Panorama du cinéma colombien: des histoires de «relictos», de laissés à l'abandon, et de nouvelles formes narratives

Le Panorama du cinéma colombien déroule sa programmation à Paris. Pendant une semaine, les spectateurs pourront découvrir une quarantaine d'oeuvres, courts et longs métrages de réalisateurs jeunes ou confirmés. Ce rendez-vous annuel, qui en est à sa 14e édition, proposé par la jeune équipe de l'association El Perro que ladra (Le chien qui aboie), donne un riche aperçu du désir de cinéma en Colombie, de nouvelles formes de narration aussi, et explore la façon dont le cinéma peut raconter, voire raccommoder les blessures d'un pays marqué, depuis des siècles, par la violence.
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Des films qui inquiètent, dérangent tant dans leur forme cinématographique que dans leur récit, des films aussi qui nous prennent par les yeux et les oreilles comme dans le documentaire Relicto du réalisateur Guillermo Quintero. Ce fidèle du Panorama nous emmène, entre enquête et carnet de route, servi par une très belle image, à la recherche de Sixto Muñoz, le dernier survivant du peuple Tinigua. En ouverture du film, face caméra, l'anthropologue Clemencia Plazas nous explique l'étymologie et l'évolution du terme relicto, du latin « relictus », laissé à l'abandon, à ses acceptions contemporaines : survivre après la disparition – le plus souvent violente, du fait de la colonisation ou de la violence politique de la Colombie – des siens, vivre avec les traces qu'ils ont laissées.
Un pays de fantômes ?
Comment vivre avec les traces des disparus ? Dans son dernier long métrage, l'incontournable cinéaste Marta Rodriguez - la « mama » du documentaire en Colombie - interroge les proches de trois leaders arhuacos de la Sierra Nevada de Santa Marta — Napoleón Torres, Ángel María Torres et Huges Chaparro — assassinés en 1990. Un film sur la transmission : Marta Rodríguez, qui les avait connus lors des luttes agraires des années 1970 et les avait alors filmés, a rouvert ses boîtes d’archives avec Fernando Restrepo. Films de 16 mm noir et blanc, bandes-son, Hi8, MiniDV, numérique, les formats et récits se mêlent pour raconter des histoires de lutte et d'exigence de justice.
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Comment vivre après avoir vécu l'horreur ? C'est ce que filme aussi Felipe Rúgeles Pineda dans Muchedumbre. Pour son deuxième long métrage, le réalisateur raconte des histoires de fantômes : le village de Jordán a souffert de la guerre civile connue sous le nom de La Violencia dans les années 1950. Il a été abandonné par ses habitants mais le souvenir du drame hante ses ruines et les esprits. Ils sont eux aussi des relictos, des survivants comme Sixto Muñoz. Mêlant documentaire et fiction avec des images empruntées à un autre film de fiction celui-là, jamais sorti en salles et retrouvé par hasard par le réalisateur (encore un « relicto ») Regreso a la Nada (Retour au néant) de Javier Gutiérrez, filmé au début des années 2000. Javier Gutiérrez y reconstituait la violence des années 1950 et ses affrontements sanglants, mais dans d'autres lieux. La tristesse des ruines et la peur sensible des survivants du documentaire cogne avec la brutalité d'une fiction surjouée avec force cadavres.
Des histoires de fantômes, et de comment vivre avec les absents, c'est aussi ce que raconte Lina Rodriguez avec Puntos de fuga, qui explore l'histoire de la Colombie en marchant dans les pas de sa mère. Entre histoire intime, histoire politique et les points de fuite du titre, le récit navigue du passé au présent et entre les formats d'image à la façon d'un album de photos de famille qui serait brouillé avec la chronologie.
Raconter la violence au cinéma
En toile de fond, cette question : comment raconter la violence avec le cinéma ? C'est aussi le défi que s'est lancé Stillz, connu notamment comme réalisateur de clips vidéo, avec Barrio triste, lui aussi en rupture avec une narration classique. Nous sommes à Medellín, ville souvent mise en scène au cinéma pour sa violence sociale - on pense à Anhell 69 de Théo Montoya, montrant le désarroi de sa jeunesse et le trafic de drogues. Un groupe d'adolescents – encore des relictos, des abandonnés par la société – filme son quotidien avec une caméra volée tandis qu'à la télévision des images étranges d'objets volants non identifiés font la Une. Le mélange des images et des univers, monté façon jeu vidéo, sur fond de musique électro d’Arca, musicienne d’origine vénézuélienne, compose un film chaotique et détonant. Un film qui raconte une Colombie déchirée, urbaine et décidément « punk » selon les programmateurs du festival.
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Très loin de Medellín et de ses enfants perdus, le documentaire En tierra de Simón Uribe nous emmène aux confins de la Colombie, connue pour sa géographie contrastée entre cordillère et bassin amazonien. Il s'agit encore d'une histoire de relictos, de laissés pour compte ou d'oubliés, les habitants de ces villages qu'aucune route ne relie au reste du pays et qui dépendent d'une petite ligne aérienne pour leurs approvisionnements... Les réalisateurs présents, pour la plupart nés entre les années 1980 1990, travaillent entre la Colombie et l’Europe – c’est notamment le cas de Guillermo Quintero, dont les documentaires sont co-produits par Stank, collectif d’auteurs-réalisateurs basé à Brest – ou entre la Colombie et l’Amérique du Nord, mais leurs films sont enracinés dans l'histoire politique du pays ou dans sa géographie tourmentée. Ce sont des habitués des festivals d’ici et d’ailleurs ; aussi le Panorama est-il une belle occasion de découvrir leurs récits d'un pays qu'ils explorent inlassablement et les formes qu'ils inventent pour le raconter.
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