Le mouvement hindou BAPS est devenu «le fer de lance de la politique d'influence de l'État indien»

BAPS, c'est le nom de l'organisation religieuse hindoue qui défraie la chronique après l'incident de la Tour Eiffel, à Paris. Lors de la venue d'une délégation du BAPS (Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha), les femmes employées sur la Tour Eiffel ont été écartées des lieux de la visite, provoquant le scandale. Le mouvement qui vient d'inaugurer le 6 septembre dernier un temple à Bussy-Saint-Georges, à 30 km de Paris, a une nouvelle fois affiché son conservatisme mais aussi les liens qu'il entretient avec le Premier minitre indien. Narendra Modi l'utilise ouvertement pour son soft power et la promotion de son nationalisme hindou à travers le monde. Présentation de ce mouvement avec Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'Inde et de l'Asie du Sud.
RFI : le BAPS, cette organisation religieuse hindoue, fait parler d'elle en France, souvent accusée de promouvoir une vision ultra-conservatrice de la société, on l'a vu avec cet incident à la Tour Eiffel. Ce mouvement, d'où vient-il et que représente-t-il aujourd'hui ?
Christophe Jaffrelot : C'est d'abord une organisation du Gujarat, la région de l'ouest de l'Inde où est né ce mouvement au début du XXème siècle et qui est restée son bastion. Il y a très peu de temples du BAPS hors de l'État du Gujarat. Il y en a un à New Delhi, la capitale, qui sert un peu de vitrine, mais c'est tout en Inde.
Par contre, comme les Gujaratis ont essaimé à travers le monde et représentent la première diaspora indienne, il y a des temples BAPS partout. Ça va de l'Afrique australe au Canada en passant par les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Australie. Là, vous avez les grands temples du BAPS.
Ça représente peu de choses si on compte en termes de population. La masse des hindous n'est pas, et de loin, derrière le BAPS. Mais la proximité de ce mouvement avec l'élite politique indienne fait aujourd'hui toute la différence. Même s'ils ne sont pas très nombreux, ils sont très influents.
On peut dire que la promotion d'une vision conservatrice de la société par le BAPS s'accorde bien avec le nationalisme hindou du Premier ministre Narendra Modi ?
Narendra Modi, qui vient du Gujarat, a depuis 40 ans des relations étroites avec le BAPS. Les prêtres du BAPS l'ont adoubé, légitimé lorsqu'il est arrivé au pouvoir en 2014. Modi les a ensuite défendus et protégés. Lorsque le séisme de 2001 a détruit des centaines de milliers de maisons au Gujarat, il est devenu ministre en chef de l'État et s'est appuyé sur ce mouvement pour reconstruire. Le BAPS est très riche et a reconstruit à sa manière, en plaçant ses temples au centre des villages et en faisant en sorte que les intouchables et les musulmans en soient exclus. C'est du win win (gagnant-gagnant). Narendra Modi reçoit la bénédiction, la légitimation par le religieux. Et ces religieux prennent des positions dans la société gujaratie encore plus forte grâce son appui.
Narendra Modi a utilisé ce mouvement comme le représentant de l'hindouisme pour sa politique de soft power. C'est le BAPS qui est le fer de lance de cette politique, de sorte qu'il inaugure en personne les temples du BAPS à travers le monde. Modi est allé pour cela à Abou Dabi en 2024. En ce qui concerne le temple français, l'inauguration a été en quelque sorte virtuelle puisqu'il était en visioconférence, mais il a fait la démarche.
Donc, on a une sorte de Gujarat, nation de l'hindouisme, surtout en diaspora, qui est promu par l'État indien. Et d'ailleurs, on a vu l'implication très forte de l'ambassade de l'Inde à Paris pour le Temple de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. Elle a suivi tous les travaux. L'ambassadeur de l'Inde à l'UNESCO, installé aussi à Paris, a été impliqué dans toutes les étapes de la mise en œuvre de ce projet. Donc, on a une communauté faible au plan démographique, influente au plan politique et ça se voit à travers l'action internationale de l'Inde.
Le mélange entre religion et politique n'est pas nouveau en Inde, on l'a vu depuis longtemps, notamment avec le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou de Narendra Modi. Peut-on dire que le BAPS, tel que vous le présentez, est aussi devenu une arme politique ?
Ça se veut une arme politique en termes d'influence. Et alors on l'a vu ailleurs de façon plus spectaculaire en Grande-Bretagne, aux États-Unis. Les temples BAPS, ce sont les lieux où l'on invite les responsables des gouvernements, américain et britannique. Le roi d'Angleterre Charles III a lui-même, il y a six mois, été invité dans le plus grand temple d'Angleterre au nord de Londres. C'est une façon de montrer aux élites politiques des pays d'accueil que l'hindouisme a un soft power à une civilisation qu'il faut reconnaître, cultiver. Et c'est ça que le BAPS cherche avant tout.
Pourquoi fallait-il qu'il y ait un temple aussi immense à Paris où il y a si peu d'hindous ? Parce que c'est un symbole. Ça permet de montrer que même là, l'hindouisme peut planter une sorte de drapeau. Et pourquoi fallait-il aller à la Tour Eiffel qui n'a rien à voir avec la religion ? Parce que justement c'est le symbole, c'est le trophée que l'on remporte. Donc, c'est effectivement une forme de bras armé d'une politique d'expansion culturelle, civilisationnelle. On parle toujours de civilisation hindoue, tant au gouvernement indien qu'au sein du mouvement BAPS.
