Vu d'Europe : en Espagne, les femmes font vivre les campagnes mais peinent encore à faire valoir leurs droits

L'avenir des campagnes espagnoles repose en grande partie sur les femmes, dont le travail alimente la production alimentaire, assure le renouvellement des générations et fait vivre les territoires ruraux au quotidien. C’est pour saluer cet engagement que 2026 a été déclarée à la fois Année internationale des agricultrices et Année internationale des parcours et éleveurs pastoraux. L’ONU et la FAO souhaitent ainsi mettre en lumière les agricultrices, les éleveuses, les apicultrices et les productrices du secteur agroalimentaire.
Les travailleuses du monde rural ont un rôle primordial puisqu’elles assurent également la pérennité des exploitations agricoles et le maintien de la population dans des territoires confrontés au dépeuplement et à l’exode rural. Elles continuent cependant de se heurter à d’importantes inégalités dans l’accès aux terres agricoles, aux financements, aux technologies et aux instances décisionnelles.
Aujourd'hui présentes dans presque tous les domaines du secteur agroalimentaire, elles travaillent dans des exploitations agricoles et d'élevage, gèrent des ruchers, produisent du fromage, de l'huile d'olive, du vin et des conserves. Elles dirigent des coopératives et développent des projets liés à la transformation et à la commercialisation des produits alimentaires. Elles sont, en outre, le pilier sur lequel repose une grande partie de l'activité économique et sociale des zones rurales.
Une horticultrice cueille des tomates sous serre à Almería (Espagne). © Joaquín Terán / UPA
Une présence croissante, mais une égalité de droits encore lointaine
Leur présence au sein du secteur agricole a considérablement augmenté ces dernières décennies. Selon les chiffres du ministère espagnol de l’Agriculture, elles représentent actuellement 26,3 % de la main-d’œuvre agricole, soit environ 247000 travailleuses, parmi lesquelles des agricultrices, des éleveuses et d’autres professionnelles de cette branche d’activité.
L'arrivée massive de femmes dans ce secteur ne s’est pourtant pas accompagnée d'une hausse de leur représentation parmi les propriétaires ou au sein des instances décisionnelles. Selon les données de l'INE compilées par RTVE, elles ne représentent que 30% des exploitants agricoles.
Pour Teresa López, présidente de la Fédération des associations de femmes rurales (FADEMUR), les progrès sont évidents, mais insuffisants : "Nous avons fait d’énormes progrès en matière de sensibilisation, de visibilité et d’intégration des femmes dans le discours public, mais il est toujours difficile de traduire ces avancées dans le quotidien des agricultrices, des éleveuses et des travailleuses rurales", explique-t-elle à RTVE Noticias.
Par ailleurs, les exploitations agricoles dirigées par des femmes ont tendance à être économiquement plus modestes. Elles génèrent un chiffre d'affaires moins élevé et disposent de moins de moyens pour investir, se moderniser ou développer leurs activités.
"Les exploitations agricoles dirigées par des femmes sont plus petites, et elles rencontrent davantage de difficultés pour accéder au crédit, à la formation et aux différentes technologies. Ce n’est pas un choix des agricultrices et des éleveuses : nous vivons dans une société patriarcale", souligne la présidente de la FADEMUR. À cela s’ajoute le fardeau des responsabilités familiales que les femmes continuent d’assumer. "Lorsque les services publics font défaut, c’est finalement à nous qu’il revient d’assumer ces responsabilités et cette prise en charge", déplore-t-elle.
Années internationales des agricultrices et du pastoralisme
En proclamant 2026 Année internationale des parcours et éleveurs pastoraux, l'ONU a souhaité souligner l’apport du pastoralisme et de l’élevage extensif à la préservation des écosystèmes, à la biodiversité et à une production alimentaire durable.
