La tortue charbonnière à pattes rouges est optimiste !

Je te propose de rendre visite à une équipe de chercheurs et chercheuses qui tentent de percer les mystères de l'intelligence des reptiles, ces grands oubliés de l'étude du comportement animal ! Direction l'université de Lincoln, qui se trouve au milieu de l'Angleterre, non loin de la côte Est. C'est Anna Wilkinson, la fondatrice du Cold blooded cognition lab, le laboratoire de cognition des animaux à sang-froid, créé en 2007, qui nous accueille. Hi ! Hello Anna, thank you for the visit ! Merci de nous accueillir
Anna aime beaucoup les reptiles, elle partage d'ailleurs la vie de Moses, une tortue qui lui a longtemps tenu compagnie chez elle. C'est Moses qui lui a donné envie de montrer au monde entier que les tortues sont bien plus futées et sensibles que ce que l'on peut imaginer ! Tu as de la chance, elle nous emmène à l'animalerie pour la rencontrer, avec toutes les autres tortues du laboratoire.
Moses, Gerard Butler et les autres
Devant la porte se trouvent des surchaussures en plastique, que nous enfilons, pour ne pas salir ou amener des maladies dans la pièce des tortues.
Dans une grande pièce dont le sol est recouvert de copeaux de bois, plusieurs carapaces mouvantes se baladent à leur rythme. Les tortues disposent d'endroits chauffés sous des lampes pour se dorer la pilule, mais aussi de cachettes humides maintenues au frais et d'abris divers où se dissimuler.
Certains individus nous observent et s'avancent plutôt rapidement vers Anna, en la reconnaissant. Et oui ! Les tortues ne sont pas si lentes ! Voici Esmé à gauche, et Gerard Butler, là bas, sur la droite. Celle-ci s'appelle Wilhelmina et la plus petite dans ce recoin, c'est Mary. L'un des indices pour différencier les mâles des femelles, c'est la longueur de leur queue. Pour distinguer les deux sexes, il faut donc regarder sous leur carapace. En les saisissant délicatement, et en les manipulant doucement, on ne les stresse pas trop. Tiens, essayons avec Whilhelmina. Les mâles ont une queue beaucoup plus longue que les femelles. Ils sont aussi en général plus grands et plus colorés que ces dernières. Pour Whilelmina, pas de doute, c'est une femelle !
Moses, la petite préférée d'Anna, se repose au fond de la pièce. Moses est une femelle et c'est une tortue charbonnière à pattes rouges, de son nom latin, Chelonoidis carbonaria. Elle mesure bien 30 cm de long maintenant, ce qui est la taille moyenne atteinte par les adultes. Sa carapace est principalement noire, décorées de sortes de rectangles, au cœur desquels on distingue des taches jaune orangé. Cela fait un joli motif ! Le plastron, le dessous de sa carapace est beaucoup plus clair, en jaune-orangé. La peau écailleuse de Moses et des autres tortues est de couleur sombre également, mais elles ont sur la tête et les pattes, des taches oranges-rouges qui leur ont donné leur nom. Chaque individu est orné de dessins différents, c'est pratique pour les reconnaître ! Les tortues charbonnières à pattes rouges vivent en Amérique du Sud. On les trouve aussi dans les petites Antilles, à la Martinique et à la Guadeloupe notamment, mais on ignore si elles y sont arrivées grâce aux humains, ou si elles sont naturellement originaires de ces îles. On les trouve souvent dans les zones intermédiaires entre la forêt et la savane.
Des performances dépendantes de la température
Ce qui est sûr c'est qu'elles aiment le chaud ! Dans leur milieu naturel, il fait en moyenne 30°C , et elles affectionnent l'humidité. Les températures sont si douces là où elles vivent qu' elles n'ont pas besoin d'hiberner.
Ici, dans l'animalerie, leur enclos est maintenu à 28°C en permanence ! Si la température baisse trop, et bien, leur activité diminue également. Même si elles n'ont pas le sang "froid" à proprement parler, les tortues ne peuvent pas réguler leur température comme nous le faisons, nous, les mammifères ou comme les oiseaux. Elles dépendent donc des conditions extérieures. Quand il fait trop froid, elles se reposent et s'immobilisent à l'abri, alors qu'elles débordent d'énergie quand il fait plus chaud !
Anna et ses collègues l'ont bien remarqué, et ont compris que si de nombreuses expériences avec les reptiles ne donnaient pas beaucoup de résultats...et bien c'était à cause de ça ! Les animaux ne bougeaient pas car ils étaient observés dans des salles trop froides ! Ils sont pourtant loin d'êtres stupides, mais on ne leur proposait pas les bonnes conditions pour qu'ils révèlent tous leurs savoir-faire !
