Israël: «Il est prématuré de dire que l'ère Netanyahu est terminée»

Gadi Eisenkot est chargé de former un nouveau gouvernement en Israël. C'est lui qui va être officiellement désigné par le président Isaac Herzog, presque deux semaines après les élections législatives qui n'ont pas permis de dégager une majorité. Le nom du chef du bloc de l'opposition a été soutenu par 67 députés, contre 46 pour le Premier ministre sortant Benjamin Netanyahu. Entretien avec Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l'université ouverte d'Israël.
RFI : Selon vous, la nomination de Gadi Eisenkot pour essayer de former un gouvernement est-elle une surprise ?
Denis Charbit : Non, ce n'est pas une surprise. Pour une raison très simple : la semaine dernière, le président de l'État d'Israël, lorsqu'il a reçu les résultats officiels, a invité, comme la tradition politique l'exige, les représentants de tous les partis politiques représentés dans cette nouvelle chambre pour leur demander à qui ils souhaitaient confier le soin de former le gouvernement. Et effectivement, Eisenkot a fait le plein des voix, puisque 67 députés se sont engagés et considèrent, en tout cas, que c'est à lui qu'il faut confier le soin de former ce gouvernement.
Isaac Herzog recevra aujourd'hui Gadi Eisenkot à 17 h (16 h heure française), et il lui confiera officiellement cette charge. Ce dernier disposera alors de 28 jours, et il peut demander une rallonge de 18 jours, pour former ce gouvernement qui ne s'annonce pas une affaire très facile.
Est-ce qu'on aurait pu imaginer, il y a quelques mois encore, que cet ancien chef d'état-major serait un jour quasiment aux portes du pouvoir en Israël ? Ce n'est pas une personnalité particulièrement très connue initialement du grand public. Qu'est-ce qu'on sait de lui ?
Alors non. Il est très connu du grand public pour une raison très simple : il a été de 2015 à 2018 le chef d'état-major de l'armée israélienne. Et en Israël, tout le monde connaît le nom du chef d'état-major. Ce n’est pas une personnalité discrète.
Après, il s'est un peu mis en retrait, comme la loi l'exige. Puis il est rentré en politique en 2022. Mais ça, c'est plutôt à son avantage dans la mesure où en Israël, comme dans beaucoup d'États démocratiques, on est toujours un peu suspicieux envers des gens qui sont trop longtemps dans l'arène politique.
Lui, de ce point de vue-là, est un novice. Il a cultivé une image d'intégrité. Son parti, d'ailleurs, s'appelle « droit », mais cela veut dire également « honnête » en hébreu, par rapport à l'image très sulfureuse de Benyamin Netanyahu. Donc connu, il l'est.
Il est vrai aussi que c'est incontestablement une première victoire - qui n'est encore pas définitivement garantie - que d'avoir été le premier, d'avoir devancé Netanyahu en montrant une majorité de députés favorables à ce que ce soit lui qui commence les fameuses tractations pour former un gouvernement.
Après sa désignation qui va intervenir en fin d'après-midi par le président, qu'est-ce qui va se passer concrètement dans les prochains jours ? Que va faire Gadi Eisenkot ?
C'est là que les problèmes commencent, parce que l'arithmétique est impitoyable. Elle ne permet à Gadi Eisenkot que des solutions, mais qui ne font pas l'unanimité de tous les acteurs de ce bloc du changement dont il était à la tête, avec quatre partis différents. En ce sens, et c'est peut-être la différence : là où Netanyahu était le chef incontesté de son bloc - même s'il est impuissant à obtenir une majorité - Eisenkot est « tout neuf ». C'est peut-être le défaut de sa qualité.
C'est-à-dire que les autres leaders comme Avigdor Liberman, Yaïr Lapid, Naftali Bennett, à la tête d'autres formations politiques, ne reconnaissent peut-être pas autant son autorité. Et encore une fois, les formules qui se présentent obligent en quelque sorte la plupart des partis politiques, y compris à Eisenkot, à remettre en cause les promesses qu'ils ont faites.
Alors quelles sont ces promesses ? Il y en a eu trois essentielles. La première : pas de gouvernement avec Netanyahu, on clôt l'ère Netanyahu, c'est vraisemblablement celle à laquelle tous les partis politiques de ce bloc tiennent. On ne veut pas de gouvernement d'union nationale, en tout cas pas aujourd'hui, tant qu'on n'a pas essayé une combinaison majoritaire qui permettrait de se passer de Netanyahu.
La deuxième promesse, c'est que la plupart de ces partis politiques, de ce bloc du changement, ne veulent pas siéger avec les partis orthodoxes. La condition [pour gouverner] pour un parti orthodoxe - il y en a deux dans l'actuelle Knesset - c'est de maintenir le statu quo qui existe depuis 1949, à savoir que les orthodoxes sont exemptés du service militaire de facto. Or, après une guerre qui a duré trois ans, on réclame une loi qui permettrait à la plupart d'entre eux de faire un service militaire, suivi d'un service de réservistes, comme l'ensemble de la population juive en Israël.
Et la troisième promesse, c'était de ne pas siéger avec les partis arabes.
