Pendant 1 700 ans, les Polynésiens n’ont presque plus avancé dans le Pacifique : que s’est-il passé ensuite ?

L'expansion polynésienne compte parmi les plus remarquables entreprises d'exploration maritime de l'histoire humaine. Elle comporte une anomalie chronologique qui occupe les archéologues depuis des décennies, désignée sous le nom de longue pause. Des travaux publiés dans le Journal of Pacific Archaeology apportent une pièce nouvelle à ce dossier.
Mille sept cents ans d'arrêt
Les ancêtres des Polynésiens, les populations Lapita, ont progressé vers l'est du Pacifique jusqu'aux archipels de Samoa et de Tonga, atteints il y a environ 3 000 ans. Ils y ont apporté des styles céramiques caractéristiques et une culture insulaire.
Puis le mouvement s'interrompt. Pendant les 1 700 années suivantes, les traces d'une navigation vers l'est se raréfient. Les populations de Tonga et de Samoa croissent sur place et développent une culture post-Lapita qui leur est propre.
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Entre 900 et 1100 de notre ère, tout change. Une phase de migration vers l'est reprend, d'une ampleur considérable. En l'espace d'un siècle, des équipages embarqués sur de grandes pirogues à double coque atteignent Hawaï, Aotearoa, la Nouvelle-Zélande, et Rapa Nui, l'île de Pâques.
La diffusion de la patate douce dans le Pacifique suggère par ailleurs des contacts avec le continent américain, hypothèse que des analyses génétiques publiées depuis sont venues étayer.
Lorsque les navigateurs européens abordent ces eaux plusieurs siècles plus tard, ils découvrent des atolls même minuscules peuplés de communautés partageant des traits culturels et linguistiques communs.
La grande migration des peuples polynésiens vers le Pacifique oriental semble avoir coïncidé avec un changement climatique : des sécheresses dans le Pacifique occidental, qui auraient poussé ces populations à explorer de nouvelles terres vers l'est. © ilbusca, iStock
Trois explications en concurrence
Les spécialistes débattent depuis des générations de ce qui a mis fin à cette pause. Une première piste invoque un progrès technique, des embarcations enfin capables de remonter contre les alizés d'est. Une deuxième met en avant la pression démographique et les tensions sociales qui en découlent. Une troisième cherche un déclencheur environnemental. C'est celle qu'explorent ces travaux.
Ce qui conditionne la survie sur une île
Le raisonnement part d'une contrainte matérielle simple : sur une île du Pacifique, la survie dépend de l'eau douce et de la nourriture, et ces deux ressources reposent en dernière analyse sur les précipitations.
Les populations polynésiennes s'étaient adaptées aux sécheresses saisonnières. Une sécheresse prolongée et sévère survenant au moment où la densité de population est élevée pose un problème d'une tout autre nature : l'île peut cesser de pouvoir nourrir ses habitants.
Il restait à savoir quel climat régnait effectivement dans la région de Tonga et de Samoa à cette période, question sur laquelle les données manquaient jusqu'à récemment.
Lire la pluie dans la boue
La méthode employée repose sur les isotopes de l'hydrogène, ces variantes d'un même élément chimique, conservés dans des sédiments anciens prélevés dans des marécages et des lacs.
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Sous les tropiques, la composition isotopique de l'eau de pluie reflète la quantité de précipitations. Les algues et les plantes qui absorbent cette eau intègrent cette signature chimique à leurs molécules, lesquelles peuvent subsister des millénaires dans les sédiments. Il en résulte une archive naturelle des pluies passées.
Le résultat est net. La région tropicale du Pacifique sud-ouest a connu entre 850 et 1200 de notre ère une période sèche sévère et durable, la plus sèche des deux mille dernières années. Elle coïncide avec un moment où les populations insulaires atteignaient leurs effectifs les plus élevés.
Pourquoi une sécheresse aussi longue
Le mécanisme tient à la position d'une structure atmosphérique, la zone de convergence du Pacifique sud, vaste bande de nuages et de pluies qui se déplace vers l'est ou vers l'ouest en fonction des températures de surface de l'océan.
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Ses déplacements de courte durée sont liés aux phénomènes El Niño et La Niña. Mais cette zone peut également se décaler sur des échelles de temps bien plus longues, imposant à certaines parties du Pacifique des décennies de conditions inhabituellement sèches ou humides.
Une convergence de facteurs
Les auteurs ne présentent pas la sécheresse comme la cause unique du phénomène. Les données génétiques indiquent une augmentation rapide de la population de Samoa autour de l'an 1000, possiblement liée à l'arrivée de nouveaux venus. Plusieurs éléments se seraient donc alignés : un stress climatique sévère, une démographie en expansion et des embarcations plus performantes.
Une réserve mérite d'être formulée. L'existence même de la longue pause fait l'objet de discussions parmi les archéologues, certains y voyant en partie un artefact des méthodes de datation et de l'inégale couverture des fouilles. Ces travaux apportent un élément de contexte climatique solide, ils ne referment pas le débat sur les motivations de ces navigateurs.
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