Malgré cette recherche d'influence, il y a quand même un embarras de l'organisation BAPS, comme du gouvernement indien, après l'incident de la Tour Eiffel à Paris. L'image donnée n'est pas très bonne. Quelles sont les retombées possibles ?
En Inde, ça a beaucoup d'écho parmi les quelques médias encore indépendants, et ils sont très peu nombreux. Donc, ça a beaucoup d'écho dans un écosystème tout de même réduit. Mais les grands journaux indiens ont quand même relaté cet incident. Les médias online bien sûr aussi. Ça n'ira pas plus loin. C'est plutôt à l'international que le problème se pose. L'écho que cette affaire a eu en Grande-Bretagne est considérable. Il l'est aussi en Allemagne, où il y a des temples en construction. Également en Australie.
Partout, il y a un vrai malaise qui se développe vis-à-vis de cette diaspora qui ne s'intègre pas, qui cherche de plus en plus à exprimer la supériorité de l'hindouisme comme civilisation, qui refuse les réglementations concernant les discriminations de caste, qui refuse aussi que dans les manuels d'histoire, ou de sciences sociales en général, qu'on décrive l'Inde d'une manière réaliste. Donc, il y a des tensions croissantes. Et cette affaire a été d'autant plus répercutée par les médias des pays où il y a une forte diaspora hindoue et où le malaise grandit.
En Grande-Bretagne, où il existe une forte communauté indienne, le BAPS représente-t-il un danger pour la société, un peu comme l'islam politique dans les années 2000 ?
Oui, les Britanniques ont d'ailleurs été sous le choc lorsque des émeutes entre hindous et musulmans se sont produites en 2022 à Leicester après un match de cricket entre l'Inde et le Pakistan. À ce moment-là, il est devenu évident que des deux côtés, tant celui de la minorité musulmane que de la minorité hindoue, on s'organisait, on s'armait, et les enquêtes sont encore en cours.
C'est là où l'influence joue un rôle essentiel. L'influence que le mouvement nationaliste hindou a acquise auprès du pouvoir politique britannique est telle que les enquêtes piétinent. Et c'est bien là un des grands enjeux de toutes ces affaires : jusqu'où ce mouvement peut-il neutraliser l'État de droit ? C'est un des grands enjeux auxquels la France devrait prêter attention parce que la question se pose. Comment a-t-on pu autoriser la construction d'un temple de ce genre dans la patrie de la laïcité ? À quelle chaîne de commandement a-t-on affaire ?
Il semble bien difficile pour les pays de réagir frontalement, en raison des enjeux économiques et stratégiques vis-à-vis de l'Inde. Comment la France et les pays peuvent ou devraient réagir, selon vous ?
Il faut se prémunir de ce genre d'entrisme et il faut appliquer nos lois. Les lois de la République qui impliquent notamment une séparation du religieux et du politique. Le religieux a vocation à se retrouver dans la sphère privée, dans la société française. Et donc là, avec la construction de ce temple, on se retrouve avec une situation assez inédite avec des personnalités politiques qui approuvent une opération d'ordre religieux menée par un État étranger.
Peut-être qu'une enquête aurait pu être menée avant. Le fait que les prêtres du BAPS ne puissent pas côtoyer les femmes est de notoriété publique. C'est la règle. Donc, que cette question ait surgi par le biais d'un incident à la Tour Eiffel et posé le problème que l'on sait reflète tout de même un manque de préparation.
Et puis, il y a un autre enjeu qui explique la taille du temple près de Paris, c'est qu'il a été localisé à proximité de Disneyland. L'objectif est assez clair. Lorsque les touristes indiens visitent l'Europe, ils mettent un point d'honneur à se rendre à Disneyland quand ils en ont les moyens. C'est quand même le cas assez généralement. Hé bien maintenant, ils feront un crochet par le temple de Bussy-Saint-Georges.
Le BAPS est-il en progression aujourd'hui en Inde et à l'étranger. Sa vision est-elle en train de gagner du terrain ?
Oui, c'est un mouvement qui a le vent en poupe, car il est très proche du pouvoir en Inde. Un exemple illustre cet état de fait. Narendra Modi a inauguré en 2024 un temple hindou à Ayodhya, dans l'État indien de l'Uttar Pradesh, construit sur les décombres d'une mosquée qui avait été détruite par les nationalistes hindous en 1992. Le modèle architectural de ce temple, est celui du mouvement BAPS. C'est le modèle Narayan qui devient en quelque sorte le standard qui incarne l'hindouisme.
Le BAPS se veut le représentant de l'hindouisme alors que c'est une secte très minoritaire de l'hindouisme. Ils veut être la référence, le modèle. Ça se voit au niveau national, en Inde. À l'international, c'est évidemment un mouvement qui est en pleine expansion, à mesure que les Gujaratis prennent des positions sociales et économiques dans les pays. Un exemple parmi tant d'autres, les chaînes de motels américaines sont presque toutes contrôlées par des Gujaratis qui sont, pour la plupart, membres du BAPS.
À lire aussiFrance: le temple du BAPS, de culte hindou, a accueilli ses premiers fidèles
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.