Nos tortues charbonnières vivent en solitaire et elles mangent de tout : des plantes variées, des fruits, des champignons, mais aussi des petits animaux, comme des vers de terre, des insectes, et même, si l'occasion se présente, des restes de viande sur une carcasse. Leur curiosité et leur gourmandise en font de super sujets d'étude !
Des tortues plus futées et sociales qu'on ne le croit !
Par le passé, Anna et ses collaborateurs ont pu montrer que les tortues charbonnières à pattes rouges apprennent vite ! Moses, placée dans un labyrinthe, dont partent 8 branches différentes, apprend à visiter chaque branche, l'une après l'autre, pour récupérer les bonnes choses à manger qui y sont disposées, sans en oublier aucune. Cela montre qu'elle a une stratégie, et une carte mentale du labyrinthe, qui lui permet de s'orienter sans repasser plusieurs fois au même endroit.
Et alors que les tortues vivent seules, une autre expérience a prouvé qu'elles étaient capables de suivre leurs congénères du regard et d'apprendre de leurs actions. Ainsi une tortue qui va chercher de la nourriture dissimulée derrière un obstacle, sera imitée par une autre tortue qui l'aura vu faire. On dit de ce comportement que c'est de l'apprentissage social, quand un individu apprend en regardant les autres faire. C'est très fort et plutôt inattendu chez des animaux qui vivent en solitaire ! Comme quoi, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. On sait d'ailleurs désormais que nos petites tortues voient le verre à moitié plein et sont optimistes !
Les émotions des tortues à la loupe
En 2011, Anna Wilkinson et ses collègues ont commencé à s'intéresser aux émotions des tortues charbonnières à pattes rouges. L'un de leurs objectifs est d'informer les gens pour qu'ils prennent en compte les besoins des tortues qui vivent à leurs côtés, comme animaux de compagnie et qu'ils les traitent au mieux.
Dans une expérience, les scientifiques ont voulu regarder si les tortues se mettaient à bâiller, en voyant une tortue le faire. Cela n'a l'air de rien, mais plusieurs études tendent à montrer que bâiller est contagieux. D'ailleurs peut-être que tu as eu envie de bâiller en m'entendant ? On pense que ce serait l'un des niveaux les plus simples d'empathie, la capacité à comprendre les émotions des autres. Mais chez nos tortues, l'expérience échoue, et le bâillement ne se transmet pas entre celle qui baille et les individus qui l'observent. Est-ce que pour autant, les tortues sont insensibles ? Pas du tout !
En 2025, une nouvelle étude publiée par Tatjana Hoehfurtner teste si les tortues, placées dans une certaine situation, sont plutôt optimistes ou pessimistes, donc est-ce qu'elles voient le verre plutôt à moitié vide ou à moitié plein. On mesure ainsi leur enthousiasme et leurs émotions ! Mais comment fait-on avec des tortues ? Impossible de leur demander comment elles se sentent !
Optimistes ou pessimistes ?
Le protocole de l'expérience est assez simple. Chaque tortue est mise dans une enceinte et on lui présente une gamelle dont la position varie dans l'enclos. Quand la gamelle est disposée à droite : il y a de la nourriture à manger dedans ! Les tortues le comprennent et s'y dirigent rapidement. Si la gamelle est placée à gauche, elle est vide, et les tortues n'ont rien de bon à manger. Elles mettent beaucoup plus de temps à venir voir, car elles ont compris qu'elles n'auraient rien. On les entraîne, en leur faisant passer le test plusieurs fois pour s'assurer qu'elles comprennent bien, et qu'elles associent la position de la gamelle avec la présence ou l'absence de récompense.
Puis, vient le jour du test. Les scientifiques déposent alors la gamelle au centre de l'enclos, qui est une position intermédiaire entre ce que les tortues ont pu voir jusqu'à présent. Comment vont-elles réagir ? Est-ce qu'elles vont courir vers la gamelle, comme si elles s'attendaient à avoir une récompense ? On peut alors dire qu'elles sont optimistes. Ou bien vont-elles l'éviter, ou mettre beaucoup plus de temps à s'en approcher ? Dans ce cas, elles seraient plutôt pessimistes, car elles agissent comme quand la gamelle est vide.
Et bien, au cours de l'expérience, les tortues charbonnières à pattes rouges sont optimistes. Elles s'approchent vite même si la position de la gamelle est ambiguë et qu'elles ignorent ce qu'elles pourront y trouver ! Les scientifiques ont aussi observé la posture de leur corps et ils ont constaté que les tortues étaient détendues, avec le cou allongé. Quand elles sont stressées, les tortues ont tendance à le rentrer dans leur carapace.
Bien loin des animaux insensibles que l'on dépeint souvent, nos petites tortues ont des états affectifs et des émotions sous leurs carapaces !
À nous, donc de les prendre en compte pour veiller sur elles au mieux !
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