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Tuesday, October 20, 2026

«Le kadhafisme, c'est aussi le reflet d'une histoire et de bouleversements d'une société»

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Quinze ans après la mort de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011, que reste-t-il de son idéologie et de son héritage en Libye mais aussi au-delà de ses frontières ? Éléments d’analyse et de réflexion avec Virginie Collombier, docteure en sciences politiques, professeure à l'université Luiss Guido Carli de Rome et spécialiste de la Libye. 

RFI : Est-ce que le kadhafisme, en tant qu’idéologie, c’est uniquement le Livre vert, ouvrage qui présente une « troisième voie » anticapitaliste et antimarxiste et qui entend façonner la vie politique, économique et sociale de la Jamahiriya ? 

Virginie Collombier* : Le kadhafisme a été souvent perçu symboliquement à travers le Livre vert, mais ce n'est pas l'unique point de référence, c'est le texte doctrinal et idéologique central : une troisième voie qui pouvait servir d'alternative aux deux idéologies centrales au XXᵉ siècle, le capitalisme et le communisme. Mais la manière de gouverner de Kadhafi s’appuie sur un ensemble idéologique et institutionnel beaucoup plus large. 

L'idée fondamentale est que la souveraineté doit appartenir directement aux masses. Le peuple s'organise à la base, à travers les comités populaires, puis est ensuite « relié » au gouvernement et à la partie « exécutive » du système. Il y a aussi une conception économique particulière, souvent rapprochée du socialisme, mais qui prend différentes formes et qui évolue au fil du temps. Et puis il y a également toute une série d'éléments doctrinaux liés à l'islam, avec là aussi une évolution au fil du temps. 

En politique étrangère, les points cardinaux tournent autour du nationalisme arabe, puis du nationalisme africain et d'une théorie anti-impérialiste révolutionnaire. Rappelons que Kadhafi arrive au pouvoir en 1969 quand la Guerre froide est encore à son comble. Les idéologies nationalistes panarabes, en particulier en Égypte avec Nasser mais aussi en Syrie, en Irak, ont déjà largement contribué à transformer la région. Kadhafi arrive un peu après la bataille, mais son action et sa manière de gouverner sont aussi largement inspirées par ce qui se passe ailleurs dans la région au même moment. 

Mouammar Kadhafi aux côtés de Gamal Abdel Nasser, en 1969.
Mouammar Kadhafi aux côtés de Gamal Abdel Nasser, en 1969. WIKIPEDIA

Quand on évoque le kadhafisme en Occident, on pense répression politique, conflits régionaux, accusations de soutien au terrorisme international etc. Pourquoi son idéologie révolutionnaire, son nationalisme arabe et son engagement panafricain, son opposition à l’influence occidentale etc. sont passés au second plan ? 

D'abord parce que ce n'est pas la chose la plus appréciée, par les Occidentaux en particulier. Kadhafi, très rapidement, s'est retrouvé en opposition assez frontale notamment avec les États-Unis, la France. Il y a eu des tentatives répétées d'un certain nombre de puissances occidentales de le faire disparaître, directement ou indirectement. 

Aussi, cette « troisième voie », vision finalement très contraire aux systèmes des démocraties parlementaires, était problématique. Le kadhafisme est quelque chose d’assez fondamental. Au-delà du discours sur la démocratie des masses, le système est très centralisé. La répression est très forte, contre toutes sortes d'opposition, bien sûr politiques, mais aussi contre des visions qui contestent cette idée d'une nation libyenne qui soit avant tout une nation arabe, qui nie la diversité ethnique, linguistique du pays. L’opposition est aussi forte vis-à-vis de la conception économique : un certain nombre de secteurs souffrent beaucoup des politiques de nationalisation des biens, des maisons, etc.  

Parallèlement à cette répression, le système utilise les échelons locaux du pouvoir comme des moyens de mettre en place des interlocuteurs loyaux sur le terrain. Il y a dès lors une sorte de « politique répression et récompense » des interlocuteurs du régime au niveau local. Notons aussi que la question de la redistribution des richesses à travers l'État central est quelque chose qui contribue aussi à accentuer cette centralisation du pouvoir (à partir de la fin des années 1960, grâce au pétrole, la Libye est particulièrement riche).  

Enfin, Kadhafi en se positionnant comme un leader de l'anti-impérialisme, mais aussi des colonialismes européens, soutient un certain nombre de mouvements considérés comme terroristes du côté occidental, des mouvements de libération nationale en Afrique, mais aussi en Irlande du Nord, en Palestine... Le régime va jusqu'à appuyer des actions terroristes, ce qui lui vaut d'être placé sous sanctions américaines puis onusiennes particulièrement importantes durant plus de vingt ans.  

Pourquoi le kadhafisme a eu moins de « succès » dans le monde arabe que sur le continent africain ? La Ligue arabe l’a lâché mais de nombreux chefs d’État africains ont continué à le soutenir dès le premier embargo onusien en 1992.  

