« À 70 km/h, tu ne peux rien faire » : Magdeleine Vallières Mill raconte sa chute

D’abord, une exclamation. Sur les écrans déployés aux abords de l’avenue du Parc, on projette l’image d’un amas de cyclistes au sol, quelque part sur le boulevard du Mont-Royal.
L’Australienne Lauretta Hanson et la Suédoise Caroline Andersson semblent particulièrement mal en point. (La seconde confirmera, une dizaine de jours après la course, qu’elle a subi quatre saignements dans le cerveau et deux fractures au visage
.) On sent déjà que la course en ligne des mondiaux cyclistes vit un tournant.
Puis, un murmure. La caméra s’approche d’un maillot au ton de rouge bien connu dans les environs. Le rouge canadien de la championne du monde, Magdeleine Vallières Mill.
Ça s’est un peu tassé, et c’est à partir de moi que ç’a commencé à chuter
, raconte-t-elle en entrevue, un peu plus de deux semaines après l’accident. Une fille à côté de moi a rentré son guidon dans le mien, et quand tu vas à 70 km/h, tu ne peux rien faire. Tu ne peux plus bouger, et on est parties.
Il y avait beaucoup de choses dans ma tête à ce moment-là. Ce n’est pas comme ça que je voulais que ça se termine, par terre. Et ça fait quand même peur, tomber à cette vitesse-là et sentir le monde te tomber dessus. J’ai vu les filles qui étaient par terre, vraiment amochées, quand je suis passée au tour d’après. Elles étaient encore là. Ça fait peur. Je suis contente que les deux soient correctes, même si ce sera une grosse récupération.
La Sherbrookoise se relève de peine et de misère, sa coéquipière Adèle Normand à ses côtés. Le temps s’est quand même arrêté, un peu partout sur le tracé. Il reste 94 kilomètres à parcourir, on pourrait encore s’intéresser au déroulement de la course elle-même, à l’écart entre le peloton et l’échappée, mais on sait déjà comment cette intrigue-là va finir.
Vallières Mill, en revanche? On ne sait pas trop. Elle a perdu du temps, mais elle s’accroche, avec Normand qui fait de son mieux pour la ramener vers le peloton. Après avoir roulé sur l’avenue du Mont-Royal, la rue Saint-Urbain et l’avenue des Pins, elle négocie son passage sur l’avenue du Parc, où l'attend une première foule nombreuse depuis sa chute.
Deuxième exclamation.

