L’abstention, entre désengagement citoyen et choix politique
D’un scrutin à l’autre, la montée tranquille de l’abstention agit comme un rappel de la perte de confiance d’une part des citoyens envers la politique. Le phénomène est bien connu, mais élection après élection, la voix des contestataires, des désengagés ou tout simplement des distraits continue à échapper à nos institutions.
Plus de deux millions de Québécois ont boudé les urnes lors des dernières élections générales, en 2022, une quatrième hausse d’affilée de l’abstention dans la province. La Coalition avenir Québec (CAQ), malgré sa victoire éclatante qui s’est concrétisée par l’élection de 90 députés sur 125, a convaincu 450 000 électeurs en moins que le camp de l’abstention.
Le scrutin de 2012 est le dernier où la participation électorale a crû, moussée notamment par la ferveur des étudiants mobilisés contre la hausse des frais de scolarité et par les allégations de corruption visant le gouvernement de Jean Charest.
Les perspectives de victoire d’un Parti québécois (PQ) engagé à tenir un référendum sur l’indépendance du Québec dans un premier mandat, un scénario inédit depuis 1994, pourraient-elles motiver davantage d’électeurs à aller voter lundi prochain ?
« Je ne m’attends pas à ce qu’il y ait une forte augmentation » du taux de vote, estime André Blais, professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal, qui mentionne la ténacité de l’abstention depuis les années 1980.
Il note tout de même que la question référendaire pourrait pousser certains pans de la population à aller voter davantage, comme l’électorat anglophone. Ces électeurs ont généralement un taux de participation dans la moyenne, mais si des enjeux les touchent particulièrement, « ça peut être très élevé ».
Une fragmentation de l’expression politique
Au-delà de l’intérêt ponctuel que peuvent susciter certaines campagnes électorales, l’abstention grimpe lentement mais sûrement au Québec, comme dans la plupart des démocraties. Depuis les élections de 1994 — les dernières en date à avoir rassemblé plus de 80 % des Québécois —, le taux de vote a décru de 1,9 point de pourcentage par scrutin en moyenne.
M. Blais anticipe néanmoins une stabilisation de la participation électorale à moyen terme. « Je pense que ça va arrêter de baisser quand les derniers baby-boomers vont mourir », glisse-t-il avec une pointe de gêne.
Concrètement, comme les jeunes électeurs qui s’ajoutent à la liste électorale à 18 ans votent beaucoup moins que les baby-boomers qui la quittent (en décédant), l’abstention devrait poursuivre sa montée jusqu’au remplacement complet de cette génération qui vote massivement, juge le politologue.
« Pour les nouvelles générations, le vote est un mécanisme comme d’autres. Il est moins récurrent qu’il ne l’a été dans les générations précédentes. »
Faute d’être convaincus par les partis en place, plusieurs abstentionnistes, les plus jeunes en particulier, privilégient les voies non institutionnelles de l’expression politique, comme le boycottage, les manifestations ou la mobilisation citoyenne.
« Les jeunes n’ont plus confiance aux élus, ils n’ont plus confiance aux institutions », indique Stéphanie Gaudet, professeure à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa.
« C’est un grand problème pour la démocratie. Les politiciens, eux, ont peu d’intérêt, finalement, à parler des enjeux qui touchent les jeunes, parce que les jeunes représentent un groupe minoritaire du point de vue de la population électorale. »
« Aucune de ces réponses »
Le Parti nul, fondé en 2009, s’est donné la mission d’incarner officieusement l’option « Aucune de ces réponses » sur les bulletins de vote afin d’offrir une voix aux citoyens insatisfaits des partis en place ou du régime politique au sens large.
« Je trouve pas que c’est très juste ni même logique que 125 personnes qui sont toutes issues de la même sphère [nous représentent] à l’Assemblée nationale », déplore Jenny Cartwright, codirigeante du Parti nul. Ce sont des gens aisés, des gens éduqués, avec une moyenne d’âge, aux dernières élections, de 51 ans. Donc, qu’on appelle ça de la démocratie représentative, je trouve ça un peu un leurre. »
La candidate dans la circonscription montréalaise de Mercier dit partager la méfiance des abstentionnistes protestataires à l’égard des institutions démocratiques, mais voit le refus de voter comme un geste individuel aux effets limités. La « nulliste » souligne par ailleurs que l’abstention contribue indirectement au financement public des partis en place en raison du mode de calcul employé par Élections Québec.
De fait, l’allocation versée par l’institution est distribuée à partir du nombre total de personnes inscrites à la liste électorale, chacune valant un certain montant indexé annuellement (1,99 $ en 2026). Or, cette enveloppe de 12,2 millions est divisée selon le pourcentage des votes obtenus par chaque formation politique au scrutin précédent, ce qui ne tient pas compte des votes non exercés ou rejetés.
Pour le présent mandat, chaque abstentionniste inscrit sur la liste électorale en 2022 a donc généré environ 3 $ en allocations pour la CAQ (41 % des votes) et quelque 1 $ chacun pour Québec solidaire (15 %), le PQ (15 %), le Parti libéral du Québec (14 %) et le Parti conservateur du Québec (13 %).
Parmi les abstentionnistes les plus convaincus, certains vont même jusqu’à poser un acte d’apostasie politique, soit se retirer de la liste électorale pour s’exclure du calcul des allocations versées par l’institution.
Pas moins de 4400 électeurs se sont prévalus de cette disposition pour diverses raisons depuis le dernier scrutin, note Élections Québec.
Face à la méfiance de certains à l’égard de la démocratie, la professeure Stéphanie Gaudet espère voir les politiciens soutenir davantage « la culture démocratique », notamment en engageant les jeunes dans la discussion politique.
« Une démocratie, ce n’est pas juste des institutions, c’est aussi une façon de vivre, une façon de discuter, une façon de participer dans la vie de tous les jours. »
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