on a entendu parler et reparler. Quand Karajan portait un pull noir, il avait le même, ou presque. Il avait aussi le même agent : le très influent Michel Glotz (1931-2010). Alors là, ça aide. Et quand on fait des disques avec Karajan (même aussi médiocres que les Concertos de Beethoven), ça vous pose un homme ; ça fait sérieux.

Alors qu’EMI et DG se battaient pour publier les projets discographiques de Karajan, les idées d’Alexis Weissenberg rencontraient une écoute très attentive chez EMI. Le pianiste, chouchou des médias français, cultivait alors une aura de grand virtuose altier, un peu dandy et hautain.

Retrouver son legs toutes ces années après allait être un exercice intéressant. Choc, épreuve ou révélation ? Épreuve, chers lecteurs. Weissenberg était assurément un virtuose techniquement doué, mais son sens pianistique, son « goût », sa manière de concevoir les phrases et les équilibres chez Bach, Beethoven ou Chopin, son esthétique sonore ne pourraient être plus aux antipodes des nôtres.

Tant de notes, tant de verticalité, de percussivité (la Fantaisie de Schumann !)… Inutile de persévérer : il y a un moment où nous avons abandonné, nous aussi, la « redécouverte », taraudé par une interrogation tenace : quels musiciens au véritable talent sont restés sur le carreau, quels projets de disques n’ont pas été concrétisés pendant que les micros s’ouvraient à loisir pour engranger un héritage sonore équivalent à 37 CD de « Sigi » Weissenberg ?

La recension de ces rééditions tourne alors à la méditation amère sur la fabrique de la postérité et la puissance méconnue des agents de l’ombre. Et si vous vous imaginez que les mœurs du milieu ont gagné en probité, détrompez-vous : c’est bien pire aujourd’hui.

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