« Combien d’électricité avons-nous? » : l’essor des centres de données divise en Islande

En fin de journée, en plein été, le site du Grand Geyser attire de nombreux touristes que la pluie et le vent n’ont pas refroidis.
Toutes les cinq à dix minutes, des curieux s’exclament quand un immense jet d’eau s’élève au-dessus d’un bassin dont les températures sont très élevées. Dans ce secteur, l’eau dépasse parfois 80 ou 90 degrés Celsius.
Le sous-sol volcanique islandais est une richesse à la fois touristique et économique. La géothermie rendue possible par la situation géographique de l‘île, au croisement de plaques tectoniques, permet d’assurer près de 70 % de sa production en électricité.
Votre pays est doté d’une abondance d’énergies renouvelables
, notait récemment le secrétaire américain Marco Rubio, de passage à Reykjavik. Outre la géothermie, l’Islande peut compter sur l’hydroélectricité pour compléter son offre électrique.
Le reportage audio de Raphaël Bouvier-Auclair est présenté à l'émission Tout terrain dimanche entre 10 h et 12 h sur ICI Première.
L'une des raisons pour lesquelles l’Islande a été choisie est l’accès aux énergies renouvelables
, explique Styrmir Hafliðason, de l’entreprise britannique Verne, très présente en Europe du Nord, qui a installé son premier centre de données dans le petit pays nordique en 2012.

Le centre de données de Verne, en Islande, est installé sur une ancienne base de l'OTAN.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
L’entrepreneur raconte qu’à l’époque il n’existait même pas de mot dans la langue millénaire islandaise pour définir les centres de données. Un mot, Gagnaver
, a été créé, puis d’autres entreprises sont venues s'installer.
Verne a établi son plus gros centre, qui s’étend sur 16 hectares, près de l’aéroport international de Keflavik, sur une ancienne base de l’OTAN.
Lors de notre visite, en plein été, il faisait une dizaine de degrés, et une pluie légère mais soutenue s'était abattue sur la péninsule où est établie l’entreprise. Ce genre de température fait aussi partie des raisons qui jouent en faveur de l’Islande pour y installer un centre de données, affirme Styrmir Hafliðason.

Styrmir Hafliðason est directeur pour l'Islande de l'entreprise Verne.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
On ouvre presque les fenêtres pour permettre aux salles et à l'équipement de refroidir. L’un des plus grands défis dans le monde pour les centres de données est justement le refroidissement
, explique-t-il, reconnaissant que, malgré ces richesses naturelles, l’Islande n’échappe pas au débat qui s’impose aussi dans plusieurs pays.
En Islande, nous avons pensé pendant plusieurs années que l’énergie était illimitée. Tant que nous avions de la chaleur dans le sol et de l’eau dans les barrages, nous avions de l’énergie. Et c’était vrai jusqu’à un certain point. Mais avec le développement de certaines industries, nous avons eu besoin de plus en plus d’énergie et avons réalisé que ce n’est pas une ressource sans fin.
En ce moment, la douzaine de centres de données installés en Islande utiliseraient entre 3,5 % et 6 % de l’électricité du pays, beaucoup moins que certaines industries lourdes, comme l’aluminium. N’empêche, ces dernières années, le réseau a été saturé par moments et l’arrivée de nouveaux joueurs ne laisse pas certains consommateurs indifférents.
Dans son immense serre, à une centaine de kilomètres de la capitale, Reykjavik, Gunnar Forkirsohn fait pousser des fleurs depuis quarante ans. Dans un pays aussi nordique, les heures d’ensoleillement sont limitées en période hivernale et les néons installés au-dessus de nos têtes deviennent incontournables pour la production agricole.

La lumière est essentielle à l'agriculture en serre en Islande.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
On éclaire de 16 à 18 heures par jour
, souligne Gunnar Þorgeirsson, qui a longtemps représenté les agriculteurs en serre à l’échelle nationale. Il déplore la pression exercée par le développement des centres de données sur le réseau électrique, essentiel à la survie de son secteur.
Le gouvernement islandais assure aujourd’hui analyser avec précaution toute nouvelle demande d’utilisation d’électricité.
Combien d’électricité avons-nous? Allons-nous prendre cette énergie pour faire le pari de l’IA? Est-ce que c’est l’avenir? Les gens ont besoin de manger, où allons-nous produire la nourriture?
, lance-t-il, rappelant que, malgré la production locale, l’Islande importe encore beaucoup de ses fruits et légumes.
C’est plutôt injuste, parce que nous sommes ici depuis 40 ans et ces centres essaient de faire de l’argent à court terme, pas pour 40 ans. Ce n’est pas l’esprit de leur industrie. Ils vont seulement s’installer là où les prix de l’électricité sont les plus faibles. Si ça augmente, ils iront en Irlande ou au Canada.
La lumière est essentielle à l'agriculture en serre en Islande.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
À la recherche d’un compromis
Dans un secteur industriel non loin de l’aéroport de Keflavik, la jeune pousse Hringvarmi tente de rapprocher les centres de données des besoins des agriculteurs.
La cofondatrice Justine Vanhalt explique que le mot islandais choisi pour l’entreprise, Hringvarmi, signifie cercle de chaleur
, parce qu’on est vraiment dans une optique d’économie circulaire
.
L’entreprise se penche sur le problème de la chaleur fatale
, cet air chaud rejeté par les centres de données et qui est perdu
.

Un prototype de la technologie que développe Hringvarmi pour récupérer la chaleur des centres de données.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Leur prototype permet de récupérer cette chaleur dans un conteneur, où elle peut être utilisée pour faire pousser des plantes, des fruits et des légumes. Une manière d’attribuer des impacts positifs concrets à un secteur qui, autrement, génère peu d’emplois.
Les propriétaires de Hrinvarmi, qui déclarent avoir lancé l’idée en partie en raison de leur amour de la nourriture, travaillent déjà avec un grand centre de données basé en Islande, et ils souhaitent voir leur projet se répandre.
La cofondatrice Alexandra Leeper croit que, de toute façon, le recyclage des ressources utilisées par les centres deviendra incontournable au fur et à mesure que les autorités développeront des cadres législatifs. Dans l’Union européenne ou en Allemagne, des réglementations exigeant la réutilisation de l’air existent déjà.

Alexandre Leeper souhaite trouver des terrains d'entente entre le secteur des centres de données et celui de l'agriculture.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Il y a une responsabilité éthique des centres de données, mais aussi des règlements qui vont mesurer les chaleurs excessives. C’est une occasion pour eux de créer des liens avec les communautés. Cela devient un enjeu de plus en plus important pour l’achat ou la location de terrains
, explique-t-elle.
Non loin de là, au centre de données de Verne, le directeur pour l’Islande, Styrmir Hafliðason, ne veut pas se soustraire aux débats sur l’utilisation d’énergie. On doit être réaliste sur la quantité d’électricité qui est attribuée à chaque secteur
, dit-il.
Mais, selon lui, l’Islande et ses énergies propres ont un rôle à jouer dans le développement de l’intelligence artificielle.

L'Islande peut compter sur son sous-sol volcanique pour son alimentation en énergie.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
On doit comprendre l’importance que les centres de données jouent dans notre vie de tous les jours
, ajoute Styrmir Hafliðason, donnant l’exemple de l’utilisation quotidienne d’applications sur les téléphones intelligents, dont les données doivent être entreposées quelque part
.
Même isolée au milieu de l’Atlantique, l’Islande ne peut ignorer cette discussion, devenue un enjeu international.
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