Pourquoi pas ? disent les lycéens
« Peut-on encore se permettre des services publics ? » a-t-on répété ad nauseam, comme si la question n’était pas déjà orientée, durant la dernière campagne provinciale. Peu de choses permettraient de pointer ce qui cloche dans la formule avec autant de force que la mobilisation des lycéens français, qui commence même à faire des émules ailleurs en Europe.
Bien sûr, le contexte français est très différent du nôtre — sans toutefois être extraterrestre. Les jeunes déplorent le manque d’investissement dans les établissements scolaires : particulièrement dans les quartiers populaires, les équipements sont vétustes, il y a des problèmes d’eau, de ventilation, d’espace. Ensuite, il y a une pénurie sévère d’enseignants, et les conditions de travail du personnel en place sont déficientes. On dénonce la bureaucratie qui assigne les profs aux établissements sans prendre en compte un ensemble de réalités humaines. Dans le contexte, les classes sont souvent surpeuplées et les heures de cours sont allongées, avec parfois des trous horaires de plusieurs heures en milieu de journée où les jeunes sont laissés à eux-mêmes. Ce qui s’en dégage : un sentiment d’abandon par l’État, une république qui se fout de sa jeunesse.
Le phénomène est amplifié par le contingentement grandissant des inscriptions à l’université, géré depuis 2018 par la plateforme Parcoursup. Il y a eu une hausse des naissances en France au début des années 2000, qui s’est poursuivie jusqu’au milieu de la dernière décennie — une hausse démographique de la jeunesse à laquelle l’État a mal répondu. Résultat : il manque de place pour les jeunes dans les universités, dans lesquelles on a aussi sous-investi.
Plutôt que de garantir aux jeunes l’accès à l’éducation supérieure, Parcoursup a été instaurée pour déterminer qui allait avoir accès aux places disponibles. La responsabilité de la pression démographique a été transférée aux jeunes eux-mêmes, qui doivent se spécialiser et montrer l’excellence de leurs aptitudes de plus en plus tôt dans leur parcours scolaire. Nécessairement, l’anxiété de performance explose chez les adolescents, et cette poussée de compétitivité exacerbe les inégalités systémiques entre les jeunes de France, selon leurs quartiers et leur milieu socio-économique d’origine.
Il y a un historique, en France, de soulèvements de lycéens qui forcent la main de l’Élysée et permettent de négocier des investissements en éducation. Puisque les lycéens ont l’âge de nos élèves du secondaire, mais aussi de nos cégépiens, il est difficile de trouver exactement l’équivalent chez nous. On a moins l’habitude, ici, de voir des ados de 14-15 ans envahir les rues. Ça ne veut pas dire que les jeunes du Québec ont moins de choses à dire et que ce qui se passe en France ne fait pas écho aux réalités de chez nous.
Le manque de ressources dans les écoles, les inégalités structurelles, le système scolaire à trois vitesses qui dicte implicitement les chances d’accéder à l’université, tout cela résonne. Plus généralement, il y a aussi le manque de planification de l’État face à une croissance démographique pourtant documentée. Il y a aussi eu un petit baby-boom, au Québec, après l’instauration du programme de congé parental. Mais les institutions n’ont pas suivi : la pénurie de place en CPE, le stress de la compétition entre parents pour les rares places disponibles, le manque de personnel et le privé qui se développe pour remédier au manque de services publics, toutes ces réalités sont décriées ici depuis longtemps, sans qu’il y ait de réponse politique appropriée.
On angoisse aussi désormais devant les classes modulaires dans les écoles, pour pallier le manque d’espace. En France comme au Québec, devant l’incompétence gouvernementale, les discours populistes tiennent pour responsables les populations immigrantes. C’est plus facile que de se regarder dans le miroir et de réinvestir en fonction des besoins des gens.
Ce qui est frappant (dans tous les sens du terme) en voyant les images qui nous proviennent de la France, ce sont les ressources publiques investies dans les corps de police. Là, visiblement, il n’y a pas de pénurie de moyens. Des adolescents, qui écoutaient attentivement dans leurs cours d’histoire, rappellent sur les médias sociaux que la police nationale française est une création et donc un héritage du régime de Vichy. La violence de la répression, qui s’abat sans mesure sur des enfants, est en effet profondément choquante.
Surtout, cette violence nous permet de voir qui est perçu comme un interlocuteur légitime pour l’État. Plutôt que de négocier et d’entreprendre un dialogue social, le gouvernement de Macron envoie les matraques. Inévitablement, dans le contexte, la tension monte. Les images des incidents où des adolescents répliquent à cette violence d’État tournent en boucle dans les téléviseurs pour décrédibiliser tout le mouvement, noyer l’importance des revendications politiques et relativiser le problème de la violence policière. Il est difficile, à partir de Montréal, de ne pas repenser au printemps 2012 lorsqu’on voit que des milliers de jeunes sont mis en garde à vue alors que le dialogue politique est au point mort.
Il y a tout de même quelque chose qui naît de ce soulèvement de la jeunesse, alors que les exemples d’avancées de la gauche, partout en Occident, sont difficiles à trouver. Il naît un espoir de l’ordre du « pourquoi pas ? ». Pourquoi ne pas essayer encore une fois, se souvenir d’où l’on vient, et de ce long historique de mobilisation où gagner était encore possible ?
Il y a Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, dans le 93, dont les images font le tour du monde. Le maire a décidé d’utiliser son privilège d’élu pour physiquement s’interposer entre les gendarmes et la jeunesse, afin de la protéger des coups et des gaz lacrymogènes. En le voyant faire, et en écoutant les entrevues qu’il donne sur les grandes chaînes internationales, on visualise mieux à quoi ressemble le courage politique. Des élus d’ici pourraient aussi en faire plus pour défendre la jeunesse attaquée par les forces policières. En regardant Bagayoko, on se dit que de ne pas protéger les jeunes, c’est un choix.
Il y a aussi quelque chose qui fait sourire en voyant la génération Z entonner les refrains d’antan : « la jeunesse emmerde le Front national ». Voilà un chant qui rappelle la force vive de bien d’ex-jeunes. Alors que la présidentielle approche, il était grand temps de raviver, concrètement, la transmission et la solidarité intergénérationnelle dans la résistance.
Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir, à Radio-Canada et à CBC.
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