« Une étape sans précédent » : un satellite militaire russe traque un satellite radar utilisé par l’Ukraine
Depuis le 16 octobre 2026, le satellite militaire russe Kosmos 2612 vole à quelques kilomètres, voire quelques centaines de mètres, d’ICEYE-X36, un satellite radar commercial dont l’Ukraine utilise les images. Pour l’astrophysicien Jonathan McDowell, c’est le premier rendez-vous connu en orbite basse entre deux satellites actifs sans l’accord de l’un des propriétaires.
Dans l’espace, personne ne vous entendra crier. En revanche, on pourra observer que vous vous approchez. C’est la situation que l’on vient de voir ces jours-ci, à plusieurs centaines kilomètres d’altitude au-dessus de la Terre. Les protagonistes ? Un satellite militaire russe, Kosmos 2612, et sa cible, un satellite d’observation radar ICEYE-X36.
L’affaire, selon plusieurs observations partagées sur X (ex-Twitter), débute le 16 octobre 2026. Il a été constaté que Kosmos 2612 s’est mis à voler en formation avec ICEYE-X36, un engin appartenant à ICEYE Oy, une société finlandaise. Et ce n’est pas un appareil anodin : l’Ukraine utilise ses images satellitaires pour du renseignement militaire.
C’est Marco Langbroek, astronome et vulgarisateur scientifique néerlandais, spécialisé dans la surveillance optique des satellites à l’université technique de Delft, qui a donné l’alerte dans un fil publié sur X le 17 octobre. D’après les derniers paramètres orbitaux, les deux engins n’étaient plus qu’à un ou deux kilomètres l’un de l’autre, avec une possibilité de proximité accrue.

Et ce n’est pas un rapprochement désiré. Marco Langbroek parle d’ailleurs de RPO sans consentement, RPO signifiant « rendez vous and proximity operation ». En clair, une jonction que l’opérateur du satellite visé n’a pas demandée. Au regard de la nature des capacités de ICEYE-X36 et de la nationalité d’un de ses bénéficiaires, difficile de croire au hasard.
Fondée en 2014, ICEYE Oy exploite une flotte de petits satellites à radar à synthèse d’ouverture (SAR), une technologie qui fonctionne aussi bien à travers les nuages que dans l’obscurité, ce qui lui permet de capturer des images nettes à toute heure du jour ou de la nuit. Pour une armée en guerre, c’est forcément un outil précieux.
Il s’avère que l’Ukraine utilise des images fournies par ICEYE depuis 2022, y compris celles d’un satellite acheté grâce à une collecte de dons. Et à l’été 2024, l’agence de renseignement ukrainienne annonçait que 38 % des quelque 4 200 images collectées par ce satellite avaient été utilisées pour frapper des cibles russes, en zones occupées ou en Russie.
Le statut spécifique d’ICEYE-X36 n’est pas clair. Construit en Finlande, il est immatriculé aux États-Unis, mais il pourrait aujourd’hui être détenu ou loué par l’Ukraine, avance Marco Langbroek. On sait que l’armée ukrainienne est toujours utilisatrice d’ICEYE, a confirmé un responsable à Axios, mais sans dire clairement le rôle précis de ce satellite, et s’il sert.

ICEYE-X36 est en place depuis mars 2024, soit deux ans après la tentative d’invasion généralisée de l’Ukraine par la Russie. Kosmos 2612, lui, a décollé à la mi-avril 2026 de Plesetsk, dans le nord de la Russie, avec cinq autres satellites militaires. Dès le mois de mai, cinq d’entre eux ont changé de plan orbital pour rejoindre celui d’ICEYE-X36.
L’un est même passé à environ 2,5 km de lui le 26 mai, d’après une analyse du CSIS, un think tank américain, rapportée par Defence Blog. Changer de plan orbital fait partie des manœuvres qui coûtent le plus de carburant. Et en orbite, on parle d’un déplacement à 27 000 km/h, soit à peu près huit fois la vitesse d’une balle de fusil.
