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Saturday, September 26, 2026

Aux Zébrures, Ulrich N’Toyo brise «le silence des tabous» autour de l’esclavage

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« Le silence des tabous » est un voyage courageux à l’intérieur de l’esclavage. Même si la pièce n’est pas toujours aboutie dans ses intentions et qu’elle est parfois difficile à décoder, voire trop frontale, sa grande force est d’être nourrie par un énorme travail original et inédit sur le passé resté présent. Ulrich N’Toyo, né à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville, s’est installé en 2007 comme metteur en scène en France, sans oublier ses origines. Pour briser les chaînes du passé, l’artiste congolais a récolté de nombreuses « petites » histoires en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe, au Congo et en Normandie, pour vivre les traces de l’esclavage autrement. Entretien après la première à Limoges, aux Zébrures, festival des écritures et créations théâtrales francophones.

RFI : Comme les deux protagonistes de votre histoire, Vanessa et Kongo, vous nous invitez à entrer dans un cercle pour voyager dans le temps, explorer ensemble des traces persistantes, mais souvent restées invisibles, de l’esclavage. De quel silence, de quels tabous parlez-vous dans Le silence des tabous ?

Je parle de tabous, de non-dits, d’histoires qu'on ne nous raconte pas ou d’histoires qui ont été racontées à notre place. Ce sont les tabous de cette grande histoire, de notre humanité, qui est celle du commerce triangulaire qui partait du comptoir de Loango [l'un des plus grands carrefours de la traite négrière transatlantique au XVIIIe siècle, NDLR] au Kongo, qu'on avait détruit juste après l'abolition. Donc, il n’y a aucune trace. Or, la seule trace qui existe aujourd'hui, ce sont les manguiers et la stèle construite par [l'entreprise pétrolière] Total. Il n’y a que cette trace-là. Donc ça reste un tabou. Dans mon enfance, mes parents ne m'ont pas raconté cette histoire. Je l'ai découverte à l'école, racontée d'une manière où tu ne peux pas rentrer à l'intérieur de l'histoire.

Selon vous, il y a un autre tabou.

Quand tu vas quelque part on te dit : les Africains, il paraît qu’ils ont vendu leurs frères. Est-ce que ça s’est passé vraiment chez nous ? Les deux millions esclaves qui sont partis ont-ils été vendus ? Est-ce que les cinq millions sur les archives du Portugal ont été vendus ? Est-ce que je ne peux pas trouver d'autres histoires, d'autres narratives qui peuvent se raconter ? Lors de ma première rencontre avec la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, toutes ces zones-là, je me suis dit qu’il fallait raconter quelque chose. J'y suis retourné plusieurs fois, allé écouter, ramasser les petites histoires, celles qu'on n'a pas mises en lumière : la résistance de ces peuples, dont on n'a pas parlé, qui ont été déportés mais pas esclavagisés, qui ont résisté, qui ont créé des mondes, qui ont créé une autre civilisation. Toutes ces personnes m'ont partagé leur vision, mais d'une manière où je ne viens pas comme un journaliste, mais où je viens proposer des ateliers. En travaillant ensemble, je leur fais découvrir, on fait découvrir et ensemble on essaie de tisser cette petite histoire.

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Le plateau de théâtre est habillé par de grands tissus blancs, suspendus au plafond, symbolisant à leur manière les mémoires qui naviguent depuis toujours entre le ciel et la terre. Pour vous, c’est important de ne pas raconter des histoires déjà entendues, mais de parler aussi de toutes petites histoires restées enfouies.

Par exemple, la chanson chantée dans la pièce. Je suis allé la collecter au Congo. Dans une des familles, on chantait cette chanson. Quand j'ai essayé de décortiquer, de comprendre la chanson et de comprendre le message caché, [j’ai découvert qu’] on disait [jadis] au grand-père : il faut que tu ramènes cinq hommes, valides, capables de travailler, en échange d'un membre de ta famille. C'est une histoire qu'on n'a jamais racontée, mais, dans cette famille, on la raconte : « Mon grand-père allait chercher des hommes pour délivrer sa famille, pour délivrer sa femme, ses enfants ! » On avait tout confisqué, pris en otage, et en échange d'un membre de ta famille, tu y vas, parce que tu étais le chef du village, parce que tu étais l'homme fort. Alors, il s'est lancé dans cette quête-là et il est devenu l'homme à abattre. C'est lui qui vendait ses frères – dans une des versions. C'est celle-là que je raconte à la fin.

Lors de la discussion après le spectacle, les comédiens ont raconté avoir eux-mêmes traversé ce cheminement vers « la source » qu'ils interprètent dans la pièce. Est-ce que cela était indispensable pour pouvoir réaliser la pièce de cette façon ?

