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Wednesday, September 23, 2026

Polémique Thélyson Orélien : quelle est la place de l’IA dans le secteur de l’édition ?

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L’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, l’une des révélations de la rentrée littéraire, a rejeté mardi les accusations d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle (IA) pour écrire son roman "C’était ça ou mourir", portées par un compte X anonyme et devenues virales. "J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine", a réagi l’auteur auprès de Libération. Il a indiqué être "en train de constituer un dossier" avec ses éditeurs "pour prouver" qu’il a écrit l’ouvrage de sa main.

L’auteur de 38 ans est la cible d’accusations lancées lundi par le compte anonyme "Balance ton Claude", jusqu’alors confidentiel avec 92 abonnés, qui a affirmé que le roman avait été "presque intégralement" écrit par intelligence artificielle. Il indique avoir utilisé pour l’analyse d’extraits le logiciel américain de détection Pangram.

L’AFP n’a pas été en mesure de vérifier l’identité derrière ce compte.

Le post a ensuite été repartagé plus de 1000 fois et a accumulé plus de 3 millions de vues.

"Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes", a poursuivi l’auteur, publié en France chez Grasset.

Résultats divergents

L’un des éléments avancés pour soutenir les accusations repose sur les résultats de logiciels de détection d’IA. Mathieu Van Vyve, chercheur en algorithmique théorique et professeur en mathématiques appliquées à l’UCLouvain, considère plausible que l’auteur ait utilisé l’IA pour écrire son livre. Il a exposé ses arguments dans une publication sur Facebook.

L’AFP a quant à elle passé les extraits choisis par le compte X dans d’autres détecteurs, obtenant des résultats différents. Avec l’outil de vérification InVID-WeVerify, cocréé par l’AFP, l’évaluation indique que ces passages ont été "très probablement écrits par un humain".

Les conclusions de sept autres détecteurs (winston AI, detecting-ai.com, app.its-ai.org, detectgpt.com, isgen.ai, copyleaks.com, ghostbuster.app), également testés par l’AFP, sont divergentes. L’un d’eux conclut qu’il y a 100% de probabilité que ces passages soient l’œuvre d’une IA (app.its-ai.org/), deux autres estiment l’inverse (detectgpt.com, isgen.ai), et les quatre derniers affichent des probabilités d’écriture par IA très variables selon les extraits.

Confiance

Pour Denis Teyssou, responsable du "Medialab" (projets d’innovation) de l’AFP, "la détection de textes est beaucoup plus aléatoire" que celle des images. Car si les générateurs d’images laissent des traces ou utilisent du watermarking (tatouage numérique en français), "un texte, c’est juste des mots et de la ponctuation. Il n’y a pas de traitement du signal dans le texte, il y a juste une distribution statistique de mots" utilisée pour détecter une probabilité de trace d’IA, a-t-il ajouté.

Pangram affirme sur son site que son taux de faux positifs (le taux auquel des documents humains sont incorrectement signalés comme étant de l’IA) est actuellement d’un cas sur 10.000. Une étude indépendante menée par des chercheurs de la VUB estime toutefois le taux d’erreur du logiciel à 2,5%.

Même Max Spero, PDG et cofondateur de Pangram, estime que l’outil ne devrait "jamais être l’arbitre final", mais plutôt constituer un point de départ pour une enquête plus approfondie. Il l’avait déclaré en mai au média américain The Atlantic.

Un avis partagé par Yves Deville, professeur à l’école polytechnique de l’UCLouvain. L’expert en intelligence artificielle se disait même "inquiet" dans Matin Première ce mercredi. "On considère qu’une détection par un logiciel est la vérité. Or, en fait, ces logiciels sont des logiciels qui sont statistiques. Ils peuvent se tromper. Et donc, on peut dire qu’ici, dans Pangram, même s’il est considéré comme le plus fiable du marché, le score donné par ce type de logiciel peut être très sensible au style de l’auteur plutôt qu’à l’origine réelle du texte."

La question de la langue est également centrale, estime Yves Deville. Selon lui, un outil principalement entraîné sur des corpus anglophones peut rencontrer davantage de difficultés lorsqu’il analyse une œuvre littéraire française. "Je ne connais pas le roman, mais en tout cas, le type de prose de Thélyson Orélien pourrait être particulièrement délicat à interpréter par un détecteur d’IA. Cela veut dire qu’une détection avec Pangram pour ce type de littérature, même si le taux d’erreur semble faible, ne constitue pas du tout une preuve que le livre a été écrit avec l’IA."

Succès littéraire

Dans un communiqué adressé à l’AFP, la maison d’édition s’est élevée "fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blesse affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel".

Boréal, maison d’édition qui a publié le roman au printemps au Canada, a indiqué à l’AFP avoir "pris connaissance des allégations" et ne pas les "prendre à la légère", disant toutefois sa "confiance envers le travail de Thélyson Orélien".

"C’était ça ou mourir" est l’un des succès de la rentrée littéraire de Grasset, qui a été préparée par le PDG Olivier Nora avant qu’il ne soit limogé en avril par la direction d’Hachette, le premier éditeur français, dans l’orbite du milliardaire Vincent Bolloré.

