En Biélorussie, on fait aussi la guerre à l’école
Six ans après les manifestations d’ampleur qui ont ébranlé les assises du régime biélorusse, à la suite de la fraude électorale du 9 août 2020, la machine de répression maintient sa logique de vendetta. Elle se transpose aussi à l’étranger, où une université en exil en fait les frais depuis ce printemps.
Un escadron d’hommes masqués débarque dans le domicile familial. Ils le mettent sens dessus dessous, vont jusqu’à ratisser les recoins du réservoir des toilettes. Tout cela pour un bout de papier. Drôle de matinée, en ce jour de juin 2026, pour Lioudmila, qui témoigne, comme les autres interlocuteurs du texte, sous un nom fictif par crainte de représailles, et ses parents interloqués, à peine réveillés et encore en pyjama. La descente du KGB biélorusse a un but, et ses affidés le font comprendre : on recherche un diplôme, et pas n’importe lequel. Celui qui prouve l’affiliation de Lioudmila à l’Université européenne des humanités (EHU), où elle faisait ses études quelques mois plus tôt.
La scène pourrait relever du burlesque, si ce n’était la logique totalitaire qu’elle implique. La jeune vingtenaire Lioudmila a beau n’être en rien une figure de premier plan face à la dictature, ainsi va l’acharnement d’un régime aux abois. Après quatre heures de vaine fouille, puis un interrogatoire musclé entre les murs du siège local du KGB, Lioudmila se résignera à quitter le pays en catimini. Direction la Lituanie, où elle a trouvé refuge depuis, sans pour autant se départir d’une certaine angoisse.
À la mi-avril, l’EHU — établissement d’enseignement supérieur biélorusse en exil, opérant à Vilnius — a été désignée comme une « organisation extrémiste ». Une vague de répression frappe depuis la communauté estudiantine, qui s’estimait jusque-là à l’abri. « En étudiant à l’EHU, située dans l’Union européenne, c’était simplement une occasion pour moi de voir le monde, n’ayant pas voyagé auparavant », confie Lioudmila, qui tait son vrai prénom pour des raisons de sécurité, plaisantant sur son caractère « d’extrémiste en puissance ». Alors qu’elle avait 14 ans au moment de la révolution matée de l’été 2020, et n’ayant jamais participé à aucune manifestation, elle ne croyait pas que son parcours lambda lui vaudrait pareilles persécutions, et un exil forcé. « Je ne pensais pas que ça allait me priver de revenir à la maison… » souligne la jeune femme.
De la liberté à l’autoritarisme
Longtemps, l’établissement a été perçu comme le vivier d’une société civile en devenir, offrant un cadre universitaire libre de censure, loin de l’arbitraire régime d’Alexandre Loukachenko. Fondée en 1992 à Minsk, une petite année après la chute de l’Union soviétique, elle fut bien vite rattrapée par l’autoritarisme revenant au galop, dès 1994. En 2004, la voilà qui fut forcée à fermer, sous la pression de la dictature, avant de s’implanter pour de bon en Lituanie voisine. Nombre de dissidents sont passés entre les murs de l’Université, située dans un ancien monastère du centre coquet de Vilnius. Une base arrière de choix, qui s’explique par la situation géographique du pays, frontalier de la Biélorussie. La majorité des quelque 1600 apprenants qui peuplaient jusque-là l’université — étudiant sur son campus à Vilnius ou bien au pays, en ligne — sont de nationalité biélorusse.
Aujourd’hui sont pourchassés aussi bien étudiants que professeurs, et leurs proches restés au pays. Perquisitions, interrogatoires musclés, détentions provisoires, menaces de longues peines d’emprisonnement pour avoir financé des études « extrémistes »… Au moins 200 cas du genre ont été recensés jusqu’ici par Viasna, une ONG biélorusse de défense des droits de la personne, elle aussi en l’exil, à Vilnius. Une statistique qui pourrait s’avérer bien plus élevée encore, souligne Evgeniia Belkina, militante de Viasna, puisque « beaucoup d’étudiants toujours au pays sont effrayés de nous contacter, comme notre organisation est elle-même extrémiste ». Le sceau infamant, aux yeux du régime, équivaut à la stature d’ennemi, et la liste interminable d’organisations bannies recèle aussi bien des personnalités politiques que des associations de défense animalière. L’EHU, de son côté, a été accusée par le parquet général biélorusse de mener « des actions ciblées pour déstabiliser la situation sociopolitique », soutenant « des représentants de groupes radicalement politisés et d’ONG étrangères destructrices ». Signe de l’effroi recherché, plus d’une centaine de jeunes Biélorusses eux ont abandonné leurs études avant même la fin du semestre.