Il fallait que je les amène à comprendre ce que j'avais envie de raconter, qu'ils vivent quelque chose. Après le collectage, il fallait qu'on aille sur des territoires, tant pour Irène Bicep qui est Guadeloupéenne, que pour Sarah Dambre qui est métisse burkinabé. Je voulais qu'elles rencontrent autre chose, d'autres façons, d'autres narratives, même si Sarah a vécu en Guyane pendant longtemps – c’est là que l’on s’est rencontrés. Cette histoire est faite aussi de rencontres. Il fallait que les comédiennes comme les comédiens traversent quelque chose. Est-ce qu'il y avait une urgence ? Non, je parlerai plutôt de l'importance de porter une trace en soi. Parce que ces traces, nous les avons au fond de nous, parce que nous ne sommes pas que les hommes d'aujourd'hui. Nous portons aussi la mémoire de nos ancêtres, la mémoire de nos aïeux. C'est cette mémoire que je vais interroger. C'est ce que raconte ma petite fable qui vient interroger la grande Histoire.

Ulrich N’Toyo, comédien, conteur, marionnettiste et dramaturge, directeur artistique de la Youle Compagnie et metteur en scène de la pièce « Le silence des tabous », présentée en première aux Zébrures, à Limoges.
Ulrich N’Toyo, comédien, conteur, marionnettiste et dramaturge, directeur artistique de la Youle Compagnie et metteur en scène de la pièce « Le silence des tabous », présentée en première aux Zébrures, à Limoges. © Siegfried FORSTER /RFI

Vanessa et Kongo s'aiment, mais ils n'arrivent pas à avoir un enfant. Pour franchir l’obstacle, ils partent en Afrique, dans le pays d’origine de Kongo. Pour concevoir leur descendance, ils doivent passer par l’Afrique, par leur passé, pour enfin créer un avenir ensemble.

L'enfant est le symbole de cet amour, de ce désir d'être, de vivre ensemble jusqu'à la fin de nos jours. Mais, il y a quelque chose qui résiste, du fait qu'il y a des blessures internes. Vanessa a des cauchemars, dès le début elle exprime ses blessures. Kongo, qui a aussi quitté son pays, a aussi ses blessures, portant lui aussi son poids. Mais il ne reconnaît pas, il ne sait pas que lui aussi est blessé. Il fait l'homme en disant : « Moi, je connais ». Mais au moment où la pièce commence vraiment, c'est Kongo qui dit à Vanessa : « ça te dirait d'aller aussi interroger notre histoire chez moi en Afrique ? C'est là où l'on voit toute la violence quand Vanessa lui dit : « Vos trucs africains, je n'y crois pas ! » C'est ça que je voulais interroger.

Mais comme l’amour y est, Vanessa se laisse embarquer. Arrivée en Afrique, elle va se révéler à elle-même, qu'elle était de là, et que sa mémoire était enfouie là ! Une fois que tu déterres cela, tu te révèles à toi-même. Je voulais faire un théâtre rituel, un théâtre dansé, musical, un théâtre où l’on va se chercher, se questionner, mais questionner plutôt le sacré et l'intérieur de soi.

« Les mots guérissent les maux. » C'est une phrase emblématique de votre pièce.

C'est la phrase fétiche ou la phrase sacrée, comme je l'appelle dans la pièce. Moi, j'y crois, je suis conteur et j'aime ce théâtre qui se raconte, qui est musical, qui se chante, qui se dit. Les mots ont une force. On peut leur donner une tenue, on peut leur faire dire ce qu'on veut, parce que les mots sont magiques. Quand ça reste dans un bouquin, ce sont des mots morts. Il faut leur donner la vue, une tenue.

Vous êtes aussi directeur de la Youle Compagnie, basée dans le nord de la France, à Rouen, qui était jadis officiellement désignée comme le quatrième point de départ du commerce triangulaire français. La particularité dans le fonctionnement de votre compagnie, c’est le « comité d’habitant(e)s » qui est associé aux décisions. A-t-il eu un rôle à jouer pour Le silence des tabous ?

Ils ont assisté aux étapes de la création : les fouilles, les recherches… Il y a eu également des lectures sur place. Le comité est présent dans la compagnie pas seulement pour ce projet, mais pour tous les projets de la compagnie. Je dirige aussi un festival de théâtre où le public vote sur le spectacle qu'il veut voir. Je demande au metteur en scène d'envoyer une vidéo pour parler au comité du quartier. Et ce sont les mamans, les papas, les enfants du quartier qui votent. Le spectacle avec le plus de points est programmé. C'est une façon de considérer les habitants et les habitantes d'un quartier pour faire de l’art, du théâtre. C’est un projet qui leur appartient.

Le silence des tabous, pièce écrite et mise en scène par Ulrich N’Toyo à la MAD – Jean Moulin, à Limoges, dans le cadre des Zébrures, festival des écritures et créations théâtrales francophones qui a lieu du 23 septembre au 3 octobre 2026.

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