Guerre au Yémen: «Depuis 2022, les Houthis ont considérablement modernisé leurs capacités militaires»

Les combattants houthis ont revendiqué mercredi 14 octobre des attaques contre un site d'Aramco et l'aéroport de Riyad, après que les autorités saoudiennes ont fait état d'une frappe contre un bâtiment du géant pétrolier. Les rebelles yéménites ont prévenu que ce type d'opération se poursuivrait dans les jours à venir. Ils ont gagné en puissance militaire, mais aussi en autonomie : le chercheur en défense et sécurité au Moyen-Orient Akram Kharief détaille les preuves et les conséquences de cette autonomisation.
RFI : Depuis le début de cette offensive en septembre, les Houthis font preuve d’une plus grande force militaire que lors du précédent conflit de 2014 à 2022. En tant qu’expert, voyez-vous des preuves concrètes de cette progression ?
Akram Kharief : Oui, tout à fait. Depuis 2022, les Houthis ont considérablement modernisé leurs capacités militaires, notamment dans les domaines des missiles balistiques, des drones et des missiles de croisière. Ils disposent désormais de technologies qui se rapprochent très fortement de celles utilisées aujourd'hui par l'Iran.
Ils ont franchi plusieurs étapes en matière de portée, de guidage, de précision ou encore de charge utile. Nous en observons aujourd'hui les résultats sur le terrain. Leurs capacités actuelles n'ont absolument plus rien à voir avec les armements qu'ils utilisaient au début de la guerre contre l'Arabie saoudite.
Est-ce que c’est la conséquence de l’aide iranienne ou est-ce que les Houthis sont arrivés à avancer par eux-mêmes en termes technologiques ?
Il s'agit d'un mélange des deux. Nous disposons de preuves tangibles d'un effort technologique mené directement par les Houthis. Un rapport publié fin septembre par Anthropic, l'entreprise américaine à l'origine de l'intelligence artificielle Claude, révèle notamment que les Houthis auraient détourné cet outil pour concevoir des systèmes de guidage destinés à leurs drones et à leurs missiles de croisière.
Cela témoigne d'une véritable capacité de développement technologique locale. Mais, parallèlement, les Houthis ont bénéficié de plans de fabrication et de certains composants sensibles en provenance d'Iran. Ils ont également tiré profit du retour d'expérience iranien acquis au cours des différentes phases du conflit entre l'Iran et Israël.
En quoi consiste l’utilisation de l’intelligence artificielle sur des missiles ?
Selon ce rapport publié par Anthropic, les Houthis auraient exploité les capacités de calcul, d'ingénierie et de programmation de Claude pour développer plusieurs types de logiciels.
Il s'agit d'abord de logiciels capables d'exploiter des données cartographiques et des images aériennes afin de permettre à un missile de se repérer et d'identifier sa cible. L'IA aurait également servi à développer des outils de traitement et de reconnaissance d'images pour les caméras embarquées sur les drones.
Enfin, elle aurait permis d'améliorer les capacités de discrimination de certains missiles de croisière et drones, autrement dit leur aptitude à identifier et à sélectionner une cible de manière autonome, sans avoir nécessairement à communiquer avec un opérateur situé au Yémen pour prendre la décision de frapper.
C'est donc un gain considérable en matière d'autonomie des systèmes d'armes.
Cette utilisation reste assez inédite. Nous avons déjà observé des applications de l'intelligence artificielle dans le domaine des drones en Turquie, en Israël, aux États-Unis, mais également sur le front ukrainien, aussi bien du côté russe que du côté ukrainien. Cela reste néanmoins un domaine très restreint, réservé à certaines armées et à certains fabricants d'armement.
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Est-ce que l’Iran est le seul partenaire militaire des Houthis ou bénéficient-ils d’autres collaborations ?
À ce jour, l'Iran est le seul pays à avoir véritablement procédé à des transferts de technologie et de savoir-faire au profit des Houthis. Nous n'avons pas observé l'utilisation de missiles ou de drones provenant d'autres sources que l'Iran ou la production locale.
Il faut toutefois prendre en compte un autre phénomène : la très forte dissémination des technologies et le caractère dual de nombreux composants, qui peuvent servir aussi bien à des usages civils que militaires. On retrouve parfois les mêmes composants électroniques dans un sèche-cheveux et dans un petit drone. Il est donc tout à fait normal de retrouver, dans des missiles ou des drones utilisés au Yémen comme ailleurs, des puces, des cartes électroniques ou des moteurs fabriqués en Chine, mais aussi au Japon ou en Corée du Sud.
Une grande partie des composants qui alimentent aujourd'hui la technologie des drones et des missiles houthis provient effectivement de Chine. Mais cela ne signifie pas qu'il existe une coopération militaire avec Pékin. Il s'agit avant tout de détournements de technologies civiles, et non de transferts de technologie organisés par la Chine.
