Campement Notre-Dame | 24 heures sur la friche

La Presse a passé une journée et une nuit entières dans le plus grand campement de la province pour tenter de mieux comprendre la réalité de ses habitants
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« Y a pas une maison à Westmount qui vaut ce que j’avais à Pointe-aux-Trembles », laisse tomber Jean-Renaud Poirier. Le Gaspésien de 59 ans – sans domicile fixe depuis près d’un an – ne parle pas d’un luxueux logement qu’il aurait eu dans l’est de l’île.
Non… Il évoque plutôt les vestiges d’un vieux motel où il avait « monté sa tente ». Un abri Coleman 3 saisons, assez grand pour se tenir debout. C’était à un jet de pierre de la rue Sherbrooke, derrière un écran d’arbres. « J’étais sur une plateforme de béton. Quand il pleuvait, l’eau s’écoulait et ça séchait rapidement. »
Mais surtout, il était à un coup de fermeture éclair d’une piscine creusée abandonnée que les années avaient transformée en bouillie marécageuse, sorte de micro-milieu humide urbain. « Ça attirait les oiseaux. Pour un gars qui vient du coin de la Baie-des-Chaleurs, la nature, c’est important. »
Il y aurait passé l’hiver si le propriétaire qui le tolérait là-bas ne lui avait pas récemment annoncé qu’un projet immobilier allait sous peu sortir de terre. « J’ai quand même eu le temps de me refaire une santé avant de revenir ici. »
PHOTO JOSIE DESMARAIS, LA PRESSE
Les tentes pullulent sur la friche, rue Notre-Dame, face au port de Montréal.
Ici, c’est la friche. C’est ce terrain du ministère des Transports du Québec qui traverse le quartier Hochelaga et qui longe la rue Notre-Dame où les campements se sont multipliés depuis 2022.
Comme d’autres, Jean-Renaud y est revenu en traînant le strict minimum : sa tente, son baluchon d’effets personnels et trois meubles – un lit métallique, une table en plastique et une petite chaise berçante.
Le coin, il le connaît pour avoir squatté, l’an dernier, une chaise en plastique dans la roulotte qui sert de halte-chaleur à l’intersection Notre-Dame et Davidson. C’est là qu’il dormait. Autant que faire se peut.
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Jean-Renaud Poirier s’entretient avec notre journaliste.
Je critique pas l’organisme parce qu’ils font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’on leur donne. Mais penses-y, même un chien a droit à de meilleures conditions à la SPCA ; il a un coussin pour dormir pis on lui donne du Docteur Ballard.
Jean-Renaud ne veut pas revivre ça. Il est dans un contre-la-montre. Ses journées, il les passe à organiser son campement. Il a doublé son plancher avec celui d’une vieille tente pour l’isoler des intempéries et l’a déposé sur des carrés de mousse pour réduire le froid.
Il a aussi écarté son campement des arbres pour éviter la chute de branches lors des grands vents et des épisodes de pluie verglaçante. « Mais il va falloir renforcer ma tente avec des planches. »
Réparer et préparer
Il pleuvait des cordes lorsque je l’ai rejoint, tôt le matin. Jean-Renaud finissait de faire sa toilette : faute de douche, il se lave chaque jour avec des lingettes humides pour bébés.
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Après son passage à Pointe-aux-Trembles, Jean-Renaud Poirier est de retour sur la friche, où il a planté sa tente.
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Jean-Renaud nous montre sa petite radio, grâce à laquelle il écoute Lagacé le matin.
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Il pleuvait fort lors du passage de La Presse. Une partie du toit de la tente de Jean-Renaud tient grâce à des pinces relieuses.
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Déposé sur un bac, faisant office de table de chevet et de rangement, cet appareil combine thermomètre et hygromètre.
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Notre journaliste a rejoint Jean-Renaud dans sa tente tôt le matin. Il passera la journée et la nuit au campement.
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En même temps, il écoutait Lagacé le matin d’une radio à manivelle installée sur le bac qui lui sert à la fois de tiroir et de table de chevet. Juste à côté, un instrument qui mesure température et humidité rappelait que les nuits étaient déjà fraîches : 5 °C et un taux d’humidité qui frôle les 50.
On envisageait de passer la journée à trouver des morceaux de bois pour renforcer son abri. « Aujourd’hui, l’horaire de la journée a pris le bord », balance-t-il. À cause de l’averse. Mais aussi à cause d’une patte de lit chambranlante qui n’est pas au niveau.
Quand t’es dans la rue, c’est pas vrai que tu fais rien : tu répares pis tu prépares.
