Quand un billet de métro devient un passeport pour le monde
Pierrette Baigner se souvient très bien de l’ouverture du métro de Montréal, en octobre 1966. Elle s’y intéressait particulièrement parce que son mari y travaillait déjà depuis plusieurs mois. « Il s’occupait de la division de la voie, explique-t-elle. Dans le temps, on appelait ça un cantonnier. »
Alors que le métro s’apprêtait à ouvrir les premiers tronçons de son histoire, les employés qui y travaillaient étaient vus « comme des vedettes », dit-elle. Mais la profession comportait des risques, son mari était même tombé sur les rails et avait subi une décharge électrique dans l’exercice de ses fonctions.
Sa sœur Marie-Claire, plus jeune, prenait pour sa part le métro avec sa mère, ravie de pouvoir enfin aller magasiner au centre-ville sans devoir s’y faire conduire par son mari.
« Après, il y a eu l’Expo 67, et j’ai pu y aller seule. Elle me donnait des pièces, je pouvais m’acheter un souvenir dans une boutique et de la crème glacée molle trempée dans le chocolat, parce qu’à l’époque, c’était juste à l’expo qu’il y en avait ! » raconte-t-elle.
« On trouvait donc que ça allait vite ! »
Louise Tanguay se souvient qu’on a dû démolir son école primaire pour construire la station de métro Beaubien, près de chez elle. « C’était au mois d’octobre, le jour de l’ouverture du métro. On était tous excités après l’école. Le métro ne coûtait rien, je pense, cette journée-là. On avait le droit de l’essayer. Et mon doux ! On trouvait donc que ça allait vite ! Il n’y avait pas de feux de circulation, pas de trafic », dit-elle.
Le métro permettait aussi enfin de faire des emplettes ou d’aller au cinéma au centre-ville, tout en profitant de l’occasion pour admirer chacune des stations, qui étaient toutes différentes. « Ça fait qu’on a délaissé la rue Saint-Hubert pour la rue Sainte-Catherine », ajoute-t-elle, comme à regret.
L’ouverture de la station Beaubien a aussi permis à la mère de Louise Tanguay de louer des chambres à des touristes qui venaient pour visiter l’expo, provoquant une ouverture sur le monde.
Pour Pierre Dumont, qui vivait alors à Saint-Hyacinthe, le métro représentait aussi une porte ouverte, puisqu’il lui donnait accès aux pavillons du monde entier de l’Expo 67.
« Saint-Hyacinthe, c’était la campagne. » À quinze ans, une fois par semaine, il prenait l’autobus pour se rendre au métro Longueuil et atteindre Terre des hommes.
« Il y avait là une ouverture sur le monde qui était incroyable. Et c’est le métro qui nous donnait cet accès-là. Autrement, il aurait fallu aller à pied sur le pont Jacques-Cartier », dit-il.
À la Place des Nations, sur l’île Sainte-Hélène, Pierre Dumont faisait ses premières approches des filles, pas toujours fructueuses, se souvient-il.
Parmi les stations favorites des lecteurs, il y a Place-des-Arts, mais aussi celle du Champ-de-Mars, où se trouvent les verrières dessinées par Marcelle Ferron.
Défaut d’entretien et peur au ventre
Marie-France Pinard adorait aller au cinéma à la station de métro McGill, sans avoir à sortir. « J’ai toujours eu une hantise de l’hiver. Même à 15 ans, si on pouvait éviter de sortir, on le faisait. » Aujourd’hui, c’est la station de métro Place-Saint-Henri qui est sa favorite, avec ses briques d’émail vernies, aux dégradés de bleus, puis de verts. « Il n’y a pas une limousine, pas une BMW qui peut remplacer ça », affirme-t-elle.
Pourtant, ce métro, elle a l’impression de l’avoir vu vieillir, sans qu’on se soit soucié de l’entretenir convenablement. « Ce vieillissement-là, je le sens dans les structures de Montréal », dit-elle. Elle voit les longs couloirs en direction de Longueuil s’effriter. « L’ère Drapeau a été très innovante, c’est sûr. Mais c’est comme si on avait laissé ça se détériorer lentement. Les plafonds des tunnels sont craqués. On entend des bruits de chute dans les murs. »
Elle ajoute : « On a comme oublié qu’une structure de cette qualité-là, ça s’entretient. Et c’est vrai pour beaucoup d’autres infrastructures, pas seulement pour le métro. »
Tous, ils relèvent l’omniprésence de l’itinérance dans le métro de Montréal, un phénomène qui n’y était pas présent il y a 60 ans.
« Dans le temps, le métro, ça n’était pas épeurant, dit Marie-Claire Baigner. Il y avait moins de choses qui arrivaient dans le métro. Je vous avoue que je ne prendrais plus le métro aujourd’hui. J’ai peur. »
Antoine Robidoux n’était pas encore né au moment de l’ouverture du métro en 1966. Ça ne l’a pas empêché de collectionner toute une série de correspondances et de photos liées au métro et à la Commission de transport de la Communauté urbaine de Montréal — l’ancêtre de la Société des transports de Montréal — datant d’avant sa naissance.
Enfant, il aimait bourlinguer à la station Berri-UQAM, « parce qu’elle était immense », mais aussi à la station Bonaventure, « parce qu’il y avait la place Bonaventure, où se trouvait la librairie Bertrand ». « À la librairie Bertrand, ils donnaient des coupons rabais selon ce qu’on achetait, et on achetait des gros albums de Spirou. » Il se souvient aussi qu’il y avait autrefois des horloges dans le métro, qui ne fonctionnaient pas avec des aiguilles mais bien avec des chiffres. « Ils ont fini par les enlever parce qu’elles n’étaient jamais à l’heure », dit-il.
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