Mais parmi les acteurs du secteur primaire, les éleveuses figurent parmi les catégories les plus négligées. Bien que leur travail ait été historiquement relégué au second plan, elles participent à toutes les tâches liées à l’élevage extensif : gestion des troupeaux et des exploitations, commercialisation des produits, préservation des races autochtones, prévention des incendies grâce à une utilisation durable des pâturages, et préservation des savoirs traditionnels transmis de génération en génération.
Almudena, une bergère gérant un troupeau de moutons castillans à Argañín (Zamora, Espagne) © Ganaderas en Red
Accès à la terre, leadership et reconnaissance
Depuis des années, les organisations de femmes en milieu rural réclament des mesures pour surmonter certains obstacles persistants. La FAO souligne que les femmes rencontrent toujours davantage de difficultés dans l’accès à la propriété foncière, au crédit, à la formation technique, à l’innovation et aux postes de décision.
En Espagne, des organisations comme FADEMUR, AFAMMER et Ganaderas en Red réclament une plus grande représentation au sein des coopératives, des organisations professionnelles agricoles et des instances dirigeantes, où la présence des femmes reste en deçà de leur poids réel dans le secteur.
Malgré des contextes géographiques très différents, toutes s’accordent aussi sur une réalité historique : "Traditionnellement, les éleveuses ont toujours été enregistrées comme aides familiales, et non comme chefs d’entreprise à part entière, sans pouvoir cotiser et sans reconnaissance professionnelle propre", expliquent-elles à RTVE Noticias. Elles estiment donc qu’il est essentiel d’évoluer aujourd’hui vers "une égalité réelle, et non simplement symbolique".
Si le nombre de femmes au sein des coopératives, associations et organisations agricoles a augmenté ces dernières années, celles-ci restent toujours minoritaires dans de nombreux organes de direction. "Tant que nous ne siègerons pas au sein de ces organisations et de ces instances décisionnelles, nos besoins et nos propositions ne seront pas défendus", affirme la présidente de la FADEMUR. Une revendication partagée par Ganaderas en Red, qui appelle également à une plus grande rotation et à une participation accrue afin d’éviter que le poids de la représentation ne repose toujours sur les mêmes personnes.
Une problématique non résolue : la copropriété
Adoptée en 2011, la loi sur la copropriété des exploitations agricoles a permis de reconnaître juridiquement le travail de nombreuses femmes qui participaient à la gestion d’exploitations agricoles familiales sans être inscrites comme propriétaires, ni bénéficier pleinement des droits liés à ce statut. Pour la FADEMUR, "l’adoption de cette loi a constitué une avancée décisive qui nous a placées à l’avant-garde en Europe". Sa mise en œuvre reste cependant limitée : selon les données du Registre de la copropriété (RETICOM), seules 1 551 femmes en 2025 avaient eu recours à ce dispositif, soit 0,6 % des femmes travaillant dans le secteur agricole.
Teresa López déplore que de nombreuses agricultrices se heurtent encore à des difficultés administratives : "Chaque femme qui est parvenue à s’enregistrer en copropriété a véritablement dû franchir un parcours du combattant." Elle souligne également que "aujourd’hui encore, lorsque l’on se rend dans de nombreux services agricoles régionaux pour obtenir des informations sur la copropriété, on a tendance à nous orienter vers d’autres types de partenariats civils jugés plus simples, ou mieux connus des agents".
Une agricultrice en train de cueillir des cerises dans la vallée de la Jerte (Cáceres, Espagne) © Joaquín Terán / UPA
La FADEMUR réclame donc une simplification des démarches administratives avec l’instauration d’un guichet unique. Elle propose également que les exploitations agricoles où deux personnes travaillent et cotisent, mais où une seule est enregistrée comme propriétaire, soient automatiquement intégrées au régime de copropriété.
Coûts, formalités administratives et manque de services
Les membres du réseau Ganaderas en Red s'accordent sur le fait qu’au-delà des problèmes traditionnels du secteur s’ajoutent des coûts d'installation élevés, un accès à la terre difficile, des formalités administratives lourdes, une pénurie de main-d'œuvre et un manque criant de services de base dans les zones rurales.
