Cri du cœur des chercheurs en sciences biomédicales
Alors que le gouvernement fédéral annonçait en grande pompe le 27 août dernier la sélection des 64 premiers titulaires des chaires de recherche du Canada Eddie Goldenberg destinées au recrutement à l’international d’experts, notamment états-uniens, les scientifiques déjà établis au Canada peinent plus que jamais à obtenir le financement nécessaire à leurs projets de recherche. Cette situation a incité un éminent scientifique et clinicien, le Dr Guy Sauvageau, à réagir et à dénoncer le financement de la recherche biomédicale canadienne, qu’il juge insuffisant, ce qui réduit sérieusement, selon lui, la compétitivité de nos chercheurs.
Dans une publication sur le réseau LinkedIn, le Dr Sauvageau déplorait le très faible pourcentage des demandes de subventions soumises aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) — l’organisme chargé de financer la recherche en santé — qui recevaient un financement. « Un taux de réussite de 13 % est tout simplement inacceptable pour un pays qui aspire à devenir un leader en science, en médecine et en innovation. […] À 13 %, nous ne rejetons pas seulement les propositions plus faibles. Nous écartons d’excellents projets de recherche, nous décourageons une génération de jeunes chercheurs et mettons en péril la capacité future du Canada à faire des découvertes et des innovations », écrivait-il.
Pour le concours de subventions Projet du printemps 2026, 439 demandes sur les 3344 reçues ont été acceptées, pour un financement d’environ 412 millions de dollars.
En entrevue, le Dr Sauvageau, qui a fondé en 2003 l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie de l’Université de Montréal, ajoute que les projets de recherche qui sont retenus reçoivent immanquablement un financement qui est 23,5 % moindre que celui qui avait été demandé. « Ce qui fait que le taux de succès effectif est sous les 13 % », fait-il remarquer.
En l’an 2000, le taux d’acceptation avait atteint 34 % en raison des budgets importants investis par le gouvernement Chrétien, qui avait alors créé 2000 chaires de recherche pour marquer le tournant du siècle. Depuis 2022, où le taux était de 20 %, celui-ci a progressivement diminué.
« Il y a 25 ans, le Canada était vu comme un modèle à l’international avec la mise en place des IRSC et des chaires de recherche. Maintenant, il faut vraiment financer ces structures adéquatement pour qu’elles fonctionnent bien. Le problème le plus criant actuellement, c’est le financement, qui n’est pas suffisant », note Tarik Möröy, directeur de l’Unité de recherche en hématopoïèse et cancer à l’Institut de recherches cliniques de Montréal.
« Du fait qu’il n’y a pas eu d’augmentation des investissements, du moins à un niveau qui suit l’inflation, ou qui suit les autres pays de l’OCDE et les pays d’Asie, le Canada commence à se retrouver en queue de peloton », affirme David Juncker, directeur du Département de génie biomédical de l’Université McGill.
Interrogé à ce sujet, Adrian Mota, vice-président des IRSC et responsable du concours de subventions Projet, affirme qu’il s’agit d’« un problème plus complexe que simplement une question de financement ». « Le financement est un enjeu important, mais ce n’est pas le seul », a-t-il précisé.
M. Mota fait remarquer que « le nombre de demandes a augmenté de plus de 60 % au cours des trois dernières années et que les subventions moyennes grandissent, alors que le budget est quand même assez stable. Tout ça fait en sorte que le taux de succès des demandes est en déclin ».
La recherche au ralenti
Un taux de 13 % « a un impact majeur dans le sens où des projets qui sont considérés par les pairs comme étant excellents ne sont plus financés. Je suis exactement dans cette situation, avec une évaluation excellente lors des deux fois où j’ai soumis mon projet, et je ne suis toujours pas financée », affirme Nathalie Grandvaux, directrice du Laboratoire de recherche sur la réponse de l’hôte aux infections virales, au Centre de recherche du CHUM.
Les nombreux chercheurs qui n’ont pas été financés vont alors resoumettre un projet à plusieurs reprises. « On passe énormément de temps à écrire ces nouvelles demandes. C’est du temps qu’on ne consacre pas à faire réellement de la recherche », souligne Mme Grandvaux.
Quand un chercheur n’obtient pas la subvention, il ne peut plus payer les professionnels de recherche (qui détiennent des diplômes de maîtrise, de doctorat ou de postdoctorat) qui concourent à « l’efficacité de la recherche menée dans son laboratoire », ajoute-t-elle.
Dans de telles conditions, « les laboratoires peinent à croître. Les chercheurs ne ferment peut-être pas leurs laboratoires, mais ceux-ci sont plus petits et, de ce fait, moins compétitifs », souligne M. Möröy.
Qui plus est, la recherche avance moins vite. « On voit des groupes ailleurs dans le monde publier des résultats, alors qu’on avait commencé à travailler sur un projet semblable, mais qu’on n’a pas pu avancer assez vite faute d’un financement adéquat. De plus, on peut difficilement se joindre à des collaborations internationales parce qu’on ne pourra pas fournir notre part. Ce sont des conséquences qui diminuent l’impact de la recherche canadienne », observe Mme Grandvaux.
Les chercheurs interrogés ne condamnent pas les nouvelles chaires de recherche du Canada Eddie Goldenberg, qui, pour la plupart, consistent en un financement de 8 millions de dollars sur 8 ans (soit 1 million par an). Bien au contraire.
« On est très contents d’avoir tous ces gens hyperexperts qui rejoignent le Canada. Par contre, on va se retrouver avec ces gens-là qui arrivent avec des conditions exceptionnelles et qui vont compétitionner pour le même gâteau de fonds. Si on considère que la recherche est importante et que, pour cette raison, on recrute des chercheurs excellents, il faut ramener le taux de succès au-dessus des 20 % de manière à ce que l’ensemble des chercheurs qui sont excellents puissent être financés », soutient Mme Grandvaux.
« Il ne faut pas financer les uns aux dépens des autres », affirme M. Möröy
Pour sa part, David Juncker est très heureux d’avoir réussi à recruter un chercheur états-unien à l’aide d’une de ces bourses. « Ça amène des ressources pour notre département, pour McGill, c’est fantastique. Mais est-ce que ça va vraiment sauver tout le système ? Non. Il est très important aussi de réinjecter de l’argent dans tout le système parce que, sinon, il y a un risque de créer une recherche à deux vitesses. Tous ces nouveaux chercheurs qui ont reçu plein d’argent en fonds de roulement, ils pourront générer des résultats préliminaires — qui sont requis dans les soumissions — de façon beaucoup plus aisée que les autres. »
« On pourrait créer des stars ici au Canada, si on donnait plus d’argent à nos très bons chercheurs ! » conclut-il.
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