Les nouvelles cibles d’immigration d’Ottawa sont-elles trompeuses ?
Les nouvelles cibles d’immigration d’Ottawa ont été présentées de manière trompeuse dans le budget, a dénoncé vendredi le chef de l’opposition officielle, Pierre Poilievre, qui accuse le premier ministre Mark Carney de chercher à « faire diversion ». A-t-il raison ?
Dans son budget déposé jeudi, le gouvernement libéral de Mark Carney a maintenu sensiblement les mêmes cibles d’admission que celles annoncées dans son précédent plan, soit 380 000 résidents permanents et 370 000 résidents temporaires par année pour les trois prochaines années.
Le gouvernement a toutefois annoncé, dans un paragraphe distinct, son intention d’accélérer l’accès à la résidence permanente pour 200 000 résidents temporaires déjà établis au Canada, d’ici la fin de 2027. Ces admissions supplémentaires ne sont cependant pas comptabilisées dans les cibles globales.
« Si l’on examine attentivement les chiffres, le gouvernement propose d’ajouter plus de 200 000 résidents permanents aux quelque 400 000 qui étaient déjà prévus. Avec ces changements, M. Carney prévoit accueillir 650 000 résidents permanents l’an prochain. C’est un record », a condamné Pierre Poilievre lors d’une conférence de presse vendredi à Brampton, en Ontario.
Cette distinction n’est effectivement pas anodine, reconnaît la politologue Catherine Xhardez, spécialiste des politiques publiques liées à la migration. « Dans l’ensemble, ça fait des chiffres plus importants que le grand titre d’hier, qui était : “les seuils sont stables, pas d’augmentation”. C’est vrai qu’il y a d’autres choses qui se passent à côté », souligne-t-elle en entrevue avec Le Devoir.
L’experte n’y voit toutefois pas nécessairement une présentation malhonnête. « C’est une manière de procéder. Ça a déjà été fait dans le passé. C’est transparent dans le sens que c’est annoncé », estime-t-elle.
Dans son budget de l’an dernier, le gouvernement avait dévoilé deux initiatives d’immigration distinctes des objectifs globaux en matière de résidence permanente.
Lors d’une conférence de presse au Manitoba, Mark Carney a défendu son plan d’immigration, faisant valoir que les nouveaux niveaux d’admission demeurent « conformes à une immigration viable », même en tenant compte des 200 000 personnes supplémentaires.
Un portrait « trompeur »
Parisa Mahboubi, chercheuse et membre du Conseil sur les cibles d’immigration de l’Institut C.D. Howe, se montre beaucoup plus critique. À ses yeux, la manière dont les nouvelles cibles sont présentées dans le budget est carrément « trompeuse ».
« Si vous ne lisez pas le budget dans son intégralité, si vous ne prêtez pas attention à chaque paragraphe, vous passerez à côté du nombre total d’immigrants que le gouvernement compte admettre », souligne-t-elle en entrevue téléphonique.
La chercheuse rappelle que son organisme avait expressément exhorté le gouvernement à ne pas répéter la stratégie de l’an dernier, qui consistait à annoncer des mesures d’accès à la résidence permanente en parallèle des cibles globales. « Si, pour une raison ou une autre, le gouvernement estime devoir admettre [des milliers de personnes], ce nombre devrait être inclus dans le total des admissions », soutient-elle.
Plus encore, selon elle, cette façon de procéder risque d’envoyer un mauvais signal quant à la sélection des immigrants par Ottawa. « Si nous voulons être en mesure d’attirer les meilleurs talents, qu’ils soient déjà au Canada ou qu’ils viennent de l’étranger, nous devons réfléchir aux personnes que nous sélectionnons, à celles qui peuvent rester à long terme et obtenir la résidence permanente. Ce ne devrait pas être simplement parce qu’elles se trouvent déjà ici. »
De son côté, Mark Carney a défendu la décision de régulariser le statut de ces 200 000 personnes, faisant valoir qu’elles contribuent depuis des années à leur communauté. « Il s’agit de personnes qui travaillent pour la même entreprise, dans la même communauté, depuis des années. […] Ce sont des membres à part entière de leur communauté. À tous les égards, ce sont des résidents permanents du pays. Nous ne faisons que régulariser leur statut », a-t-il expliqué vendredi. « C’est la bonne chose à faire. »
Sur les 200 000 personnes visées, 100 000 sont des travailleurs étrangers qui ont déjà présenté une demande de résidence permanente. Les 100 000 autres places seront réservées à des personnes issues de programmes humanitaires, notamment des ressortissants de Hong Kong et de l’Ukraine.
Ponctuel, vraiment ?
En accordant la priorité à la résidence permanente aux personnes déjà établies au Canada, le gouvernement cherche surtout à désengorger les listes d’attente, un problème pressant à l’heure actuelle, rappelle Catherine Xhardez.
Cette mesure, qui se veut exceptionnelle, ne doit toutefois pas devenir récurrente, souligne-t-elle. Si le gouvernement entend la répéter, il devrait alors en tenir compte dans ses cibles globales d’immigration. « Si tous les ans, dans les cinq prochaines années, on rajoute 200 000 [résidents permanents], alors là, on peut se demander si c’est tellement ponctuel. »
Le nouveau plan d’immigration d’Ottawa était peu détaillé dans le budget de jeudi. La ministre fédérale de l’Immigration, Lena Diab, doit en présenter le rapport complet sous peu.
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