5 plans-séquences et aucune place à l’erreur pendant 50 minutes : comment cet épisode culte de série a réussi un exploit télévisuel unique sur ces 8 dernières années

En 2018, “The Haunting of Hill House” signait un épisode vertigineux, composé de seulement cinq plans. Décors reliés, acteurs chronométrés, caméra en mouvement : retour sur les coulisses d’un tournage sans droit à l’erreur, devenu culte.

Par Aude Mackau
Peu de séries dites “d’horreur” nous ont touchés comme The Haunting of Hill House l’a fait. Encore aujourd’hui, elle hante ceux qui ne se sont pas remis de son récit – et de ses prouesses.
En effet, avec Les Deux Tempêtes, sixième épisode de son œuvre glaçante et touchante, Mike Flanagan a repoussé les limites de la mise en scène télévisuelle. Derrière l’impression d’un unique plan-séquence se cachent cinq prises démesurées, un mois de répétitions et une mécanique dans laquelle la moindre erreur obligeait toute l’équipe à recommencer. Ici, connaisseurs et novices se rassemblent : la fluidité est telle que tous se laissent emporter, oubliant la technique peut-être remarquée.
Attention, cet article revient sur certains éléments de l’intrigue de “The Haunting of Hill House”.
Librement inspirée du roman de Shirley Jackson, The Haunting of Hill House suit les cinq enfants de la famille Crain, hantés à l’âge adulte par les événements vécus dans une inquiétante demeure durant leur enfance. Mise en ligne sur Netflix le 12 octobre 2018, la série imaginée par Mike Flanagan mêle les époques afin de montrer comment les traumatismes du passé continuent de dévorer ses personnages.
Cette construction atteint son sommet dans le sixième épisode, intitulé Two Storms en version originale et Les Deux Tempêtes en français. Un chapitre régulièrement cité parmi les plus marquants de la série, autant pour sa puissance émotionnelle que pour son impressionnante mise en scène.
Deux tempêtes et deux époques réunies par la caméra
Dans le présent, les membres de la famille Crain sont réunis dans l’entreprise de pompes funèbres de Shirley, à la veille des funérailles de Nell. Une tempête fait rage à l’extérieur tandis que les reproches, les secrets et les rancœurs éclatent à l’intérieur.
Cette nuit douloureuse répond à une autre tempête, survenue des années auparavant à Hill House. Le spectateur passe ainsi du présent au passé, des enfants Crain à leurs versions adultes et de la maison funéraire au manoir sans que la caméra semble jamais interrompre son mouvement.
Pour rendre ces transitions possibles, les deux principaux décors avaient été conçus spécialement en fonction de cet épisode. Hill House et l’entreprise funéraire de Shirley furent bâties sur deux plateaux adjacents, reliés par un véritable couloir. Comme l’a révélé Mike Flanagan, Timothy Hutton, qui incarne Hugh Crain âgé, pouvait ainsi quitter physiquement un décor pour entrer dans l’autre au cours d’une même prise.
Les changements d’époque reposaient également sur une chorégraphie millimétrée. Pendant que la caméra effectuait un mouvement à 360 degrés autour de Hugh, les jeunes interprètes des enfants Crain venaient discrètement remplacer les acteurs adultes, qui devaient ensuite regagner leur position quelques instants plus tard.
Episode 6 of the Haunting of Hill House "Two Storms" is just perfect. I love how they had the Dad see his children as he internally pictures them, as children when he first see's them all together again. pic.twitter.com/ofKeCudz9L
— Dream of Dany (@EmiliaClarkeGEN) November 10, 2020
Cinq plans pour près de 51 minutes
Contrairement à ce que son incroyable fluidité peut laisser penser, Les Deux Tempêtes n’a pas été filmé en une seule prise. Sur les 53 minutes et 38 secondes de l’épisode, environ 51 minutes sont réparties entre seulement cinq plans-séquences : trois dans la maison funéraire et deux à Hill House.
Le premier dure 14 minutes et 19 secondes, le deuxième 7 minutes et 25 secondes, le troisième atteint 17 minutes et 19 secondes, tandis que les deux derniers s’étendent respectivement sur 6 minutes et 13 secondes puis 5 minutes et 31 secondes.
L’idée figurait déjà dans la toute première présentation du projet faite par Mike Flanagan. La préparation fut donc intégrée à la conception même de la série. Les décors comprenaient des passages dissimulés pour les techniciens, des emplacements destinés au matériel ainsi qu’un ascenseur fabriqué spécialement pour permettre à l’opérateur de la caméra de changer d’étage au milieu d’une prise.
La production habituelle fut interrompue et les répétitions commencèrent le 6 mars 2018 avec des doublures. Les acteurs les rejoignirent le 26 mars, avant le début du tournage le 6 avril. Pendant près d’un mois, dialogues, déplacements, changements de lumière et mouvements de caméra furent travaillés comme ceux d’une immense pièce de théâtre.
Netflix
Une seule erreur et tout était à recommencer
Les comédiens ne devaient pas seulement retenir de très longues pages de dialogue. Ils devaient atteindre leur marque au bon moment, laisser passer la caméra, disparaître du cadre ou remplacer une autre version de leur personnage en quelques secondes. En parallèle, l’équipe technique gérait des centaines de changements d’éclairage, la pluie artificielle, les éclairs, les apparitions fantomatiques et les déplacements du matériel.
Lors du premier plan, une doublure représentant Nell devait notamment être retirée du cercueil pour permettre à la jeune Violet McGraw de s’y glisser sans que le spectateur remarque la substitution. Pour une autre séquence, Carla Gugino devait courir à travers des passages réservés à l’équipe afin de donner l’impression qu’Olivia se téléportait dans la maison.
Le troisième plan, long de plus de 17 minutes, faillit même ne jamais être achevé. À force de circuler sur la moquette, le mécanisme du chariot transportant la caméra était sur le point de céder. L’équipe ne disposait vraisemblablement plus que d’une tentative : celle-ci fut la bonne et la chaîne de transmission se brisa immédiatement après la prise.
Chaque segment constituait ainsi une performance collective durant laquelle un dialogue oublié, un mauvais déplacement, une ombre visible ou un effet déclenché trop tôt pouvait réduire à néant de longues minutes de jeu. Après cette préparation titanesque, Mike Flanagan plaisantera toutefois sur la simplicité du montage, qui ne lui aurait pris qu’une dizaine de secondes.
Netflix
Une prouesse qui ne se réduit jamais à un exercice de style
La réussite de Les Deux Tempêtes ne repose pourtant pas uniquement sur sa virtuosité technique. En refusant presque constamment de couper, la caméra enferme les Crain dans leur douleur et oblige le spectateur à rester au milieu de leurs disputes. Comme les personnages, il ne peut échapper ni au deuil ni aux fantômes qui continuent de circuler autour d’eux.
Le passage fluide entre les deux époques montre également que, pour cette famille, le passé n’a jamais véritablement pris fin. Les enfants et les adultes semblent partager le même espace, comme si les murs de Hill House avaient aboli le temps. D’autres séries ont depuis tenté l’expérience du plan-séquence mais rares sont celles qui ont su mettre une telle prouesse aussi directement au service de leurs personnages, le tout avec émotion, passion et frissons.
L’épisode Les Deux Tempêtes, tout comme les dix épisodes de The Haunting of Hill House, est actuellement à revoir de toute urgence sur Netflix.
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