« Je pense qu’il faut refuser de dépendre de solutions américaines » : avec Arcadia, la France mise sur son IA de commandement pour échapper à l’Américain Palantir
Arcadia, le futur logiciel de commandement des armées françaises dopé à l’IA, a été présenté fin septembre par le Commissariat au numérique de défense. Il doit répondre à Maven, l’outil de l’américain Palantir que l’OTAN utilise déjà.
Projet Arcadia. Ce nom, le grand public ne le connaît pas encore, mais il va être clé pour l’avenir des armées. Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (CEMA), l’a de nouveau mis en lumière lors d’une récente audition parlementaire, survenue le 8 octobre 2026.
Derrière ce nom se cache le futur logiciel de commandement des armées françaises, qui s’appuie massivement sur l’intelligence artificielle. Rien que ça.
Le Commissariat au numérique de défense (CND) avait déjà présenté Arcadia à l’Association des journalistes de défense le 29 septembre, au Mont-Valérien, aux portes de Paris. Le logiciel doit croiser toutes les données militaires sans dépendre d’un éditeur américain comme Palantir.
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C’est une nécessité absolue aux yeux du plus haut gradé français, au regard de l’offensive technologique de Washington.
« Les États-Unis, qui ont en général un peu d’avance dans ces domaines de high-tech […] ont forcé la porte à l’OTAN en imposant un système, propriété américaine, développé par les Américains dans la conception, et dont les algorithmes ne nous sont pas connus », a souligné le général Mandon devant les députés réunis en commission.
Or, ce n’est pas tenable : « Il faut refuser de dépendre de solutions américaines, a poursuivi l’intéressé. Notre ADN, c’est celui de la souveraineté. L’IA, la capacité à maîtriser les données, ce sera demain au cœur des enjeux de souveraineté et on ne peut pas s’en remettre ni à la Chine ni aux États-Unis, il faut une solution européenne. »
Une sorte de Play Store par les militaires, pour les militaires
Dans le jargon militaire, Arcadia est un C2, pour « commandement et contrôle ».
Ce sont des logiciels sur lesquels un état-major suit la position de ses unités, rassemble le renseignement et prépare ses ordres. Le CND le décrit comme un « système de commandement interarmées souverain centré sur la donnée et boosté à l’IA ». Il doit servir à la fois l’armée de Terre, la Marine et l’armée de l’Air et de l’Espace (interarmées).
Le besoin d’un tel outil est né d’un constat : le parc informatique au sein du ministère des Armées est très éclaté. On parle de 1 500 à 2 000 systèmes d’information différents. Arcadia doit donc faire circuler les données entre cette myriade d’outils, pour que les chefs militaires puissent travailler sur une même image de la situation.
« Il faut refuser de dépendre de solutions américaines. Notre ADN, c’est celui de la souveraineté »
Fabien Mandon
D’ailleurs, le ministère parle d’un « C2 store », sur le modèle d’une boutique d’applications comme Google Play ou l’App Store dans laquelle Arcadia sert de socle sur lequel on branche des logiciels conçus par d’autres (industriels de la défense, PME, start-up). L’outil est présenté comme « ouvert, sûr et interopérable » par le CND.
Et pour coller au plus près des besoins des utilisateurs finaux, le général a expliqué que c’est de la base que tout est parti : « C’est un système qui n’a pas été conçu dans des bureaux et ensuite réalisé dans des ateliers. Ce sont des opérationnels qui se sont mis autour de la table avec des gens qui savaient programmer et qui, petit à petit, ont construit des outils utiles à leurs besoins. »
De grands tableaux à moins d’une minute de calcul
Pour illustrer la puissance de cet outil, le chef d’état-major a dévoilé un cas d’usage très concret appliqué à la Marine nationale lors de la récente crise en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz.
« On a déployé quasiment 80 % de nos bateaux de combat […] C’est un vrai casse-tête pour garantir la maintenance de ces navires qui s’usent à la mer, et gérer des équipages qui ont aussi une usure humaine », a-t-il expliqué.
Là où la Marine utilisait une gestion manuelle fastidieuse sur de grands tableaux, l’IA a tout bouleversé : « Aujourd’hui, c’est moins d’une minute de travail par l’intelligence artificielle. Vous définissez les paramètres […] et votre planification est faite 2 minutes après, ce qui vous permet de réfléchir beaucoup plus aux grandes questions. »
Une réponse française à Maven, le logiciel de Palantir
Dans cette affaire, le grand rival d’Arcadia s’appelle Maven Smart System, le logiciel de l’américain Palantir qui sert déjà de système de commandement assisté par IA à l’OTAN. S’il s’est imposé, c’est parce qu’il y avait « un sentiment d’urgence d’intégrer des solutions […] là où les Européens n’avaient pas encore de solution », concède le CEMA.
Mais la riposte s’organise. Le CND, créé en septembre 2025 pour être au numérique « ce que le CEA avait été à l’atome » selon les mots du Premier ministre Sébastien Lecornu, mène la charge. À sa tête, le général Erwan Rolland, l’ancien chef de la DIRISI (direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information).
Arcadia prend aujourd’hui la suite de SIA C2, un précédent programme abandonné, et reprend le travail d’Artemis.IA, une plateforme de traitement des données confiée par le ministère à Athea, coentreprise de Thales et d’Atos. Artemis servait surtout au renseignement, alors qu’Arcadia doit couvrir la conduite des opérations.
Comme le révélaient Les Echos le 8 juin, Arcadia repose sur un modèle de langage baptisé Berthier (une technologie similaire à ChatGPT). Le logiciel a été développé avec Thales, Safran, Airbus et Mistral AI. Le premier corps d’armée français l’a testé, et la France l’a aussi éprouvé lors d’exercices en Roumanie et sur son territoire.
Dans le même article, le général Patrick Justel, de l’armée de Terre, affirme que le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Pologne sont intéressés.
Une dynamique confirmée par le chef d’état-major des armées : « On emploie déjà Arcadia pour des applications données. On a exposé notre système à l’Otan et on a des marques d’intérêt en Europe, parce que beaucoup de nos partenaires voient que c’est une alternative à Maven. Tout le monde est frileux à l’idée de confier ses données à un système qu’il ne maîtrise pas, donc on est en train de développer une solution européenne. »
Un chantier parmi d’autres pour l’IA des armées
Arcadia s’ajoute à d’autres projets d’IA militaire du ministère, qui ne devrait pas entrer en service opérationnel global avant la fin de l’année 2027.
Le 29 septembre, le CND a ainsi montré un modèle de fondation souverain, entraîné sur le supercalculateur militaire Asgard (également cité par le CEMA comme essentiel pour perfectionner l’IA), capable de détecter et d’identifier des véhicules terrestres. Les militaires disposent aussi depuis début 2025 de leur propre assistant conversationnel, GenIAI.intradef.
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Le ministère a par ailleurs annoncé un rapprochement entre son agence dédiée à l’IA de défense et Mistral AI, la pépite française s’étant ensuite alliée à l’allemand Helsing pour développer des modèles destinés au champ de bataille.
Les industriels avancent aussi de leur côté. Le 17 septembre 2026, Thales a proposé à l’Otan son propre logiciel de commandement à base d’IA, HexaForce, en s’appuyant sur ce qu’il a appris avec Arcadia et Artemis. Arcadia, lui, ne devrait pas entrer en service opérationnel avant la fin de l’année 2027.
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