Georges Perec, sans "e" ni IA

À la Bibliothèque nationale de France, une exposition explore l'œuvre de Georges Perec, maître de l'écriture sous contrainte. L'occasion de s'interroger : à l'heure de l'intelligence artificielle, écrire sans la lettre "e" relève-t-il encore de l'exploit ?
Georges Perec allume une cigarette entre deux dédicaces pour "La Vie mode d'emploi" (Prix Medicis), le 27 novembre 1978.
Photo par MICHEL CLEMENT / AFP
Écrire un roman de 300 pages sans jamais utiliser la lettre "e" : c'est le tour de force réalisé par Georges Perec dans La Disparition, paru en 1969. Un dispositif qui interdit l'emploi de milliers de mots parmi les plus courants de la langue française. Cet exercice d'écriture sous contrainte est appelé "lipogramme" ; il est emblématique de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), un groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par l'écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais.
Georges Perec (1936-1982), qui fut documentaliste au CNRS, est à l'honneur à la Bibliothèque nationale de France (BnF), à Paris. L'exposition Georges Perec, modes d'emploi rassemble près de 300 pièces, dont de nombreux manuscrits, photographies, dessins et objets personnels.
Tomates et cantatrice
L'exposition propose une plaisante scénographie articulée autour des six voyelles... même le "e". L'humour est omniprésent - et l'on peut regretter que ne soit pas évoquée à la BnF la parodie d'article scientifique sur la "Démonstration expérimentale d'une organisation tomatotopique chez la cantatrice" (en vulgarisant, on parlerait de "lancer de tomates sur cantatrice"). Originellement écrit par Perec en anglais, ce texte avait été publié en 1984 par Sciences et Avenir dans une traduction d'Hervé Le Tellier.
Cette visite révèle aussi les multiples facettes d'un écrivain qui ne se résume pas à La Disparition. Des Choses à La Vie mode d'emploi, en passant par Je me souviens, son œuvre explore aussi bien les possibilités infinies du langage que les objets du quotidien, la mémoire et l'absence. Une absence qui traverse la vie de Georges Perec, dont la mère fut assassinée à Auschwitz. L'écrivain mourut prématurément d'un cancer, à 45 ans.
L'IA écrit facilement sans "e"... ou pas ?
L'exposition illustre à merveille un paradoxe : loin de brider l'imagination, la contrainte peut devenir un formidable moteur de création. Et elle suscite une interrogation contemporaine : qu'aurait pensé Perec de l'intelligence artificielle générative ? Aujourd'hui, demander à une IA de produire un texte sans la lettre "e" ne semble plus relever de l'exploit, même si le résultat n'est pas toujours irréprochable (voir ci-dessous). Mais respecter une contrainte ne suffit pas à faire œuvre. Tout le génie de Perec fut précisément de transformer cette difficulté en littérature.
"Georges Perec, modes d'emploi", BnF, site François-Mitterrand, Paris, jusqu'au 14 février 2027.
TRADUCTION. L'auteur de ces lignes a fourni à ChatGPT un extrait de l'un de ses précédents articles, consacré à la satire Digger. La demande à l'IA : en écrire une version sans "e", selon une contrainte d'écriture semblable à celle que s'était imposée Perec dans La Disparition. Voici le résultat, à comparer avec la version originale. Le texte est reproduit sans correction. Surprise : deux "e" se sont glissés dans la prose de l'IA, décidément pas infaillible...
"Tom au tapis ! Non, pas pour un film d'action. Dans un film sur l'or noir, Tom voulait fuir l'action, son dada durant vingt ans, pour un grand coup visant l'Oscar. Mais son pari aboutit à un fiasco. Iñárritu (« Birdman ») aux manchons du tournage, son film n'a produit, au bout du 2ᵈ samedi-dim., qu'un total fort bas : 14,4 millions $ aux USA ; au plan mondial, 35,3 millions $, pas plus.
Un papy bouffon, un roi du brut
Un journal du showbiz croit savoir qu'un studio US pourrait y voir partir 245 millions $. Un flop colossal : son coût total, promotion incluse dans son calcul, avoisina 300 millions $. « Au plan du fric, un pur fiasco », dit un patron d'un journal du showbiz.
Pourtant, Hollywood avait mis un gros montant dans la promotion du film : Tom, star au statut mondial, un grand nom du 7ᵉ art, un grand bruit autour du film. Dans son film au ton noir, Tom fait un papy bouffon, un magnat du brut sans foi ni loi. Son ambition : sortir l'or noir du sol glacial du Grand Nord. Mais son puits provoqua un bris dans un colossal bloc flottant. Au fil du courant, il part droit sur nos pays. Au bout du parcours : un choc fatal, puis un chaos absolu..."
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