Alors, quel est le problème ? Il est très simple : ces trois promesses auraient pu être parfaitement réalisées si ce bloc des quatre partis avait totalisé ensemble 61 sièges [le seuil de la majorité]. Or, ce n'est pas le cas. Ils sont 48. Et donc, de deux choses l'une : ou bien on s'allie aux orthodoxes et on arrive à une coalition très courte de 60, c'est-à-dire même pas une majorité absolue. Ou bien on s'associe aux partis arabes, quelles que soient les modalités de leur intégration - soutien de l'extérieur, parti de la coalition sans être ministre dans le gouvernement. Et à ce moment-là, il y a 67 députés. Mais ça suppose notamment pour Liberman, pour Lapid, pour Bennett et même Eisenkot de renoncer à cette promesse-là : « Nous siégerons sans avoir besoin ni des orthodoxes ni des partis arabes. »
Et d'une certaine manière, si je peux permettre de parler un peu personnellement, ils l'ont bien mérité. On ne fait pas de promesses de ce type tant qu'on n'a pas l'arithmétique devant soi. Or, comme je l'ai dit tout à l'heure, elle est impitoyable. Il n'y a pas 61 sièges.
Cela risque quand même de se jouer avec ces partis arabes. Ça peut aussi dépendre de leur niveau d'implication dans cette future coalition ?
Exactement. Et je pense que c'est la ligne d’Eisenkot. Là-dessus d'ailleurs, il faut le dire, ce refus d'associer les partis arabes n'a pas été décliné de la même manière. Et je dirais qu’Eisenkot, durant la campagne, a été très prudent en disant « voilà, il y a quelques conditions qu'il faudra remplir » et vraisemblablement, les deux partis arabes auraient été d'accord pour répondre à ces conditions.
Mais il y a Liberman, notamment, qui est à la tête d'un parti populiste mais hostile à Netanyahu - c'est d'ailleurs pour ça qu'il est intégré dans cette coalition. Après les élections, il a clairement dit : « Il n'est pas question pour moi de siéger dans un gouvernement soutenu par deux partis arabes. » Donc, c'est un casse-tête hébraïque, si je puis dire, qui va être long.
La solution d’Eisenkot, pour l'instant, c'est une coalition des 48, donc un gouvernement ouvertement minoritaire, mais qui serait soutenu - soutien ou abstention - par le parti Raam de l'extérieur, sans avoir rien négocié. Et à ce moment-là, la coalition adverse, celle de Netanyahu, totaliserait un suffrage inférieur.
Donc ce serait un gouvernement minoritaire, mais dont Eisenkot est à peu près convaincu qu'il peut durer très longtemps. Même si, arithmétiquement parlant, il ne dispose pas d'une majorité absolue.
Ce qui continue toujours de les unir, c'est de vouloir clore l'ère Netanyahu. Ça veut dire que c'est la fin de Benyamin Netanyahu, ou c'est encore un peu trop tôt pour le dire ?
Alors, c'est un peu trop tôt pour le dire. Même si Netanyahu n'a plus les moyens politiques de former, avec son bloc de quatre partis, une gouvernement.
Ça veut qu’il ne pourra pas être désigné par la suite par le président Herzog. Si jamais Eisenkot n'arrive pas à former ce gouvernement, il ne devrait pas se tourner vers Netanyahu, ça ne servirait à rien ?
Si, la loi l'oblige, la tradition politique l'oblige, en cas d'échec du premier, à confier [la charge] au second. Ce sera donc le tour de Netanyahu. Mais Netanyahu n'a aucune chance de former un gouvernement [avec ses partis].
En revanche, il peut proposer, ce qu'il a fait d'ailleurs depuis les résultats, un gouvernement d'union nationale qui lui permettrait à minima de rester deux ans Premier ministre - en gros jusqu’au moment où Trump aura lui-même terminé son mandat. Ensuite, les deux années suivantes, ce serait au tour de Gadi Eisenkot.
La grande problématique pour Eisenkot et ses alliés, c'est d'abord que la promesse principale aux électeurs est : « On en termine avec l'ère Netanyahu. » Et puis il y a de la suspicion à l'égard de Netanyahu : en 2020, celui-ci avait fait la même proposition, toujours à cause d'un match nul électoral, à Benny Gantz, celle d'être son second deux ans plus tard. Une fois son mandat expiré, il avait manœuvré politiquement pour que Benny Gantz ne puisse pas devenir Premier ministre à sa place. Donc, c'est dans ce climat de suspicion que cette revendication d'un gouvernement d'union nationale reste encore en vigueur.
Beaucoup d'Israéliens y sont attachés. Ils veulent bien clore à moitié « l'ère Netanyahu » - n'oublions pas que c'est le parti qui est arrivé en tête, avec près d'1,2 million d'électeurs. Et donc, à cet égard, il est prématuré de dire que l'ère Netanyahu est terminée.
De nouvelles élections sont-elles envisageables ?
C'est envisageable et Netanyahu y tient beaucoup. Certains disent que si Herzog lui confie le soin de former le gouvernement, il renoncera très vite pour convoquer de nouvelles élections.
Et ça serait le pire scénario ?
Pour les Israéliens, c'est le pire scénario. On y a été pendant quatre ans, ça n'a jamais véritablement aidé à départager. Mais on pense que, par exemple, les électeurs arabes ne se mobiliseront pas une seconde fois. Ceux qui avaient voté pour le bloc du changement et qui venaient de l'extérieur ne reviendront pas une seconde fois. Et donc, à cet égard, Netanyahu semble être le plus intéressé de tous à bénéficier de ce scénario, effectivement.
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