Lettre à l’ami québécois

Au cours des dernières semaines, j’ai écrit, tour à tour, à l’ami américain et à l’ami européen, il est temps que j’écrive à l’ami le plus proche, l’ami avec qui je vis, l’ami québécois.
L’ami comme moi. L’ami dont je suis aussi l’ami québécois.
« Comment vas-tu ?
— Pas si tant pire. »
Une vraie réponse de Québécois. Au Québec, on trouve suspects les gens qui disent que ça va bien. Kathleen a été snobée parce qu’elle a osé le chanter. Et on trouve lourds les gens qui disent que ça va mal. On préfère s’en éloigner. Pas si tant pire, c’est juste parfait. Tu ne pètes pas plus haut que le trou. Tu n’es pas dedans non plus.
« Quoi de neuf ?
— Pas grand-chose, juste du vieux. Ah non, c’est vrai, un nouveau gouvernement… »
Ben oui, cette semaine, tu as fait ton choix. Tu as élu un parti indépendantiste qui sera dépendant des autres partis parce que minoritaire. C’est bien toi. C’est fou, combien tu dois avoir des réserves de chèvres et de choux, tellement tu les ménages. Depuis toujours. Lévesque à Québec, Trudeau à Ottawa.
Le yin et le yang, c’est ta philosophie. La nuit devient le jour, l’hiver devient l’été, les contraires ont besoin l’un de l’autre pour exister. L’harmonie ne consiste pas à éliminer les contradictions, mais à trouver l’équilibre entre elles. Et des contradictions, ce n’est pas ça qui te manque.
Que tous les services soient gratis, tout en baissant les impôts. Moins d’immigration, mais plus de travailleurs étrangers. Tu es contre les réseaux sociaux, mais tu veux plus d’amis Facebook et Instagram. Tu boycottes les États-Unis, mais tu commandes tout sur Amazon. Tu veux sauver la culture québécoise, mais tu écoutes juste de la musique anglo. Tu veux que les infrastructures soient réparées, mais tu ne veux pas de chantier. Tu veux qu’il y ait moins de voitures sur les routes, pourvu qu’il y ait la tienne.
Tu veux le beurre, l’argent du beurre, une subvention pour le beurre en trop et une action collective à cause de ton cholestérol élevé.
Pourtant tu ne te dis plus social-démocrate, tu portes à droite, mais comparé à certains coins du monde, ton bras droit n’est pas droit dans les airs, mais plus dans tes poches. Heureusement.
Ta famille, au début, c’était Les Plouffe. Une mère à la maison, un père sévère qui persévère, un bon boss qui te dit quoi faire et la religion qui te dit quoi ne pas faire.
Puis c’est devenu Quelle famille !. Une mère qui s’émancipe, un père dépassé qui dépense sans penser, la religion qui s’en va chez le diable et le diable qui s’en va dans une commune.
Aujourd’hui ta famille est éclatée. Môman est un homme. Pôpa est une femme. La religion, c’est le marché boursier. Ça monte, ça baisse, comme les cloches d’un clocher. On n’est pas plus heureux, mais au moins, on n’a pas peur d’en parler.
Entre l’ami américain en train de capoter et l’ami européen qui est un peu loin, c’est sur l’ami québécois qu’on peut le plus compter.
C’est sur toi et moi.
Et l’autre, aussi. Parce qu’on n’est pas juste deux, ici. On est 9 millions, faut s’écouter.
Du propriétaire de Couche-Tard à celui qui couche dehors, on est tous dans le même bateau. Ou presque. Ceux qui sont à quai, il faut les embarquer. Ceux qui sont dans l’eau, il faut les repêcher.
Chacun de son côté, on est minoritaire. Ensemble, on est majoritaire.
Même chose pour l’assemblée qu’on vient d’élire.
Durant la campagne, ils nous promettaient tous la même affaire : que le Québec aille mieux. Maintenant, c’est à eux de le faire.
La méthode est différente. D’habitude, l’un agit et les autres le critiquent. Durant ce mandat, sur bien des sujets, ils devront s’entendre pour pouvoir agir. Le défi est de taille. On est un peuple d’ostineux. Mais qui a bien dû, somme toute, ramer dans le même sens, pour être toujours en vie.
Aux 127 députés de faire avancer le navire. Avec notre aide. Car il n’y a pas eux et nous. Eux, c’est nous. Neuf millions, ça ne rentre pas dans un parlement. C’est pour ça, les élections. Ils sont nos représentants. Ils sont nous. Et leur job, c’est de s’occuper du grand nous, pendant que nous, nous nous occupons de nous-mêmes. Du mieux qu’on peut. Bonne chance, les amis québécois.
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