Trois semaines de manœuvres pour un rendez-vous
Cette approche finale vers ICEYE-36 a commencé fin septembre.
Sur son blog SatTrackCam Leiden, l’astronome a relevé des manœuvres le 30 septembre, puis les 12, 15 et 16 octobre. Elles ont toutes servi à aligner l’altitude et la période orbitale de Kosmos 2612 sur celles de sa cible. Le chercheur admet avoir d’abord douté que ce satellite soit volontairement visé, mais cette série de corrections lui a fait changer d’avis.
De son côté, la société américaine LeoLabs, qui surveille l’orbite basse avec ses propres radars, a fait la même lecture auprès d’Axios. Le 17 octobre, elle mesurait environ 4,8 km entre les deux satellites, alors que plus de 320 km les séparaient la veille. Cela nécessite des actions précises et beaucoup de carburant, ce qui rend crédible la thèse d’une approche délibérée.
« Cela semble être une étape sans précédent de la part de la Russie si c’est exact »
Jonathan McDowell
Jonathan McDowell, astrophysicien qui suit les satellites à partir des données publiques, y voit une première : jamais deux satellites actifs ne s’étaient donné rendez-vous en orbite basse sans l’accord de l’un des propriétaires. « Cela semble être une étape sans précédent de la part de la Russie si c’est exact », a-t-il écrit sur X.
Dans la nuit du 17 au 18 octobre, l’écart s’est encore réduit. Dans une mise à jour publiée le 18 octobre, l’astronome néerlandais a jugé qu’un passage très proche a eu lieu tôt dans la journée, à quelques centaines de mètres ou moins. Kosmos 2612 aurait ensuite fait de petites corrections de trajectoire. On a même évoqué quelques dizaines de mètres.
Ces distances restent évidemment des estimations.
Elles sont calculées à partir des TLE, les paramètres orbitaux à deux lignes que l’armée américaine publie pour les objets qu’elle suit. Or, selon Marco Langbroek, ils sont trop imprécis pour donner des valeurs fermes. Reste que l’affaire se suit comme un direct sur X, où beaucoup en parlent, à l’image de Kosmo_Michal y a consacré un fil, ou AllPlanets.
Inspection, intimidation ou arme antisatellite ?
S’il s’agit bien d’une action volontaire de Moscou, les intentions du Kremlin ne sont pas élucidées. LeoLabs admet que l’intention « reste incertaine » et Marco Langbroek, lui, décrit un « comportement préoccupant ». « Je me demande si nous assistons au premier véritable ASAT se développant dans l’espace », ajoute-t-il.
L’expression ASAT désigne une activité antisatellite. Plusieurs actions ASAT peuvent être envisagées, de la simple entrave (aveuglement, brouillage…) à des actions plus invasives, voire destructrices (piratage, destruction cinétique…). De grandes puissances ont déjà mené des essais ASAT avec des cibles spatiales, comme l’Inde, la Chine, la Russie ou les USA.
Pourtant, même en cas d’action agressive qui entrainerait la panne ou la perte de ICEYE-X36, rien ne serait simple. Marco Langbroek prévient que si la coïncidence serait très suspecte, mais difficile à attribuer avec certitude à Kosmos 2612. De la même manière qu’il est difficile de désigner l’auteur d’une cyberattaque ou une opération hybride.
Le droit n’aide pas beaucoup non plus. Jonathan McDowell suppose que la manœuvre ne viole pas le traité de l’espace de 1967, tout en précisant qu’il n’est pas juriste. Ce texte interdit de mettre des armes nucléaires en orbite, mais il ne fixe aucune distance minimale entre deux satellites. La question pourrait revenir en cas d’action agressive.
Selon le dernier point de situation partagé le 18 octobre, Marco Langbroek ne voit aucun signe dans les paramètres orbitaux que la trajectoire d’ICEYE-X36 ait été perturbée. Rien n’indique donc une collision. Quant à savoir si le satellite fonctionne encore, seuls ses utilisateurs peuvent le dire, et ICEYE n’a pas souhaité répondre à Axios.
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