Nous observons exactement le même phénomène dans la guerre entre la Russie et l'Ukraine : des deux côtés du front, les drones utilisent pratiquement les mêmes composants électroniques, dont une grande partie provient de Chine.
On peut donc conclure que les Houthis sont aujourd’hui en partie indépendants de l’Iran ?
En matière de production, ils sont aujourd'hui pratiquement indépendants, y compris vis-à-vis de l'Iran. L'essentiel des matières premières nécessaires à la fabrication de leurs armements est disponible sur le marché international. Seuls quelques composants sensibles doivent encore être importés.
Ces dernières années, de nombreuses cargaisons en provenance d'Iran ont été saisies. Certaines contenaient des centaines de têtes de guidage destinées à des missiles. Or, ces équipements ne mesurent que quelques centimètres : un seul envoi peut donc permettre la fabrication de plusieurs dizaines de missiles.
Il faut également rappeler que ces transferts depuis l'Iran vers le Yémen se poursuivent depuis une quinzaine d'années. Les Houthis ont donc eu le temps de constituer des stocks, mais aussi d'acquérir les compétences nécessaires pour fabriquer eux-mêmes une grande partie de leur armement.
Il s'agit néanmoins, pour l'essentiel, de technologies d'origine iranienne. Prenons l'exemple du missile Tofan Palestine, une copie du Fattah iranien. Même s'il est fabriqué à près de 90 % au Yémen, sa tête de guidage, certains composants sensibles et les plans nécessaires à sa fabrication proviennent d'Iran.
Les Houthis ont donc acquis une grande autonomie industrielle, tout en conservant une dépendance technologique envers Téhéran. Cette capacité de production locale constitue un problème majeur pour l'avenir du conflit, car leurs installations sont généralement réparties dans de petits ateliers ou des usines souterraines, parfois enfouies sous les montagnes, particulièrement difficiles à localiser et à détruire.
Contrairement à ce qui a été dit par le passé, les Houthis ne sont donc pas de simples « proxys » de l’Iran ?
Non, en effet. Je pense que les Houthis disposent d'un degré d'autonomie politique très important vis-à-vis de l'Iran, notamment lorsqu'il s'agit de décider d'entrer en guerre ou non. Nous l'avons constaté lors de leur engagement contre Israël pendant la guerre irano-israélienne. Leur participation a été modulée en fonction de leurs propres choix : ils décidaient quand frapper et quand s'abstenir. Ils ne se sont d'ailleurs pas systématiquement conformés aux instructions iraniennes, notamment concernant le cessez-le-feu.
Il faut comprendre que l'engagement des Houthis contre Israël répondait également à leurs propres objectifs stratégiques, qui visaient déjà l'Arabie saoudite. Ils anticipaient un conflit de grande ampleur avec Riyad et travaillaient, dès cette époque, à dégrader les capacités de défense saoudiennes. Il ne s'agissait donc pas d'un engagement militaire uniquement destiné à servir les intérêts iraniens, mais bien d'une stratégie répondant à leurs propres calculs.
Aujourd'hui, les intérêts politiques de l'Iran et des Houthis sont certes alignés, mais il serait erroné d'en déduire que Téhéran dispose d'un pouvoir absolu sur leurs décisions. Il est difficile d'imaginer que les Iraniens puissent, d'un simple claquement de doigts, limiter ou mettre un terme aux opérations militaires des Houthis.
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L’armée saoudienne semble peiner à faire face aux bombardements houthis. Est-ce une volonté de retenue ou une réelle faiblesse militaire ?
Je ne pense pas qu'il y ait une véritable volonté de retenue du côté saoudien. Les Saoudiens ont par exemple bombardé 19 fois l'aéroport de Sanaa ces dernières années. Le problème de l'Arabie saoudite au Yémen réside surtout dans le manque de cibles militaires clairement identifiées et visibles.
Les Houthis ont enterré une grande partie de leurs armements, de leurs installations militaires et de leurs postes de commandement dans des zones montagneuses particulièrement difficiles à bombarder. De leur côté, les Saoudiens cherchent à éviter de perdre des avions et limitent donc leurs opérations à basse altitude. Cette configuration réduit considérablement l'efficacité de leurs frappes aériennes et les contraint à envisager des interventions terrestres.
Il ne faut toutefois pas en conclure que l'Arabie saoudite est incapable d'intercepter les missiles et les drones lancés depuis le Yémen : j'estime que son taux d'interception doit avoisiner les 90 %.
Le véritable problème réside dans les 10 % restants. Les projectiles qui parviennent à franchir les défenses saoudiennes peuvent provoquer des dégâts considérables sur des infrastructures particulièrement sensibles, difficiles à remplacer et dotées d'une très forte valeur symbolique.
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