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Sunday, November 8, 2026

Avec "Broute", Kevin remplace les engins mécaniques par des animaux

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Sourire aux lèvres, Kevin nous fixe rendez-vous au Trilogiport, à Oupeye, en province de Liège. Cette plateforme multimodale de 120 hectares raccorde les voies fluviales au réseau routier. "Au départ, c’était un site naturel, mais l’industrie est venue s’implanter ici. En compensation, des petites réserves naturelles ont été mises en place pour préserver la biodiversité. Un ensemble de mares a notamment été créé pour maintenir le crapaud calamite sur le site. C’est une espèce rare en Wallonie et menacée", explique-t-il.

Un crapaud calamite © Getty

Des races rustiques pour entretenir la nature

Dans les hautes herbes d’une prairie du site, broutent paisiblement des vaches Highland, des chèvres rustiques flamandes et campinoises ainsi que quelques moutons Mergelland.

Ce sont vraiment des races menacées. J’ai aussi pour objectif de faire valoir ce patrimoine génétique terriblement menacé au travers de mon activité

Malgré qu’ils soient de moins en moins nombreux, ces animaux présentent pourtant plusieurs avantages. Ils sont capables de vivre toute l’année en extérieur et de se nourrir sur des parcelles considérées comme pauvres en termes d’alimentation. Pas besoin de faire de stocks de nourriture comme dans l’agriculture conventionnelle. "Mon approche est tout à fait différente. Je ne fabrique pas de fourrage et je n’ai pas d’étable. J’ai choisi des animaux rustiques justement pour leur capacité à vivre dehors toute l’année", explique Kevin.  Autre atout : leur robustesse. L'éleveur explique n’avoir pratiquement pas de frais vétérinaires.

Remplacer la machine par la dent de l’animal

Les animaux de Kevin ne sont pas destinés à la production de viande ou de lait. Leur rôle est avant tout d’entretenir les paysages grâce à l’écopâturage. "La machine, c’est rectiligne. Elle broie tout sur son passage : potentiellement des oiseaux nicheurs, des insectes ou des grenouilles. L’animal, lui, va picorer à gauche et à droite. Il entretient ainsi la parcelle de manière extensive (c’est-à-dire le contraire d’intensive)."

© RTBF

J’entretiens le paysage avec des animaux qui sont super adaptés et qui, je pense, vivent leur meilleure vie

Cette gestion plus douce laisse subsister des zones non pâturées qui deviennent des refuges pour les insectes et de nombreuses espèces. Kevin privilégie également le pâturage mixte. Chaque espèce consomme la végétation différemment. "Les chèvres ont plutôt la gueule en l’air : elles mangent les arbustes et les ligneux. Les vaches vont brouter d’une certaine manière, les moutons d’une autre. On a réellement plusieurs façons d’attaquer le végétal et c’est cette diversité qui apporte de la richesse."

 Mes tondeuses, ce sont mes moutons. Mes moutondeuses

L’écopâturage permet aussi de maintenir les milieux ouverts. "Si on n’entretient pas, la forêt a tendance à revenir", dit-il. Selon lui, cette gestion contribue également à limiter le risque d’incendie en réduisant la quantité de végétation sèche présente sur certains sites.

Une transhumance des temps modernes

J'ai démarré l'an passé avec dix moutons et un hectare de vignes et cette année, j’ai plus 150 animaux : des cochons, des vaches, des chèvres et des moutons sur environ 100 hectares

Son activité a rapidement pris de l’ampleur. Pour autant, le principe est resté le même. Kevin pratique l’écopâturage nomade. Ses troupeaux se déplacent régulièrement d’une parcelle à l’autre au gré des besoins. Ce jour-là, il doit transférer ses animaux de la prairie du Trilogiport vers un autre terrain situé à environ 500 mètres. Pour appâter tout ce petit monde, il secoue un seau de picotin. "C’est un petit sucré", plaisante-t-il. Kevin distribue ces graines en guise de récompense lorsque ses animaux font preuve de docilité.  Il n’y pas de bétaillère, tout se fait à pied. Ces déplacements, en tout simplicité, constituent pour Kevin la meilleure partie de son métier.

 J’aime cette relation entre l’homme et l’animal où ce dernier est suffisamment docile pour me suivre et assez sauvage pour occuper les parcelles pauvres dans lesquelles nous nous trouvons. La seule chose que je demande aux animaux, c’est de me suivre. Pour le reste, je leur laisse vivre leur vie

Transhumance au Trilogiport à Oupeye © Charline Larue, RTBF

Relativement ordonné, le troupeau avance calmement sous le regard amusé des promeneurs et des cyclistes. Après une demi-heure de marche, les animaux rejoignent leur nouveau terrain de jeux : une prairie sauvage située entre un champ de maïs et un verger de poiriers issu de l’agriculture intensive. "Ce qui est intéressant ici, c’est que la cohabitation est tout à fait possible entre des zones naturelles et des zones plus intensives. J'entends par là que chacun a sa place."