Il y a très rapidement des tensions entre Kadhafi et les leaders des pays arabes. C'est un personnage un peu haut en couleur qui très vite se brouille avec des régimes du Moyen-Orient, en particulier le régime égyptien, parce qu'il veut se positionner en leader du monde arabe mais aussi parce qu’il est vu comme un fauteur de troubles, comme celui qui entretient des relations très tendues avec la France mais surtout avec les États-Unis.  

Kadhafi change alors de perspective et passe d'une vision centrée sur le nationalisme arabe au continent africain, au futur de ce dernier, à la décolonisation, au développement, etc. Il va développer une série de politiques africaines, en particulier de soutien au développement, d'investissements, etc., qui rapidement vont faire de lui une figure globalement très appréciée, même s'il faut toutefois nuancer sa popularité selon les pays.  

Le 18 mai 1990, Kadhafi fut le premier chef d'Etat que Nelson Mandela, en sortant de prison, est allé saluer pour son aide généreuses à l'ANC pendant les années d'apartheid.
Le 18 mai 1990, Kadhafi fut le premier chef d'Etat que Nelson Mandela, en sortant de prison, est allé saluer pour son aide généreuses à l'ANC pendant les années d'apartheid. AFP/Mike Nelson

Que reste-t-il du kadhafisme sur le continent africain ? Selon le spécialiste de la Libye Vincent Hugeux, « l’Afrique est orpheline de héros et Kadhafi était dès lors une icône par défaut ». 

On est en 2026. Parmi les jeunes générations, les plus nombreuses sur le continent africain, se souvenir de Kadhafi est quand même bien loin. On a parfois d'autres références, mais effectivement, les figures un peu iconiques manquent. Auprès de certaines élites en Afrique, Kadhafi a fait du bien et donc il y a une sorte de nostalgie. 

Il y a peut-être aussi, et cela s'est encore amplifié certainement au cours des dernières années, une grande rancœur, voire une grande colère vis-à-vis des États qui ont pris part au renversement de Kadhafi. Assez justement, ils disent : « Vous avez éliminé le régime sans avoir véritablement un plan clair sur ce qui allait se passer ensuite ». 

Car l’élimination de Kadhafi a fortement déstabilisé toute la région. Elle a provoqué, par effet de contagion et de dominos, des répercussions extrêmement fortes et négatives, en particulier au Sahel, en termes d'insécurité et d'instabilité, mais aussi de diffusion du jihadisme. Ce n'est pas la seule explication, mais il y a donc peut-être cette idée que l'opération militaire qui a conduit à la chute de Kadhafi en 2011 a provoqué beaucoup de conséquences néfastes pour l'Afrique.  

Lors des Printemps arabes, seule la Libye a connu une intervention étrangère. Une intervention « humanitaire » de l’Occident qui s’est faite sans l’aval de l’Union africaine...  

C'est un point de débat plus ou moins brûlant, en particulier en France où l’on voit encore aujourd'hui l'onde de choc de l'affaire Sarkozy-Kadhafi. Effectivement, contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart des pays de la région en 2011-2012, la Libye est le seul État où les Occidentaux décident d'intervenir. Il y a eu des tentatives de médiation, en particulier avec un leadership sud-africain pour essayer de trouver un compromis, un accord entre les manifestants ou les opposants à Kadhafi et le régime. Mais ces tentatives de médiation ont été écartées et pas du tout considérées par les Occidentaux. C'est d’ailleurs un autre aspect qui aujourd'hui continue d’être un point de tension et de critiques très fort de la part des élites africaines. 

Et puis, cette intervention a été vécue comme une trahison de la part de la Russie qui depuis bloque et oppose son veto à toute forme d'interventions proposées par le Conseil de sécurité. En 2011, Moscou s'est abstenue lors du vote de la résolution 1973. Les Occidentaux avaient présenté, de fait, la résolution comme un texte destiné à incarner le principe de responsabilité de protéger les manifestants ou la population. Dans les faits, cette responsabilité de protéger a été très rapidement transformée en une intervention militaire avec la très claire intention de renverser le régime.

Rassemblement près du palais de justice de Benghazi, le 14 mai 2011. Les manifestants demandaient à la Cour pénale internationale de délivrer des mandats d'arrêt à l'encontre du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi.
Rassemblement près du palais de justice de Benghazi, le 14 mai 2011. Les manifestants demandaient à la Cour pénale internationale de délivrer des mandats d'arrêt à l'encontre du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. REUTERS/Mohammed Salem

En Libye, pourquoi le mouvement kadhafiste n’a jamais réussi à reprendre son souffle après la révolution de 2011 ?  

