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Thursday, October 15, 2026

Le paradoxe de Marine Le Pen : fréquentable en France, frontale en Europe

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Bruxelles accueille ce soir une réunion des Patriotes, le groupe qui rassemble plusieurs partis d’extrême droite au Parlement européen. Marine Le Pen, la figure de proue du Rassemblement national (RN) y côtoie, entre autres, les Italiens de la Lega, les Espagnols de Vox, les Hongrois du Fidesz, les Néerlandais du PVV et les Belges du Vlaams Belang.

Sur la scène européenne, la dirigeante française affiche ouvertement ses accointances avec ces formations extrémistes. Loin de l’attitude pragmatique de la Première ministre d’extrême droite italienne Giorgia Meloni qui cherche à rassurer l’Europe, Marine Le Pen se montre ouvertement eurosceptique et adopte une posture d’opposition.

En cas de victoire à la présidentielle l’année prochaine, elle veut raboter de manière drastique la contribution de la France au budget européen, quitte à plonger le continent dans la crise.

Radicale sur la scène européenne, Marine Le Pen donne, au contraire, l’image d’une femme politique crédible à la tête d’un parti devenu fréquentable. Une stratégie de dédiabolisation qui ne vise qu’un seul objectif : convaincre une majorité de François pour gouverner le pays.

Marine Le Pen, candidate du Rassemblement nationale à la présidentielle française de 2027 © Nicolas TUCOT – AFP

Dédiaboliser le FN devenu RN

Depuis des mois, Marine Le Pen caracole en tête des sondages. Elle n’a jamais semblé aussi proche de l’Elysée. C’est en partie le fruit de la dédiabolisation de son parti lancée il y a une quinzaine d’années.

"C’est une stratégie politique qui a été mise en place par Marine Le Pen à partir du moment où elle a pris le contrôle du Front National (FN) qui est ensuite devenu le Rassemblement National. Cette prise de contrôle s’était accompagnée d’une éviction du parti de Jean-Marie Le Pen lui-même par sa fille", rappelle Pierre Mathiot, professeur en sciences politiques à Science Po Lille.

"Le calcul politique de Marine Le Pen consistait à se dire que l’un des plafonds de verre de l’extrême droite pour prétendre arriver au pouvoir était la réputation d’un parti xénophobe, antisémite, et que cette réputation-là risquait, si elle perdurait, de faire qu’une partie des électeurs ne voteraient jamais pour l’extrême droite".

Les Le Pen, père et fille en 2012 © Boris HORVAT – AFP

Pour tourner la page des dérapages de l’ère "Le Pen père", sa fille impose une nouvelle sémantique. Finies les insultes mais aussi les comportements racistes. Celles et ceux qui ne respectent pas les règles sont évincés.

Mais le programme du RN reste fondamentalement raciste et xénophobe, affirme Pierre Mathiot. "C’est un programme qui assume totalement la préférence nationale, un programme qui très clairement fait la distinction entre les Français de nationalité et les étrangers, mais également au sein des Français, entre ceux qui seraient des Français éternels et d’autres qui le seraient devenus plus récemment".

Une préférence nationale assumée par exemple dans le projet de budget présenté par le RN avant l’élection présidentielle. "Une partie des économies sur le budget de l’État que Marine Le Pen présente actuellement seraient réalisées autour de la suppression d’un certain nombre de prestations familiales dont bénéficient aujourd’hui les étrangers en situation régulière", pointe le professeur de Sciences Po Lille.

Bras de fer autour du budget européen

Le projet de budget du RN dévoilé le 6 octobre dernier a été énormément commenté en France, beaucoup s’interrogeant sur sa crédibilité. Mais il fait également des vagues à Bruxelles et dans les capitales européennes.

Marine Le Pen veut couper net dans la contribution de la France au budget de l’Union européenne. Un geste extrêmement fort de la part de la candidate du RN à la présidentielle française.

"Suspendre la contribution française de manière unilatérale, ce serait un geste d’opposition radicale vis-à-vis du reste des partenaires européens", affirme Eric Maurice, spécialiste de l’Europe au sein du think tank European Policiy Center (EPC).

Marie Le Pen et Jordan Bardella lors de la présentation du projet de budget 2027-2032 le 6 octobre 2027 © Mehdi FEDOUACH – AFP

Si elle est élue présidente, elle exigera "des économies massives", en réduisant unilatéralement le montant de plus de onze milliards d’euros dès l’année 2027. Et par la suite, pendant le reste de son éventuel quinquennat, elle voudrait économiser entre cinq et quatorze milliards d’euros par an en diminuant là encore la part de la France dans le budget de l’UE.

"Le programme du Rassemblement national voudrait supprimer certains financements comme la politique étrangère de l’Union européenne, comme les fonds d’aide aux pays candidats à l’accession, confirme Eric Maurice. Mais ça, elle aurait probablement peu d’alliés sur ce dossier-là. Et puis une chose qui est évidente, mais qu’il faut rappeler, c’est que le budget se décide à l’unanimité et qu’à partir du moment où un État s’opposerait à cette proposition budgétaire de Marine Le Pen, il n’y a pas d’accord".