"On ne peut pas enrayer le dépeuplement simplement en aidant à mettre en place des élevages. On peut y parvenir en créant des villages où les familles ont envie de rester et de vivre", affirment-elles. Pour inciter la prochaine génération à prendre la relève, il faut donc créer davantage de services de proximité : crèches, centres d’accueil pour personnes âgées, transports en commun, soins de santé et dispositifs de remplacement permettant aux femmes de prendre des vacances ou un congé maternité dans des conditions réalistes. Elles réclament également des mesures favorisant l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, afin de mieux concilier élevage et vie de famille.
Ainhoa López Larrauri, éleveuse de chèvres, dans sa ferme de La Granada de Riotinto (Huelva, Espagne). © Ainhoa López Larrauri
Teresa López, de la FADEMUR, plaide aussi en faveur d’un meilleur accès à la numérisation et de mesures visant à lutter contre les violences de genre. Elle souligne à ce sujet que "les violences de genre sont un problème qui touche autant les villages que les villes, à cette différence près que plus l’isolement est grand, plus l’accès aux ressources est difficile".
Le changement de génération a un visage de femme
Attirer les jeunes est l'un des plus grands défis auxquels est confronté le secteur agricole espagnol. Les instances gouvernementales et les organisations rurales s'accordent à dire que l'avenir de nombreuses exploitations agricoles dépendra de leur capacité à attirer les nouvelles générations et, en particulier, davantage de femmes.
La future loi sur l’agriculture familiale intégrera une dimension de genre afin de renforcer le rôle des femmes au sein du secteur. Pour la FADEMUR, cette législation est essentielle pour protéger un modèle qui, au-delà de la production alimentaire, contribue à maintenir la population dans les zones rurales, à créer des emplois et à soutenir le monde rural. "Il n’y aura ni renouvellement générationnel ni avenir dans les zones rurales si les femmes ne sont pas prises en compte", met en garde Mme López.
Les organisations rurales insistent sur le fait qu’il ne suffit pas d'encourager de nouvelles personnes à rejoindre le secteur. Il faut également veiller à ce que les exploitations agricoles soient rentables et à ce que les villages disposent de services adaptés, permettant aux habitants de se construire une vie attrayante.
Une question d'égalité, mais aussi d'avenir
La FAO souligne qu'en 2021, les femmes représentaient 41 % de la main-d'œuvre mondiale du secteur agroalimentaire, tout en continuant à se heurter à des obstacles plus importants dans l’accès aux ressources et aux opportunités.
Les membres de Ganaderas en Red soulignent quant à elles que l'élevage extensif apporte bien plus que de la nourriture. Il contribue à préserver la biodiversité, à prévenir les incendies, à préserver les paysages et à faire vivre les communautés rurales.
Parmi les progrès réalisés ces dernières années, Teresa López souligne également la réforme de la politique agricole commune (PAC). "Nous avons réussi à faire en sorte que, pour la première fois, la PAC intègre une perspective de genre", explique-t-elle. Elle appelle toutefois à aller plus loin dans ce domaine lors des prochaines négociations européennes, afin de réduire les écarts qui persistent entre les hommes et les femmes dans ce secteur.
Assurer l’avenir des zones rurales ne se résume pas à augmenter le nombre de femmes dans l’agriculture et l’élevage. Il s’agit également de lever les obstacles qui continuent de restreindre leur accès à la terre, aux financements, aux technologies et aux instances de décision. Un défi qui relève autant de l’égalité que de la durabilité, de la cohésion territoriale et de la sécurité alimentaire, pour que les communautés rurales disposent de véritables opportunités d’épanouissement. Une situation que Terese résume ainsi : "Être une femme, vivre dans un village et travailler dans l’agriculture doit relever d’un choix de vie libre, porteur de perspectives d’avenir."
Un article écrit par Anton Hombrados (RTVE), publié le 9 septembre 2026 à 07:30.
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