Les accusations de "Balance ton Claude" ont été portées lundi, le jour où il a reçu le prix Fnac du meilleur roman. Le livre figure également dans les sélections des principaux prix littéraires, dont le Goncourt, le Médicis et le Fémina.

Charte IA belge

La controverse intervient alors que le secteur du livre s’interroge déjà sur la place de l’intelligence artificielle dans la création littéraire.

En Belgique, les inquiétudes sont présentes depuis 2024, explique Geoffroy Wolters, délégué général du Partenariat interprofessionnel du Livre et de l’Édition numérique (PILEn). Elles ont notamment conduit à l’élaboration d’une Charte IA, adoptée par les représentants des auteurs, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires.

Le document repose sur six principes. Geoffroy Wolters met notamment en avant ceux de la transparence et de l’authenticité.

"Est-ce que j’ai utilisé de l’IA ou pas ? Et à quel degré ? Ça, c’est la transparence", explique-t-il. "Dans le cas de Thélyson Orélien, si ça avait été fait, je pense qu’on n’aurait pas de problème maintenant. Mais peut-être qu’il n’aurait pas été édité, ça, c’est une autre question."

"Après ça, il y a l’authenticité", poursuit-il. "C’est pouvoir dire : 'tiens, mon œuvre est authentiquement humaine'. Ou alors : 'elle est synthétique, ou elle est synthétique à 20% ou à 30%'. Ou bien : 'je l’ai utilisée uniquement pour faire de la correction orthographique', par exemple. Ou alors : 'je l’ai utilisée de temps en temps parce que j’avais une page blanche et qu’il fallait que j’entame le chapitre suivant de mon œuvre'."

La charte se veut avant tout un guide pour le secteur, sans interdire aux éditeurs de publier des textes créés ou retravaillés avec l’IA. Un éditeur peut choisir de publier une œuvre générée par une intelligence artificielle, estime Geoffroy Wolters, à condition d’en assurer la transparence. Un libraire pourrait également consacrer un espace spécifique à ce type de production.

Entre prudence et usage ponctuel

Dans les maisons d’édition belges interrogées, la prudence domine lorsqu’il s’agit d’utiliser l’IA au cœur du processus littéraire.

Chez LiLys Editions, Emilie Malburny, présidente et éditrice, explique ne pas utiliser l’IA pour les corrections, préférant travailler avec deux correctrices. Elle y a néanmoins recours pour rédiger certains "petits descriptifs" destinés aux réseaux sociaux. Pour cette petite maison, qui publie entre cinq et sept titres par an avec trois employés, l’outil représente avant tout un gain de temps.

Chez les éditions M.E.O., qui publient entre 20 et 23 titres par an, on fait appel principalement à de l’IA "cachée". "C’est par exemple Antidote. On va recorriger le texte avec ce logiciel qui comprend une IA", explique Laura Latour, assistante depuis cinq ans.

La maison d’édition bruxelloise avoue aussi avoir créé les couvertures de deux ou trois livres avec l’IA. "On essaie de limiter au maximum. C’est vraiment quand l’auteur demande quelque chose de précis ou que nous, on ne trouve pas dans les bases de données de photos ou d’images libres de droit."

Avec une équipe réduite à deux personnes, la maison revendique par ailleurs un processus éditorial largement humain. "On reçoit les manuscrits, on les lit nous-mêmes. Quand on décide de les publier, c’est nous qui faisons les nombreuses relectures, c’est nous qui corrigeons. Tout est fait de nos petites mains, de nos petits yeux. Généralement, on utilise les logiciels comme Antidote pour la dernière correction. Mais tout le reste, c’est humain vers humain."

L’honnêteté paie-t-elle ?

La question se pose alors : que se passerait-il si un auteur reconnaissait avoir utilisé une IA pour son manuscrit ? Chez LiLys Editions, Émilie Malburny reste prudente. Elle pourrait envisager de publier un tel texte à condition que l’utilisation de l’IA soit clairement signalée et que le manuscrit ait été substantiellement retravaillé par l’auteur.

Elle demeure néanmoins réticente à l’idée d’une intervention importante de l’intelligence artificielle dans la création littéraire. "On perd l’humain. Ça reste une machine. Les sentiments, l’IA ne les comprend pas. Elle ne les utilise pas correctement. Elle ne les fait pas ressentir. Je pense que ça se ressent quand même quand une machine est passée derrière. Je trouve que tout est un peu plat et lissé."

Laura Latour est elle aussi partagée. "S’il y a une grosse partie du texte qui a été écrite par IA, forcément, ça, on ne l’acceptera pas. Maintenant, si c’est juste des corrections que la personne a faites elle-même, sans trop modifier son texte, il faudrait que je demande à mon patron mais je pense qu’effectivement, on pourrait l’accepter."

Le professeur Yves Deville souligne, lui, que les intelligences artificielles sont désormais capables de produire des textes longs et cohérents, y compris des romans. Il relève toutefois que les exemples de romans entièrement générés par IA disponibles sur des plateformes comme Amazon n’ont jusqu’ici pas rencontré le même succès que le livre de Thélyson Orélien. "Aujourd’hui, les romans écrits par l’IA ne sont pas très populaires", conclut-il.

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