Référendum en Alberta | Une nouvelle menace contre les Franco-Albertains

(Edmonton) Paul Dubé aura beau avoir une école à son nom en Alberta, la plus grande récompense de sa vie est ailleurs. « Mes enfants, bien qu’ils travaillent surtout en anglais, peuvent encore parler français », dit-il. « Même mon petit-fils parle très bien français. »
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Paul Dubé fait figure de héros au sein de la francophonie canadienne.
C’est que si on entend plus de 10 000 enfants parler français dans 49 cours de récréation en Alberta, et 185 000 dans 750 écoles à l’extérieur du Québec, c’est notamment grâce à lui.
Paul Dubé est l’un des trois parents, avec Angéline Martel et Jean-Claude Mahé, à s’être battu dans les années 1980 pour le droit à l’enseignement et à la gestion des écoles de langue française par les communautés minoritaires.
L’arrêt Mahé de la Cour suprême du Canada, c’est le fruit de leur bataille. Depuis, ce sont des milliers de francophones partout au pays qui ont pu faire leur apprentissage dans leur langue et des collectivités entières qui se sont développées autour de ces écoles.
Et si les anglophones du Québec ont les mêmes droits en éducation que les francophones ailleurs au pays, c’est en raison de cette décision historique.
Depuis une trentaine d’années, Paul Dubé est le seul des trois parents à vivre encore en Alberta. Aujourd’hui âgé de 77 ans, il est donc le seul à voter dans le cadre du référendum sur l’éventuelle indépendance de la province.
« Je suis découragé parce que je trouve ça tellement bête », dit-il en entrevue à La Presse.
À la veille du référendum, ce professeur de carrière, qui a aussi été conseiller du premier ministre progressiste-conservateur Ralph Klein à une autre époque, a déjà voté contre l’indépendance et voté non aux neuf autres questions portant sur des réformes constitutionnelles, notamment en matière d’immigration.
S’il a mené bien des batailles pour la francophonie albertaine au fil des ans, Paul Dubé ne s’est pas engagé dans la campagne référendaire.
Mais il songe à redémarrer la machine dans le cas d’une victoire des indépendantistes. « Lundi soir ou mardi, on aura des résultats et ça va être quand même très indicatif de notre avenir dans un sens », dit-il en sirotant son cappuccino au Café la Reine, dans le quartier francophone d’Edmonton.
C’est que pour l’instant, tous les Albertains sont dans l’incertitude. Mais c’est particulièrement vrai des francophones qui ont acquis au fil des ans des droits qu’ils n’avaient pas auparavant.
La question linguistique
À Ottawa, le titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en droits et enjeux linguistiques, François Larocque, suit de loin le référendum qui pourrait ouvrir la porte à une vraie démarche juridique de sécession de la province de l’Ouest.
Si le vote de lundi favorisait les indépendantistes et qu’un référendum subséquent leur était favorable, il entrevoit « plusieurs conversations sérieuses » dans la province sur la signification de cette indépendance.
« Est-ce qu’on viendrait abolir tout emploi du français dans les institutions publiques de la province ? Ça, c’est un grand point d’interrogation. Un pays souverain pourrait le faire, évidemment », dit-il.
À Edmonton, Paul Dubé et la majorité des Albertains que nous avons rencontrés n’entrevoient pas de victoire séparatiste. Mais l’idée de l’indépendance suscite l’inquiétude.
C’est que la question linguistique n’a à peu près pas été évoquée durant cette campagne référendaire. Du moins, dans le camp indépendantiste.
Dans l’« Alberta Transition Plan », produit par des séparatistes pour orchestrer la sortie de la province de la fédération, le mot « francophone » n’apparaît nulle part. Pas une fois il n’est question du français. Pas plus que du bilinguisme.
PHOTO ANTOINE TRÉPANIER, LA PRESSE
Valérie Lapointe Gagnon
« Pour moi, le référendum, c’est une menace pour les francophones », affirme la professeure d’histoire au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, Valérie Lapointe Gagnon.
Lorsqu’elle regarde les commentaires de personnes influentes du mouvement indépendantiste, puis l’idée chez des conservateurs que le bilinguisme devrait être l’affaire des « individus » plutôt que du gouvernement, elle conclut que les indépendantistes albertains sont dans « un mouvement qui est antifrancophone, antibilinguisme ».
Une Alberta indépendante, ça ne fait rien pour les francophones.
« Quand on regarde ce qu’on a concrètement dans les documents, les programmes, des groupes, il n’y a rien pour les francophones. Puis quand on regarde des députés comme Jason Stephen, chaque fois qu’il prend la parole pour ça, il vient dire : “On va enfin s’émanciper des politiques de bilinguisme fédéral qui ne correspondent pas [à ce que nous sommes]” », explique Mme Lapointe Gagnon.
« Une province où on vient de partout »
Vendredi et samedi, des centaines de francophones étaient rassemblés pour le congrès de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) qui fête son centenaire. Le référendum albertain, avec ses dix questions, était sur toutes les lèvres.
« On a alimenté un racisme avec des politiques anti-immigration, et on va avoir beaucoup de travail à faire au cours des prochaines années pour rattraper ce qui a été endommagé », a déclaré la présidente de l’ACFA, Nathalie Lachance, dans un panel qui portait justement sur le référendum.
La première ministre Danielle Smith veut avoir le mandat des Albertains pour revendiquer d’Ottawa plus de pouvoirs en immigration et mettre en place des politiques plus contraignantes.
De l’avis de bien des observateurs, le gouvernement Smith impute aux immigrants les problèmes en matière de santé et d’éducation.
« L’Alberta, en général, c’est une province où on vient de partout. C’est une province où on a toujours eu beaucoup d’espace pour se créer, s’inventer, se positionner parce que ça a toujours été un pôle économique important », a ajouté Mme Lachance.
Vendredi soir, devant des milliers de fédéralistes rassemblés à Edmonton, le premier ministre Mark Carney a évoqué l’importance des francophones pour la province. Il a parlé « des voyageurs [coureurs de bois] et des Métis qui ont tracé nos premières routes », puis des « familles de Saint-Albert, de Bonnyville et de Saint-Paul » et du Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, à Edmonton.
Mais comme bien des fédéralistes, des francophones disent ouvertement envisager de quitter l’Alberta si la province devient indépendante. C’est le cas de Paul Dubé.
« J’ai encore mon fils, puis mon petit-fils qui sont ici. Puis ma fille. Mais je me dis que non, je ne veux pas rester », lâche-t-il.
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