Message unilingue de l’ex-PDG d’Air Canada | La commissaire aux langues officielles revient sur la vidéo de Michael Rousseau

La commissaire aux langues officielles, Kelly Burke, a réservé une portion de son rapport 2025-2026 au message de condoléances unilingue anglais de l’ex-président et chef de la direction d’Air Canada, Michael Rousseau, le 22 mars dernier, lorsque deux pilotes de la compagnie aérienne sont morts dans un accident au sol à l’aéroport La Guardia, de New York.
Publié à
Pierre Saint-Arnaud La Presse Canadienne
M. Rousseau n’avait prononcé que deux mots en français dans son allocution vidéo, soit « bonjour » et « merci », ce qui avait soulevé l’indignation de presque tous les acteurs politiques tant à Ottawa qu’à Québec, d’autant plus que l’un des pilotes morts, Antoine Forest, était un Québécois francophone. Une semaine plus tard, M. Rousseau démissionnait de ses fonctions, lui qui avait auparavant survécu à une première avalanche de plaintes et de dénonciations pour avoir prononcé un discours presque uniquement en anglais à Montréal, dans lequel il se targuait notamment d’avoir vécu et travaillé durant 14 ans dans la métropole sans avoir à apprendre le français.
« Au cœur de notre identité »
Après avoir évoqué cet incident et offert des condoléances aux familles des victimes de la tragédie, le rapport de la commissaire rappelle « qu’en temps de crise, il est important pour la population canadienne d’entendre et de voir ses leaders parler dans les deux langues officielles de manière égale, et non uniquement par l’entremise d’un interprète ou de sous-titres. »
« L’ampleur des réactions ainsi que le volume de plaintes reçues en réponse à cette vidéo démontrent que nos deux langues officielles comptent réellement pour la population, qu’elles sont au cœur de notre identité et que nous devons continuer de les protéger », peut-on y lire.
« Cette situation démontre que le bilinguisme constitue une compétence essentielle pour tout leader, que ce soit en politique, dans la fonction publique fédérale ou même au sein d’entreprises privées », a déclaré Mme Burke en présentant le rapport annuel en conférence de presse, jeudi à Ottawa.
« Les chiffres qui sont les plus élevés du côté des plaintes reçues visent Air Canada », a-t-elle reconnu lorsqu’interrogée à ce sujet.
En fait, les plaintes reliées à cette vidéo ont été tellement nombreuses qu’elles sont venues gonfler les statistiques annuelles du Commissariat aux langues officielles (CLO). Celui-ci a traité, pour l’ensemble de l’année 2025-2026, 4110 plaintes jugées recevables, dont 3632 visaient la partie IV de la Loi sur les langues officielles, celle qui donne le droit au public d’être servi par les institutions fédérales dans la langue officielle de son choix. Or, 2556 de ces plaintes liées à la partie IV de loi venaient du Québec et 2327 d’entre elles, soit 91 %, concernaient la vidéo de M. Rousseau. Une autre centaine de plaintes visant cette vidéo ont été reçues par le CLO, mais après la fin de son année financière, le 31 mars dernier.
PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE
Michael Rousseau, ex-président et chef de la direction d’Air Canada
Compressions budgétaires
Le rapport du CLO s’ouvre cependant sur les inquiétudes de la commissaire Burke face à l’impact des compressions budgétaires prévues dans le budget 2025 du gouvernement de Mark Carney sur le respect des obligations linguistiques des institutions fédérales. « Par le passé, écrit-on, les dépenses liées aux langues officielles ont souvent été ciblées durant les périodes de restrictions financières. Il convient de souligner qu’une fonction publique bilingue ne constitue pas un fardeau, mais plutôt une force qui garantit des services efficaces et équitables pour toute la population canadienne ainsi que le respect du droit de travailler dans la langue officielle de son choix. »
À l’inverse, le CLO se réjouit du financement additionnel de 150 millions annoncé pour CBC/Radio-Canada pour l’exercice 2025-2026, car l’institution « joue un rôle essentiel dans la promotion du français et de l’anglais partout au pays et dans le maintien de la vitalité des communautés », souligne le rapport, qui salue au passage la volonté de la société d’État « de bonifier les engagements en matière de couverture d’actualité en milieu rural et communautaire ».
Le CLO applaudit également la décision de la Cour suprême voulant que le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick doive maîtriser les deux langues officielles, cause dans laquelle le prédécesseur de Mme Burke, Raymond Théberge, était intervenu. La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick avait finalement eu gain de cause après avoir vivement contesté la nomination de Brenda Murphy, une unilingue anglophone, au poste de lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick. « Cette décision [de la Cour suprême] confirme l’égalité de statut et d’usage du français et de l’anglais au Nouveau-Brunswick. Il s’agit ainsi d’une avancée pour les droits linguistiques de la province et d’une grande victoire pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire », écrit-on.
Loi 21 : décision attendue
Toujours en lien avec le plus haut tribunal, bien que celui-ci n’ait toujours pas rendu de décision touchant la constitutionnalité de la loi 21 du Québec et de l’usage de la disposition de dérogation, le rapport souligne l’intervention du commissaire Théberge, qui a signalé lors des audiences et dans son mémoire « que l’article 23 de la Charte protège la communauté minoritaire anglophone au Québec, ainsi que sa culture. À cet égard, nous soutenons que toute loi qui affecte négativement les préoccupations culturelles légitimes de la minorité brime le droit de gestion et de contrôle prévu par l’article 23 de la Charte ».
Dans les autres dossiers, le rapport signale un nombre significatif de plaintes touchant le manque d’activités de formation professionnelle dans les deux langues officielles, « la plupart du temps au détriment du français », signale-t-on.
Il en va de même pour de nombreuses plaintes que le Commissariat a jugé fondées visant des séances d’information, présentations ou discours livrés dans une seule des langues officielles. « Ces évènements dénotent une tendance préoccupante de fonctionnaires représentant des institutions fédérales », note-t-on à propos de « chefs de file qui ont la responsabilité de promouvoir un milieu de travail bilingue et propice à l’usage des deux langues officielles. Les incidents de ce genre donnent un mauvais exemple au personnel, et perpétuent l’existence de milieux de travail gouvernementaux unilingues où les employés ne se sentent pas à l’aise de communiquer dans la langue officielle de leur choix. »
Recommandations
Le rapport annuel comprend par ailleurs deux grandes recommandations, la première touchant les outils d’intelligence artificielle. « Nous savons également que l’intelligence artificielle peut provoquer des biais linguistiques et culturels, puisque certains outils s’appuient sur des données en ligne à dominance anglophone. Toute démarche faisant appel à cette technologie doit ainsi tenir compte de ces risques afin de ne pas reléguer au second plan l’une ou l’autre langue officielle, ni les perspectives et les réalités des communautés de langues officielles. Nous serons vigilants et nous allons demeurer vigilants et vigilantes pour assurer une conformité », a déclaré Mme Burke.
La deuxième recommandation vise spécifiquement la formation des gestionnaires de la fonction publique, « considérant la constance des manquements liés aux droits et obligations en matière de langue de travail au fil des ans ». Le Commissariat invite le Secrétariat du Conseil du Trésor à rendre obligatoire la formation de l’École de la fonction publique du Canada touchant la gestion des obligations en matière de langues officielles.
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