Magdeleine Vallières Mill (à droite) a pu compter sur l'aide de sa coéquipière Adèle Normand après sa chute.
Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov
Le spectacle est inquiétant. Vallières Mill a l’air souffrante. C’est peut-être à cause de ce faux plat montant vers la ligne d’arrivée, qui fait rager nombre de cyclistes depuis le début des mondiaux, mais la course est encore trop jeune pour que l’avenue du Parc soit casse-pattes.
L’image suggère d’ailleurs autre chose. Le cuissard déchiré dévoile une plaie cramoisie, aux contours noircis, du genre qui fait déjà mal et qui fera encore plus mal quand on la nettoiera. Son bras — le coude et la main en particulier — est rouge comme son maillot.
La mission peloton des deux Canadiennes devient bientôt impossible. Devant, les Néerlandaises accélèrent pour rattraper l’échappée, et elles continueront d’animer la course jusqu’au bout, quand Demi Vollering sera enfin couronnée championne du monde après quelques échecs.
Vallières Mill et Normand perdent du temps, et pendant le troisième tour, on comprend que leur course tire à sa fin. Elles ne rallieront pas l’arrivée dans le délai prescrit par les commissaires.
À son passage final sur l’avenue du Parc, quand elle cède 10 minutes à la tête de la course, elle salue le public une dernière fois. Elle leur adresse un de ces sourires qui semble vouloir dire ne vous inquiétez pas pour moi
. L’adrénaline est une sacrée drogue.
Je voulais essayer d’en profiter un peu, se souvient Vallières Mill. Je savais qu’il y avait tellement de monde qui était venu me soutenir. Beaucoup de membres de ma famille, beaucoup d’amis… Je trouvais ça poche de juste arrêter directement. Ce n’était pas confortable, mais je voulais faire un salut à tout le monde, parce que je ne sais pas quand ça va m’arriver de pouvoir courir encore à la maison. J’ai voulu faire un tour, dire salut à tout le monde.
C’était un peu comme une célébration de toute l’année, ce tour-là. Dans ma tête, ce n’était pas juste moi qui étais sur le vélo avec ce maillot-là, c’était tout le Québec, tout le Canada.
C’est quand elle détache ses souliers de ses pédales et qu’elle prend sa coéquipière dans ses bras que son visage commence à se tordre. Normand se rend en zone mixte, où elle reconnaîtra que la cause était perdue dès l’accrochage, d’autant plus qu’elle avait elle-même subi une chute sur la Rive-Sud.
Les deux coéquipières se connaissent depuis des années. On était déjà amies pour la vie avant
, confie Vallières Mill, mais ce qu’elles viennent de vivre restera gravé dans leur mémoire pour longtemps.
Adèle avait travaillé super fort avant qu’on entre dans le circuit, souligne-t-elle. C’était vraiment un moment spécial. J’aurais eu de la misère si elle n’avait pas été là avec moi pour faire ces deux tours. Je suis vraiment reconnaissante qu’elle se soit arrêtée.
Après l’étreinte, Vallières Mill marche à pas de tortue vers la tente de l’équipe, où les médecins de l’équipe canadienne la prennent en charge. On s’en fait tout particulièrement pour son cou, car elle n’est plus capable de le bouger.
On désinfecte ses plaies, on stabilise son cou et on l’envoie à l’hôpital. On lui confirmera qu’elle ne souffre d’aucune fracture, mais on l’avise qu’il est possible qu’elle ait roulé trois fois autour du mont Royal avec une commotion cérébrale. Je prends une petite pause des réseaux sociaux
, annonce-t-elle — enfin, c’est plutôt sa sœur Jasmine qui écrit ce que lui dicte Magdeleine.
Cette pause lui sera salutaire à bien des égards. Une occasion forcée de prendre un peu de recul par rapport à toute l’attention de l’année qui a suivi sa victoire aux mondiaux de Kigali, même si certains aspects de cette vie de championne du monde vont lui manquer.
Il y a certaines choses dont j’aurais aimé profiter un peu plus, mais j’ai quand même hâte de voir ce qui va se passer après, soutient-elle. Ça va créer d’autres possibilités. Chaque année, j’ai pris une petite coche vers le haut, et j’aimerais en prendre une autre. Ce n’est pas fini. C’est un début. […] Je veux continuer de m’améliorer. Je veux être dans le final. Je veux y aller pour la victoire l’an prochain.

Magdeleine Vallières Mill a pu signer le livre d’or de la Ville de Sherbrooke.
Photo : Radio-Canada / Delphine Belzile
À l’extérieur des réseaux, elle peut redevenir pour un instant la jeune Magdeleine de Sherbrooke. Avec cette convalescence, son séjour en Estrie dure 10 jours de plus que prévu. On lui rend hommage à l’hôtel de ville. Les membres de sa famille jouent le rôle de garde-malade personnel — un rôle de composition pour certains, mais pas pour sa sœur, infirmière de profession, qui nettoie ses plaies avec doigté.
Les blessures guérissent bien, mieux qu’elle l’aurait imaginé, au point où, quand elle rentre à Andorre, son copain, le cycliste belge Cian Uijtdebroeks, n’a même pas à s’improviser infirmier.
Il avait tout acheté au cas où, il était prêt! C’est un green flag, se félicite-t-elle. Il est venu me chercher à l’aéroport, un aller-retour de six heures.
Je suis chanceuse.
En repensant au boulevard du Mont-Royal, on ne saurait mieux dire.
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