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Thursday, October 15, 2026

La mer Noire devient le théâtre d’attaques russes quasi quotidiennes : pourquoi la guerre en Ukraine se rapproche des côtes bulgares et roumaines

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Un chimiquier en feu ce jeudi matin : des explosions ont eu lieu à bord du "Wine Trader", un navire battant pavillon du Saint-Marin. Sept des douze membres d’équipage sont portés disparus. Le navire se trouvait au mouillage depuis plusieurs jours à 13 milles marins (24 km) à l’est de l’embouchure du canal de Sulina, un des bras du Danube. Des témoins affirment qu’il a été touché par deux drones.

Des opérations de secours ont aussi été déclenchées pour venir en aide au "Yara J", tanker battant pavillon des Comores et victime d’un incendie à bord alors qu’il était vide. L’équipage est finalement parvenu à éteindre lui-même le feu.

Cette nuit, des drones russes ont été détectés non loin des lieux de l’attaque du "Wine Trader", à proximité de l’île ukrainienne des Serpents. L’autorité navale roumaine ouvre une enquête.

La Russie affirme que deux navires transportant des cargaisons militaires, en route vers le port ukrainien d’Odessa, ont été touchés en mer. Elle ne précise toutefois pas quels navires.

De plus en plus d’attaques en mer Noire

Son cas est loin d’être unique : la côte occidentale de la mer Noire a récemment été le théâtre d’une série d’attaques par drones croissantes depuis le mois de juin.

Toujours plus d’attaques contre des navires civils, de plus en plus fréquentes, explique Tomas Alexa, analyste senior chez Ambrey, société d’analyse et d’assurance de risque maritime : "Au cours des deux dernières semaines, la Russie a élargi la zone géographique de ses attaques. Des incidents ont eu lieu dans les eaux bulgares et roumaines ; une nouvelle attaque a d’ailleurs eu lieu ce jeudi matin dans les eaux roumaines, visant un navire marchand. Cette extension géographique accroît la menace qui pèse sur tous les navires naviguant dans les eaux roumaines, bulgares et turques. Si la nature des cibles reste inchangée — la Russie continue de viser des navires ayant entretenu, ou entretenant toujours, des relations commerciales avec l’Ukraine —, le périmètre géographique, lui, s’est élargi."

Au début du mois de juin, la grande majorité de ces frappes étaient le fait des forces ukrainiennes, principalement dans les eaux russes, mais aussi dans les eaux turques — ou à proximité de celles-ci — alors que les navires faisaient route vers la Russie."

"Concernant une éventuelle pression accrue sur la Russie ou l’Ukraine, poursuit Tomas Alexa, je constate que les frappes ukrainiennes contre des navires marchands ont nettement diminué au cours des deux derniers mois. Plus de 85% de l’ensemble des frappes visant des navires marchands ces 60 derniers jours ont été menées par les forces russes. Au début du mois de juin, la grande majorité de ces frappes étaient le fait des forces ukrainiennes, principalement dans les eaux russes, mais aussi dans les eaux turques — ou à proximité de celles-ci — alors que les navires faisaient route vers la Russie."

Le risque est partout, y compris pour les bateaux de secours qui peuvent à leur tour se faire attaquer ou rencontres des mines.

Au moins 45 bâtiments de marine marchande ont été attaqués ces 12 derniers mois dans des zones de mer Noire exemptes d’incidents liés au conflit entre la Russie et l’Ukraine, selon Ambrey. Et d’après la Chambre de commerce maritime de Turquie, ce sont même plus de 163 navires civils ou commerciaux qui ont été pris pour cible dans la région au cours des huit premiers mois de 2026.

Primes d’assurance en hausse

Inutile de dire que cela mène les assureurs à relever le niveau de risque – et leurs primes – dans ces zones. Des primes qui bondissent en quelques mois de quelques pourcents à plus de 10%, explique Tomas Alexa sans donner de chiffres précis. Ce qui fait que beaucoup ne veulent tout simplement plus souscrire d’assurance pour le trafic maritime vers l’Ukraine et la Russie en mer Noire.

L’organisation de l’assurance maritime basée à Londres JWC a ajouté il y a un mois la mer Noire à sa liste de zones présentant de hauts risques de guerre, terrorisme ou autres. La nouvelle zone de risque inclut les zones économiques exclusives turques, roumaines, bulgares et géorgiennes, mais pas leurs eaux territoriales, plus proches des côtes.

"L’ajout de ces zones à la liste reflète le fait que la guerre a déjà dépassé les eaux russes et ukrainiennes", commente Tomas Alexa.

Cela décourage évidemment les armateurs d’envoyer leurs navires dans la zone. Il faut aussi prévoir des primes de risque pour les équipages, car beaucoup de marins et capitaines refusent souvent d’encore mettre le cap sur l’Ukraine en mer Noire ou tout simplement d’y naviguer.

Economie ukrainienne

Tout cela pèse sur l’économie ukrainienne, poursuit Tomas Alexa de Ambrey : "L’impact est considérable, car il est question de frappes ayant atteint la Bulgarie et la Roumanie. Ces événements attirent l’attention, tant du public que des médias internationaux. Toutefois, les attaques contre les navires présents dans les eaux ukrainiennes n’ont pas été incessantes au cours des trois ou quatre derniers mois. La Russie a pris pour cible jusqu’à 85% des navires ayant circulé en mer Noire au cours du dernier mois et demi. Cela a considérablement entravé la capacité de l’Ukraine à exporter ses céréales — un secteur qui représente une part importante de son PIB — au point que les Ukrainiens ont dû réorienter leurs flux vers les ports du delta du Danube ; or, les attaques y ont suivi. À l’heure actuelle, les frappes se concentrent sur le port d’Izmaïl — situé dans le delta du Danube — qui a été, au cours du mois écoulé, le deuxième port ukrainien le plus durement touché."

