À Ceuta, deux mois après l’afflux massif de migrants, la tension reste vive

À une vingtaine de minutes à pied du centre-ville, sur les rives du détroit de Gibraltar, des milliers de migrants ont installé leur campement sur la plage du Trampolín. Originaires du Maroc, d’Algérie ou encore du Soudan, ils sont tous entrés dans l’enclave les 30 et 31 juillet derniers.
Depuis, ils survivent dans des abris de fortune faits de bambous et de bâches en plastique. Les conditions sanitaires sont particulièrement difficiles : le camp ne dispose que de deux douches. Pour Hamza, un Algérien de 40 ans, les journées se ressemblent. " Se lever, chercher du pain pour le déjeuner, aller chercher à manger à la Croix-Rouge le soir. C’est un peu lassant. On est en stand-by. Je suis coincé ici : je ne peux pas rentrer au Maroc car je suis Algérien. Ils risqueraient de me mettre en prison en arrivant à la frontière. J’espère trouver une place dans un centre d’accueil pour être identifié et ensuite voir si ma demande d’asile est acceptée ou si je suis finalement expulsé."
Son rêve ? "Rejoindre un pays francophone, trouver un bon travail et y faire ma vie. "
Un camp de fortune devenu un petit village
Dans ce village improvisé, chacun tente de survivre comme il peut. Un petit marché s’est installé : certains vendent des chaussures d’occasion ou des cigarettes. Farid, lui, vend des cafés devant sa tente. " J’ai réussi à acheter cette petite machine. Je vends le café à 1 euro. Chaque jour j’arrive à réunir une vingtaine d’euros pour manger. Mais c’est dur. "
Face à l’afflux, le gouvernement espagnol a construit dans l’urgence plusieurs centres d’accueil. Mais ils sont aujourd’hui saturés. Selon les autorités, près de 10.000 migrants sont encore présents à Ceuta. La majorité ont pu intégrer un centre, mais entre 3000 et 4000 personnes vivent toujours sur la plage ou dans les rues, dans l’attente d’une place.
Pour procéder aux expulsions ou, au contraire, permettre l’examen d’une demande d’asile, les migrants doivent d’abord être identifiés. Mais les démarches prennent du temps, les fonctionnaires étant débordés. Quant aux mineurs, ils ne peuvent pas être renvoyés. Cette situation alimente la colère d’une partie des habitants.
Luis Alcantara, habitant de Ceuta qui, de son propre aveu, "vit cela comme une invasion". © Tous droits réservés
On le vit comme une invasion
Dans les rues de Ceuta, les slogans hostiles aux migrants sont devenus visibles partout. " Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend " ou encore " Dehors les envahisseurs " s’affichent sur des devantures. Sur les balcons, les drapeaux espagnols sont omniprésents.
" Ce n’est pas une crise humanitaire. On le vit comme une invasion ! " explique Luis Alcantara, un habitant. " Il y a autant de gens qui sont entrés que de gens qui vivent ici. C’est impossible de s’habituer à ça. Personne ne sait comment va se résoudre la situation. "
Entre migrants et habitants, les tensions et les altercations sont devenues quotidiennes. La justice examine par ailleurs une trentaine de plaintes pour agressions sexuelles visant des migrantes, dont plusieurs mineures. Selon les éléments rapportés dans ces plaintes, les suspects seraient tous des hommes migrants.
Dans le même temps, les associations qui viennent en aide aux sans papiers sont débordées. Dans un quartier périphérique, l’ONG Luna Blanca, présente à Ceuta depuis 40 ans, prépare chaque jour quelque 800 repas. " Aujourd’hui on a cuisiné des lentilles " explique dans une grande cuisine Halima Motjar, responsable de l’ONG. " Notre objectif, c’est que chacun puisse avoir un repas par jour minimum ". L’association distribue ensuite ces repas dans les camps de migrants de l’enclave. Une aide qui ne fait pas toujours l’unanimité auprès des habitants. " La peur est légitime, on la ressent tous. Les migrants ont enfreint la loi et ils n’auraient pas dû entrer ici de cette manière " reconnaît Halima Motjar. " Mais quand on utilise le mot "envahisseur", alors on ne donne pas seulement du crédit à ceux qui veulent déshumaniser les migrants, on légitime ceux qui les voient comme des agresseurs, des ennemis ou de simples chiffres. "
Les autorités redoutent une nouvelle tentative d’entrée
Face aux appels à franchir la frontière qui circulent sur les réseaux sociaux, les autorités espagnoles ont renforcé la présence des soldats autour de la frontière. Des véhicules militaires circulent dans l’enclave, donnant à la ville des allures de zone de guerre.
Ce mercredi, les autorités redoutaient une nouvelle tentative massive d’entrée, alors que le Maroc organise ses élections législatives. Pour l’instant, elle ne s’est pas produite. Mais la situation reste fragile. Deux mois après l’afflux massif de migrants, Ceuta doit toujours gérer des milliers de personnes sans solution d’hébergement durable, tandis que les procédures d’identification et d’éloignement progressent lentement. Mardi, face aux caméras de CNN, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez a directement mis en cause la responsabilité du Maroc dans la situation à Ceuta. Jusqu’à présent, il avait pourtant dédouané Rabat de toute responsabilité.
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