Piratage de supermarchés en France : "Pas besoin de chars pour faire la guerre", dit un expert

ENTRETIEN. La cyberattaque inédite, qui a visé lundi 12 octobre 2026 les installations frigorifiques de supermarchés en France, met en lumière la "vulnérabilité" de l'approvisionnement alimentaire du pays, indissociable de la "sécurité collective", estime auprès de l'AFP Stéphane Linou, expert associé au laboratoire sécurité défense du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
AFP : En 2019, vous avez publié un livre-enquête, "Résilience alimentaire et sécurité nationale", sur les conséquences qu'aurait une cyberattaque paralysant tous les acteurs de l'approvisionnement alimentaire en France. Quel est votre constat ?
Stéphane Linou : Que le plus vieux sujet du monde, le lien entre alimentation et sécurité collective - et je ne parle pas que des aspects sanitaires - n'est ni pensé ni traité, ni dans le monde de la production alimentaire, ni dans celui de la sécurité, ni dans celui de la gouvernance, et qu'un tel scénario entraînerait des troubles à l'ordre public.
Tous les maillons de notre continuum de sécurité défense, du sous-marin au vigile de supermarché, seraient saturés. On l'a vu les premiers jours du confinement en 2020. Lorsqu'il y avait une incertitude sur le maintien des transports, c'est là qu'il y a eu des bagarres, des tensions dans les supermarchés.
Il n'y a pas besoin de chars pour faire la guerre, il suffit de bloquer les chaînes d'approvisionnement.
"98 % de ce qui remplit nos assiettes arrive par les camions venant d'autres régions et d'autres nations"
Ces chaînes sont-elles si fragiles ?
La vulnérabilité essentielle, ce sont les flux, et on a perdu la main sur l'essentiel. 98 % de ce qui remplit nos assiettes arrive par les camions venant d'autres régions et d'autres nations, et 97 % de ce que nous produisons dans nos territoires est envoyé par camions vers d'autres régions et d'autres nations. Et tout ça, c'est interconnecté avec l'informatique.
On se fournit en grandes surfaces pour 70 % de notre alimentation et la production dans les territoires n'est pas assez variée.
À cela s'ajoute une impréparation des populations devenues intolérantes à la frustration, le fait qu'on a perdu les savoir-faire de base comme cuisiner, qu'il n'y a pas de stock chez les gens, ni dans les collectivités locales, ni au niveau stratégique d'État.
Que faudrait-il pour renforcer la sécurité alimentaire du pays ?
Il faudrait déjà permettre aux collectivités locales d'écrire "je veux du local" dans leurs appels d'offres, ce qui est pour l'instant interdit par une directive européenne. En éloignant l'assiette du producteur, on met des maillons intermédiaires, et plus il y a de maillons, plus il y a de portes d'entrée pour des virus ou autre. (...) Lorsqu'on cuisine des produits locaux, correctement payés à nos producteurs, on fabrique de la sécurité dans le territoire, parce que cela permet de maintenir en vie des infrastructures nourricières de proximité.
Il faut aussi financer les projets alimentaires territoriaux et les mettre en haut des priorités dans les collectivités.
Ce serait bien d'ajouter un deuxième A à la future PAC (Politique agricole commune de l'Union européenne), pour en faire une politique agricole et alimentaire commune, et qu'il y ait des fonds dédiés à la reterritorialisation de la production et de la consommation alimentaires.
"Un monde instable, où les pénuries diverses seront toujours récurrentes"
En septembre, la Cour des comptes (organe de contrôle des finances publiques) a appelé à prendre en compte la grande distribution dans les diagnostics de vulnérabilité. Que préconisez-vous ?
Quelles que soient les mesures de protection, on ne sera jamais à l'abri. Jamais. On est en train de quitter un monde d'abondance et on est déjà rentrés dans un monde instable, où les pénuries diverses seront toujours récurrentes.
Il faut arrêter de mettre tous ses œufs dans le même panier. Il faut que les gens constituent des stocks tampons, réapprennent à cuisiner et ne délèguent pas leur alimentation aux grandes surfaces et à leur fragilité.
Je ne dis pas que les grandes surfaces sont inutiles, mais tout miser sur elles, ce n'est pas responsable.
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