Les témoignages, qui détonnent par leur similarité, éclairent sur le modus operandi bien rodé de cette nouvelle vague de terreur. Il y a par exemple Maria, interpellée en sortant d’un salon de manucure par trois agents du KGB en filature : on lui fait part de son lien passé avec l’EHU, on souhaite qu’elle y retourne, cette fois comme espionne sous des habits d’étudiante.
Il y a aussi Natalia qui raconte, depuis Vilnius, la fois où la police politique a fait irruption chez ses parents, il y a deux mois. « Ils pensaient que j’y serais aussi », relate celle qui a quitté son pays natal depuis plusieurs mois déjà. Là encore, l’obsession des agents du régime s’arrête sur le fameux diplôme de l’EHU. « C’est totalement absurde. À qui cela arrive-t-il, en Europe, d’être soudainement “extrémiste” parce qu’on étudie dans une université ? » déplore la Biélorusse de 22 ans, qui avait subi des pressions des services spéciaux biélorusses pour devenir agente il y a un an. Bien qu’en sûreté à Vilnius, Natalia s’inquiète toutefois pour sa famille restée au pays. Pour communiquer avec ses parents, depuis, elle utilise un « langage codé », craignant que leur téléphone ne soit sur écoute.
La traque s’étend aussi à celles et ceux qui ont mis les pieds à l’EHU il y a une dizaine d’années ou plus. Comme Nadia, qui a reçu son diplôme en 2019 : « Beaucoup ayant terminé nos études cette année-là ont subi des pressions, comme si nous étions la génération ayant mis la table au soulèvement de 2020 », dit en soupirant la Biélorusse vivant à Vilnius, dont la mère a reçu la visite d’agents masqués, fouillant la maison, en quête d’un diplôme introuvable.
« Militarisation patriotique »
Alors que le gouvernement Trump s’enorgueillit de centaines de libérations récentes de prisonniers politiques — en contrepartie de la levée de sanctions —, la dictature biélorusse ne s’embarrasse pas de poursuivre sa répression à bas bruit. La machine carcérale continue de tourner à plein régime. Au sein d’un pays mis en coupe réglée, dénué de toute liberté d’enseignement, le système d’éducation se vide de ses cerveaux, tandis que s’implante dans les écoles une « militarisation patriotique », à l’image de la Russie. Dans la foulée du musellement du mouvement étudiant en 2020, qui avait pris part à l’élan de contestation inédit d’alors, c’est au tour de la jeunesse en exil de subir la vengeance de Minsk. La répression transnationale s’impose comme outil majeur de son arsenal.
Franak Viačorka, proche conseiller de Svetlana Tikhanovskaïa, ennemie numéro un du régime, voit dans l’acharnement sur l’EHU la continuation de ce processus de « vengeance ». Lui-même y a fait ses classes, en 2008, après avoir été expulsé de son université en Biélorussie pour ses convictions démocrates. « Le régime essaie d’éliminer tout ce qui a contribué à rendre possibles les événements de 2020. Les universités ont joué un rôle : elles ont contribué à faire grandir une nouvelle génération qui est descendue dans la rue. Et je pense que Loukachenko a donné un ordre très clair, de faire en sorte que cela ne doit plus jamais se reproduire. »
Face à la déferlante répressive, la direction de l’EHU a été vivement critiquée pour son manque d’assistance. Nombre d’étudiants en détresse dénoncent le fait d’avoir été laissés à eux-mêmes, se tournant vers les organisations des droits de la personne. Si Vilius Šadauskas, le recteur lituanien, a conscience de ces reproches, il se défend néanmoins auprès du Devoir de toute inaction, arguant que l’établissement qu’il dirige est une « université, pas une ONG ».
Or, il faut dire que l’université n’est plus que l’ombre de celle qui avait ouvert ses portes, il y a une trentaine d’années. Les cours offerts en langue biélorusse, qui faisaient un temps sa distinction, se réduisent comme une peau de chagrin. « L’identité biélorusse de l’université s’efface », déplore-t-on parmi la dissidence. Le nombre d’inscriptions de jeunes Biélorusses pour la prochaine rentrée ne dépasse pas la centaine, contre près de 500 l’année précédente, signe d’une crainte réelle. En coulisses, nombreux sont ceux qui s’inquiètent que la mention « extrémiste » soit le coup de grâce d’un établissement déjà en perte de repères. Un scénario qui, s’il se concrétisait, témoignerait d’une nette victoire pour le satrape de Minsk.
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