Entre patrimoine commun et biodiversité

Kevin est propriétaire de ses animaux, mais pas des terrains qu’ils pâturent. "Je suis très heureux de pouvoir exploiter des terrains sans en être propriétaire. Je ne tiens pas, en fin de carrière, à m'asseoir sur mes 50 hectares de terres en propriété. J'entretiens le patrimoine commun et ça me tient fort à cœur", dit-il.  Selon lui, les espaces naturels sont devenus rares.

En Belgique, on n’a plus grand-chose comme zones naturelles. Il est essentiel de préserver ces mouchoirs de poche où la nature reprend ses droits, pour laisser une place aux insectes, aux oiseaux et à toute cette biodiversité

Pour gérer certains de ces espaces, il répond notamment à des marchés publics du Département Nature et Forêts (DNF). Il a obtenu un "commodat de carrière", un bail qui lui garantit l’utilisation de certaines parcelles jusqu’à sa retraite. "C'est tout nouveau. Je suis un des premiers à avoir remporté ce type de bail. Avant c'était cinq ans. C'est risqué d'acheter des animaux si on ne nous donne que cinq ans pour exploiter un hectare, puis qu'on ne sait plus que faire du troupeau. Le commodat est un système qui amène une certaine sécurité à l'agriculteur."

Les réserves naturelles du Trilogiport appartiennent à la Région wallonne et sont gérées par le DNF. Pour Nicolas Delhaye, chef du cantonnement de Liège à la DNF, le modèle développé par Kevin présente plusieurs avantages : "D’un point de vue technique, le pâturage mixte avec des chèvres, des vaches et des moutons est particulièrement intéressant pour la conservation des sites. C’est assez rare de trouver une telle diversité de bétail chez un même éleveur."

Kevin Laming et Nicolas Delhaye, chef du cantonnement de Liège © Charline Larue, RTBF

Nicolas Delhaye souligne aussi que certains espaces naturels sont difficiles d'accès et compliqués à entretenir. "C'est précieux d'avoir des candidats comme Kevin qui souhaitent travailler sur ce type de terrains parfois humides ou avec des reliefs." Le chef de cantonnement ajoute que les objectifs de la Région wallonne et de l’Europe sont d’augmenter les surfaces d’aires protégées. "On a besoin d'agriculteurs partenaires pour pouvoir continuer à entretenir et gérer ces sites-là."

Faire vivre un projet plutôt que chercher à s’enrichir

Kevin travaille également avec des particuliers. "Les gens m’appellent parfois pour me dire qu’ils ne voient plus l’intérêt de tondre le fond de leur jardin. Nous installons alors une clôture mobile et quelques moutons viennent entretenir l’espace durant un temps donné."

Pour l’instant, son activité d’écopâturage n’est pas encore rentable. Les investissements dans les animaux, les clôtures mobiles et les infrastructures sont importants.

Afin d’équilibrer ses revenus, l'éleveur réalise aussi des aménagements favorables à la biodiversité : plantation de haies, création de mares, entretien de vergers ou pose de clôtures.

J’ai de très grosses journées mais je développe un projet auquel je crois très fort

Son ambition n’est toutefois pas financière. "Ma volonté, c’est de faire tourner la boutique. Point à la ligne. Ce n'est pas de créer de la richesse financière, mais de la richesse humaine." Il collabore également avec des associations de réinsertion socioprofessionnelle lorsque ses besoins en main-d’œuvre augmentent.

Transmettre plutôt que posséder

À terme, Kevin souhaiterait voir ce modèle se développer bien au-delà de son exploitation. "Je voudrais que cette agriculture soit répandue sur la plus grande surface possible, d’abord dans ma commune, puis dans ma province, en Wallonie et pourquoi pas ailleurs." Il se donne une dizaine d’années pour structurer davantage son projet et le développer à l’échelle de la Wallonie.

Kevin aimerait que d’autres s’inspirent de son parcours, reprennent certaines de ses méthodes et développent leurs propres projets. "Une de mes principales missions, c’est la transmission. Je veux partager mon expérience et montrer qu’une autre façon de travailler est possible." 

Plus que jamais, Kevin a le sentiment d’avoir trouvé sa voie.

© Charline Larue, RTBF

Travailler dehors avec des animaux, dans des réserves naturelles, croiser des oiseaux rares, des espèces rares… Je pense que pour l’équilibre d’un homme, c’est juste la panacée

Avec ses troupeaux nomades, il ne prétend pas changer seul le cours des choses. Mais en préservant des réservoirs de biodiversité et en transmettant ce qu’il a appris, Kevin espère semer quelques graines. Des graines qui, demain, pourraient faire germer d’autres projets, d’autres pratiques et d’autres manières de concevoir le vivant, toujours en connectant l’humain, l’agriculture et la nature évidemment.

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