Mais Marine Le Pen se sent en position de force. Plutôt que de se lancer seule dans un bras-de-fer contre l’Union européenne, la patronne du RN va essayer de convaincre ses amis du groupe des Patriotes de soutenir et partager sa position.

Le RN et l’extrême droite européenne

En assumant cet euroscepticisme et cette radicalité, Marie Le Pen fait le choix de la confrontation, à l’inverse de l’attitude de la première ministre italienne Giorgia Meloni qui, depuis son arrivée au pouvoir, se montre pragmatique et constructive.

"On voit bien que Giorgia Meloni se positionne au centre du jeu européen", observe le spécialiste de l’Europe chez EPC. "Elle est alignée sur l’Ukraine, elle est alignée, y compris avec la première ministre sociale-démocrate du Danemark, sur les questions migratoires. Elle est dans le consensus vis-à-vis des États-Unis, alors que le Rassemblement national, lui, est au-delà de ce que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen avait appelé les lignes rouges qui étaient l’État de droit, le soutien à l’Ukraine. Aujourd’hui, le Rassemblement national est encore de l’autre côté de cette ligne rouge. Il n’est pas encore dans cette construction d’une coopération, d’une ouverture avec les partis, à la fois de centre droit, mais aussi de la tendance Meloni au sein du groupe ECR".

L’euroscepticisme de Marine Le Pen est un mélange de convictions et d’opportunisme, l’opinion publique française étant parmi les plus eurosceptiques.

Ce qui n’empêche pas une forme "de grand écart" dans le positionnement du RN, juge Pierre Mathiot. "On voit au niveau national, un Rassemblement national qui va dire ‘on est favorable au soutien à l’Ukraine contre ce qu’a fait Poutine’ mais au niveau européen, beaucoup de réticences à voter le principe des aides. Mais sans que ça ne percute nécessairement dans l’opinion. Beaucoup d’électeurs français donnent l’impression de ne pas comprendre que ce sont les mêmes personnes".

Marine Le Pen et des dirigeants de l’extrême droite européenne à Budapest, en Hongrie le 23 mars 2026 © Attila KISBENEDEK – AFP

Le Pen jusqu’au-boutiste ?

Passer un certain étonnement, le professeur de sciences politiques s’interroge : "Que va-t-il se passer à partir de mai prochain si Marine Le Pen est élue ? Va-t-elle maintenir sa position sur le budget européen ? Est-ce qu’elle va assumer où est-ce qu’elle va faire du Meloni ? C’est-à-dire, être européenne à Bruxelles, parce qu’elle en profite. Je vous avoue que je n’arrive pas, à ce stade, à mesurer le degré de pragmatisme de Marine Le Pen".

En revanche, Pïerre Mathiot s’attend à une grave crise en cas de bras-de-fer budgétaire entre la France et l’UE. Un avis partagé par Eric Maurice. "La France serait mise à l’écart ou marginalisée ou en opposition radicale avec ses partenaires européens, ce qui rendrait évidemment la position française assez difficile au sein de l’Union européenne. […] Cela paralyserait tous les mécanismes de coopération au sein de l’Union européenne et ajouterait un risque financier pour la France. La Commission européenne pourrait très bien suspendre une partie des versements européens ou en tout cas garder une partie de l’argent qui est prévue pour la France pour compenser la baisse de la contribution", souligne le chercheur du European Policy Center.

Marine Le Pen et Giorgia Meloni © Oscar DEL POZO – Tiziana FABI – AFP

L’autre problème, renchérit Pierre Mathiot, c’est un vrai risque pour l’Union européenne. "D’autres pays contributeurs nets comme la France pourraient en profiter pour dire la même chose que Marine Le Pen. Et là, on serait dans une logique d’engrenage défavorable, c’est-à-dire que finalement, le budget de l’Europe ne soit plus financé et que beaucoup de politiques publiques européennes s’effondrent".

Avec un impact direct sur l’ensemble des Européens. "Beaucoup de citoyens européens qui sont eurosceptiques se rendraient compte très brutalement de l’utilité des financements européens dans leur vie quotidienne, notamment les agriculteurs qui sont très critiques de l’Union européenne mais qui, notamment en France, bénéficient beaucoup de la politique agricole commune".

A quelques mois de la présidentielle française, Marine Le Pen avance ces pions. Si la partie n’est pas encore gagnée, jusqu’ici, l’opinion publique française ne semble pas lui tenir rigueur, ni pour les incohérences de sa politique européenne, ni sur les failles de stratégie de dédiabolisation. C’est en tout ce qui a pu être observé avec la récente affaire des messages antisémites du jeune Jordan Bardella : les intentions de vote favorables au RN n’ont pas bougé.

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