L'année 2011 est un moment particulièrement complexe. Ce n'est pas comme en Égypte ou en Tunisie, un mouvement populaire et un régime qui finalement s'écroule et qui est remplacé par un autre. Trois choses se superposent en Libye. Il y a un mouvement populaire qui rapidement se militarise et subit la répression. Par ailleurs, cette confrontation entre régime et opposants est couplée à une division du pays très forte entre des pro-Kadhafi et des anti-Kadhafi qui de part et d'autre sont armés, ce qui transforme le conflit en une véritable guerre civile. Enfin et surtout, l'intervention militaire étrangère ajoute une couche de complexité qui contribue à renforcer les camps, en particulier les différentes factions anti-Kadhafi sur le terrain. 

Quand le régime s'effondre, on a vraiment une division du pays, une polarisation entre les révolutionnaires vainqueurs et les vaincus qui se retrouvent marginalisés et mis à l’écart pendant plusieurs années. Dans cette Libye divisée, les deux camps rivaux se rendent compte qu'ils ont besoin, pour des raisons sécuritaires et politiques, de récupérer un certain nombre de leaders de l'époque Kadhafi. À partir de 2017-2018, un phénomène d’absorption, de récupération, d'un certain nombre d’anciennes figures importantes vont s’allier d'un côté à Haftar, de l'autre côté au gouvernement de Tripoli.  

Ceux qui refusent d’entrer dans ce système sont, à des degrés divers, alliés à Saif al-Islam. Sauf que Saif al-Islam, charismatique politiquement, n'a pas d'armée ni de véritable milice qui puissent mobiliser. Et il n'a pas non plus la capacité financière lui permettant de mobiliser, ce qui le pénalise. Après son assassinat en février 2026, son mouvement est réellement en crise, aucune figure autour de laquelle se rallier et plus vraiment non plus de projet politique. Parmi les enfants de Kadhafi encore vivants, il semblerait que personne n'ait ni l'envie ni la capacité à jouer ce rôle de mobilisation.  

À écouter aussiLibye : les derniers jours de Mouammar Kadhafi

Y a-t-il des pays qui ont réellement adopté et appliqué le principe de la Jamahiriya, donner le pouvoir au peuple, faire fonctionner la société par elle-même, faire prendre toutes les décisions par la base ? 

Certains principes, idées ou slogans qui étaient au cœur du système Kadhafi, en particulier cette idée de démocratie directe, de variations du socialisme, ont imprégné ici ou là différents régimes. Le kadhafisme a aussi eu une influence parce que les capacités financières de la Libye lui ont fait jouer un rôle inégalé à l’époque, en particulier sur le continent africain. Il y a également la dimension favorable aux mouvements de libération, anticolonialistes ou pro-révolutionnaires, qui, en tant que telle, a imprégné un certain nombre d'autres régimes. 

Mais on ne peut pas dire qu’un pays ait adopté le kadhafisme. Cela est dû en partie à la dimension très « originale » de la société libyenne, à la structure de sa société difficilement applicable dans un autre contexte. C’est aussi dû à la dimension répressive, élément central du pouvoir qui a contribué à ternir de manière considérable ce qui aurait pu être l'héritage du kadhafisme. On ne peut ainsi pas répliquer ailleurs le kadhafisme tel quel. 

Mouammar Kadhafi et Hugo Chavez, sur l'île de Margarita, en septembre 2008.
Mouammar Kadhafi et Hugo Chavez, sur l'île de Margarita, en septembre 2008. AFP

« Je pense qu’en vérité le kadhafisme, ce n’était rien d’autre que Kadhafi », écrit l’écrivain Jean-Louis Gouraud – qui a beaucoup côtoyé Mouammar Kadhafi – dans son ouvrage paru en 2023 Heureux qui communiste a fait un beau voyage... Êtes-vous du même avis ? 

Le kadhafisme est en effet très centré sur la personne de Kadhafi, sur un système de pouvoir très personnalisé et très lié à sa personne. En même temps, Kadhafi est un produit d'une société, d'une histoire assez particulière. On connaît peu l'histoire de la Libye en Occident et peut-être même au-delà. Par certains aspects, il y a quelque chose de très libyen dans le personnage de Kadhafi : il a, d'une certaine manière, organisé autour de sa personne un système très étroitement lié aux structures sociales et à l'histoire de son pays. C’est ce qu’on appelle la « personnalité libyenne ». 

Il y a quelque chose qui reflète assez bien ce que la société a vécu, ce qu'elle a traversé en termes de bouleversements très profonds entre la période coloniale, la sortie du colonialisme, la découverte du pétrole, la manière dont cela a extrêmement brutalement transformé la société et le rôle de l'État. Et puis, on a tendance à l’oublier, la Libye et les Libyens ont quand même vécu plusieurs décennies coupés en grande partie du reste du monde à cause des sanctions et des embargos. C'est aussi quelque chose qui aujourd'hui encore imprègne cette personnalité libyenne, même si bien sûr de nouvelles générations sont arrivées. Donc oui, par certains aspects, on peut dire que le kadhafisme c'était Kadhafi, mais c'est aussi le reflet d'une histoire et de bouleversements d'une société qu'on n'a pas encore bien analysés et bien compris et qui sont assez particuliers. 

* Virginie Collombier est cofondatrice de Mediterranean Platform

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