Les adieux de Fialkowska, le tremplin de Feher
L’Orchestre classique de Montréal (OCM) avait invité Janina Fialkowska à la Maison symphonique, vendredi, pour lui offrir des adieux dignes de ce nom, à 75 ans, dans sa ville natale. Ce fut un concert remarquable, beau et riche en enseignements.
Même si la formule a déjà servi en d’autres circonstances, on peut dire qu’« ils l’ont, l’affaire, à l’OCM ». En termes plus clairs, c’est une institution qui est sur tous les coups, qui pense à bien des choses auxquelles d’autres ne songent pas. Offrir le 4e Concerto de Beethoven à la Maison symphonique à Janina Fialkowska pour ses adieux à la scène, voilà encore une évidence à laquelle personne n’avait pensé. Combien de fois Janina Fialkowska a-t-elle eu portes ouvertes à la Maison symphonique depuis son inauguration en 2011 ? Et il n’y avait même pas une Virée classique pour arranger ça ?
Opportunisme
C’est pour cette raison qu’on aime et respecte Taras Kulish (directeur général de l’OCM) et sa bande. Ainsi, la pianiste montréalaise a eu droit à une sortie élégante, au bon moment, dans d’excellentes conditions. On retiendra de cette dernière prestation l’intelligence parfaite de la conception du 2e mouvement du 4e Concerto de Beethoven, avec une direction sèche, lapidaire d’Andrei Feher, et des répliques de la pianiste véhiculant exactement la dynamique et la dramaturgie écrites (et que l’on entend si rarement).
Au moment précis, à la note près où, dans le dialogue, le piano prend le pouvoir sur l’orchestre, un téléphone s’est mis à jouer une musiquette. Nouvelle variante dans ce genre de perturbations : les jeunes personnes impliquées, plutôt que d’être confuses au point de ne plus savoir où se mettre, se marraient comme des baleines.
Pour le reste de l’œuvre, l’entente entre pianiste et chef fut excellente, Fialkowska — qui sait comment attaquer un trille beethovénien — assumant une lecture dynamique sans fioritures. Un doigt glissait de temps en temps, mais ce n’était pas du laisser-aller ou de l’impréparation comme Tetzlaff dans Mendelssohn la veille ; il s’agissait de quelques flottements mineurs dans le contrôle ici et là, l’essentiel y étant largement.
Ce furent de beaux adieux, conclus en bis sur un Chopin peu fréquent : il nous a semblé reconnaître la Mazurka en mi mineur op. 41 n° 2. Nous n’avons pas très envie de nous pencher sur la composition d’ouverture, Stride d’Anna Clyne. C’est une sorte de morceau d’ouverture moderne-pas-si-moderne qui déconstruit des thèmes de la Sonate pathétique, un genre d’exercice que nous ne goûtons pas. Mais ledit genre assure des débouchés et ça passe à l’écoute.
Évolution
Avant d’attaquer la 7e Symphonie de Beethoven, Andrei Feher a gentiment demandé au public d’éteindre les téléphones et de réserver les applaudissements pour la fin de la partition, après les quatre mouvements (il n’avait pas prévu que certains ne sauraient pas compter et s’essayeraient après le troisième), expliquant qu’il y a beaucoup de musique et de tension dramatique dans le silence entre les volets. Il avait bien raison, tout comme il voyait juste en enchaînant les mouvements I et II.
Dans son intervention, le chef parlait des mouvements de la symphonie comme de quatre chapitres d’une même histoire qu’il fallait accepter comme un tout « pour réaliser d’où on est parti et où on est allé ». Lorsqu’ont retenti les derniers accords de la Septième, cette phrase tournait dans notre tête. Cette Septième, à la Maison symphonique, avec une telle qualité de réalisation ! Un point d’arrivée au 2 octobre 2026. Certes. Mais réalisait-on, en entendant cela, que c’est l’ex-Orchestre de chambre McGill de Boris Brott qui venait de signer cet exploit ?
On aimait Boris, tout le monde aimait Boris. C’est même pour cela, par politesse et délicatesse, qu’on allait à ses concerts de temps à autre, pas trop souvent, parce que c’était quand même d’un niveau gentillet et « sympathique ». Et parce que tout le monde aimait Boris, son orchestre a été sauvé par des mécènes quand il était dans le trou, même si au fond il n’intéressait plus grand monde et il ne servait pas à grand chose d’autre qu’à occuper Boris.
La situation a changé à un point à peine concevable. Cela fait plusieurs années que nous prédisions que l’OCM allait à terme probablement supplanter I Musici comme « l’orchestre de chambre de Montréal ». Nous envisagions une échéance de 5 à 10 ans à partir de ce constat ; cela s’est fait en 3 ans. Chez I Musici, une lente descente amorcée dès les départs du directeur Simon Gamache et du chef Jean-Marie Zeitouni a été précipitée par un enchaînement d’erreurs stratégiques des directions et conseils d’administration successifs, menant à un désaveu cinglant avec chute du soutien financier du Conseil des arts et des lettres du Québec. Une réorganisation en autogestion et un redressement s’opèrent patiemment en ce moment.
De l’autre côté, l’OCM s’est pris en main après le choc de la mort de Boris Brott et, malgré l’épisode traumatisant de l’éphémère direction musicale de Jacques Lacombe, s’est structuré, puis a vite rebondi avec Andrei Feher. Ce dernier accomplit un travail dont nous avons mesuré la solidité dans une 7e Symphonie de Beethoven tenue, ferme, enthousiaste, déterminée, puissante malgré les effectifs réduits, et par ailleurs très intelligente dans la conduite du 2e mouvement et la gestion des paliers dynamiques. Cela faisait du bien, après le concert de l’OSM la veille, de voir un vrai chef à l’œuvre.
L’Orchestre classique de Montréal est sur une lancée et file un excellent coton. Cela fait des années que la programmation se montre opportuniste et inventive. Désormais, le groupe inspire également confiance sur le plan musical. D’ailleurs, le projet de fin de saison — La Belle Hélène avec Marie-Nicole Lemieux pour le Festival Classica — en témoigne.
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