La Bulgarie demande de l’aide

Mardi, deux navires marchands ont été frappés par des drones au large de la Bulgarie. L’un d’eux a sombré, le cargo HS "Dignity", sous pavillon de Guinée-Bissau, et onze de ses membres d’équipage sont portés disparus. Le cargo ukrainien "Chelsea 3" sous pavillon maltais a été touché par trois drones mais son équipage a été secouru.

L’équipage rescapé d’un navire attaqué par drone cette semaine au large de la Bulgarie en mer Noire © Nikolay DOYCHINOV / AFP

Pour Iliana Iotova, présidente bulgare qui réclame un moratoire sur l’utilisation de drones contre les navires marchands, la situation est "alarmante et risquée".

"Les attaques graves et sans précédent d’aujourd’hui montrent que la guerre a atteint la mer Noire et que le conflit s’aggrave. Parce que les couloirs de navigation ont été perturbés, nous craignons que, si cela continue, nous soyons confrontés à de graves problèmes d’approvisionnement en pétrole pour notre raffinerie, ainsi qu’aux pertes que nous subissons et à la perturbation des couloirs d’approvisionnement alimentaire desservant l’Afrique, l’Asie et le reste du monde."

La Bulgarie, soupçonnant la Russie d’être à l’origine de cette attaque, a convoqué l’ambassadrice russe qui prétend ne pas disposer d’informations et n’exclut pas la possibilité que "ces attaques représentent une provocation d’une troisième partie".

"Il n’y a aucune logique à ce que l’Ukraine attaque ses propres navires et équipages, étant donné que l’issue de toutes ces attaques favorise la Russie et que la logique pointe dans cette direction. Le problème, c’est que nous ne pouvons pas le prouver", réplique pour sa part le Premier ministre bulgare Roumen Radev.

La Bulgarie renforce la surveillance radar le long de ses côtes. Des systèmes de missiles sol-air sont déployés. Sofia demande une assistance internationale pour l’enquête sur les attaques visant des navires commerciaux, ainsi qu’un soutien de l’Union européenne et de l’OTAN pour renforcer les systèmes de surveillance et de contrôle et les capacités de réaction face aux attaques de drones.

A noter que la Bulgarie ne peut répliquer militairement que dans ses eaux territoriales, alors que les incidents de la semaine se sont déroulés en dehors.

La réaction de l’Europe et de l’OTAN

Que peut faire l’Europe pour protéger le trafic maritime en mer Noire ? L’an dernier, l’Union a lancé une stratégie pour renforcer la sécurité dans la région : "La région de la mer Noire est la cible privilégiée des actions hybrides", déclarait la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas.

La stratégie européenne consiste à sécuriser le corridor maritime de la mer Noire et à protéger les infrastructures et les actifs critiques, notamment les installations offshore et les câbles sous-marins. Elle prévoit la création d’un centre de sécurité maritime de la mer Noire, pour améliorer la coopération entre les garde-côtes et analyser les données recueillies par les capteurs marins et alerter en cas de danger potentiel ou imminent.

Depuis 2022, l’OTAN muscle aussi sa présence en mer Noire, comme elle le fait en Baltique, mais reste soumise à l’accord de la Turquie pour y envoyer plus de navires. La convention de Montreux de 1936 interdit l’envoi de toute force armée supplémentaire par le détroit du Bosphore contrôlé par la Turquie. L’accord d’Ankara est donc nécessaire pour l’envoi d’une flotte supplémentaire en mer Noire.

Déminage

L’Alliance organise déjà une opération conjointe entre la Turquie, la Bulgarie et la Roumanie pour déminer en continu les routes de l’ouest de la mer Noire. C’est une mesure significative pour réduire la menace sur le trafic maritime en mer Noire.

"La Roumanie, la Bulgarie et la Turquie intensifient leurs efforts, estime Tomas Alexa de chez Ambrey. Dans le cadre de l’OTAN, certains déploiements — qu’il s’agisse d’avions de combat ou de systèmes antiaériens — assurent la protection non seulement de ces pays, mais aussi de leurs eaux territoriales. Toutefois, il est impossible de protéger tous les navires, en permanence, dans ces zones. Aucune marine au monde n’en est capable actuellement, compte tenu de la fréquence élevée des attaques menées à faible coût. Lorsqu’un drone, dont le coût avoisine les 150.000 dollars, est utilisé pour cibler un navire ou une infrastructure portuaire en Ukraine, les systèmes antiaériens mobilisés pour contrer cette menace s’avèrent, eux, bien plus onéreux."

"Par ailleurs, bien que les eaux territoriales de la Bulgarie et de la Roumanie ne soient pas immenses, elles restent suffisamment étendues pour rendre le terme 'sécurisation' inapproprié. Ces pays peuvent, certes, contribuer à atténuer certaines menaces et engager des discussions avec les ambassadeurs russes en poste sur leur territoire ; mais à ce stade, ces démarches ne semblent guère porter leurs fruits."

L’OTAN cartographie aussi par satellite la zone à risque. Elle patrouille avec des drones de haute altitude Phoenix et des avions AWACS pour surveiller les déplacements en mer Noire et les éventuels décollages de drones aériens ou départ de drones maritimes de surface.

Elle accentue aussi ses systèmes de protections contre le brouillage et le détournement des navires marchands et développe les systèmes anti-drones et l’artillerie côtière en Roumanie et Bulgarie.

La Belgique participe d’ailleurs régulièrement à ces actions en déployant des chasseurs F-16 à Constanța en Roumanie pour patrouiller au-dessus de la mer Noire.

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