Le temps que la flotte passe, on se réfugie au Tim Hortons de la rue Ontario. On n’est pas les seuls. Deux gars boivent silencieusement leur café. Un autre, au visage tatoué, fixe le mur. Assise sur le tabouret de la fenêtre, une femme converse avec elle-même.
Dans la rue, rappelle Jean-Renaud, tout le monde a son histoire. La sienne n’est pas liée à des problèmes de santé mentale ou de consommation. « Moi, je bois pas pis je prends pas de drogue dure. »
« Je suis hyper à mon affaire », enchaîne-t-il, précisant qu’il a une case postale au centre-ville qui lui permet d’exister aux yeux des gouvernements. Pour l’essentiel, il vit de l’aide sociale qu’il reçoit : un peu moins de 1000 $. « À chaque début de mois, j’achète mon nécessaire pour fonctionner comme ma carte de métro ou les lingettes. Je peux me payer des déjeuners chez Tim pour commencer la journée et me réchauffer. Pis à la fin du mois, c’est sur la nourriture que je peux couper. »
À son âge, sans logement, il est difficile de s’en trouver un. « C’est le problème de l’œuf et la poule. » Sa descente s’est accélérée il y a deux ans lorsque, volontairement, il a quitté un appartement abordable de la métropole pour rejoindre un ami de son coin de pays qui démarrait une petite entreprise. « Le projet n’a pas levé et j’ai dû revenir ici. Et je n’ai pas retrouvé de logement. »
Il est passé brièvement par une maison de chambres, avant d’écarter définitivement l’option.
Là où j’étais, c’était rough. Je dormais avec une barre à clous en dessous de mon lit, au cas où. Je me sens plus en sécurité dans la rue.
Se faire le plus discret possible
Il est maintenant midi.
La pluie disparaît enfin.
Et la friche s’active.
Le parc Dézéry prend des allures de salle d’attente en plein air. Sur leur banc respectif, sac d’épicerie aux pieds et cigarette au bec, trois hommes attendent que le temps passe.
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Plus gros campement de la métropole, la friche compte près de 200 abris de fortune.
Leur immobilité contraste avec l’animation qui les entoure. Les cyclistes se succèdent sur la piste ; les véhicules se pressent rue Notre-Dame ; et de l’autre côté de l’artère, les conteneurs et les locomotives vont et viennent en grinçant, au rythme du jeu de la mondialisation sur le fleuve.
Martin Cloutier sort de sa tente et profite de l’embellie pour nettoyer son campement. À coups de râteau, il fait quelques tas de branches, feuilles mortes et déchets. Tout ça sera jeté dans le conteneur que la Ville de Montréal a installé dans la rue.
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Martin Cloutier
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Martin Cloutier a installé une table et un parasol dans son campement.
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J’ai besoin que ce soit propre. Je suis comme ça.
L’homme est triste, mais surtout épuisé. Il ne s’en cache pas. Il a placé une table ronde et un parasol en guise de patio. Par la lucarne de son abri, on voit un lit dont le drap est tiré à quatre épingles. « C’est ma façon de pas devenir fou, de pas basculer, de rester sain d’esprit, d’être ce que j’ai toujours été avant de ne plus avoir de logement. »
Prendre soin de son « p’tit bout de terrain », c’est aussi une façon d’envoyer le message aux résidants du quartier qu’il compte se faire le plus discret possible.
Martin a été forcé de déménager de section dans la friche il y a quelques jours après une confrontation. L’ecchymose qu’il a sur la tempe rappelle que quelqu’un ne le voulait plus à l’ouest.
Je ne compte pas rester ici pour l’hiver. Je suis juste là de façon temporaire. Je vais me remettre sur pied.
Pourquoi ne pas contacter ses amis ? La question donne subitement l’impression qu’on lui harponne le cœur. Ses yeux fatigués, sincères, s’humidifient. Sa voix tremble : « Ils ne sont pas au courant. Je veux m’en sortir avant de leur dire. »
À chacun son histoire, disait Jean-Renaud. Si pour lui, c’est la pénurie de logements, pour Martin, c’est la consommation. Mais à des degrés divers, tous les deux gardent espoir : ils ne sont que de passage sur la friche.
La loi de la friche
La nuit est tombée. À l’intérieur, tout a été pensé dans le détail, jusqu’à la bouteille de 4 L qu’il a convertie en urinoir. Jean-Renaud attrape une bouteille d’eau de Javel. « J’en mets un peu, ça coupe les odeurs quand je l’ouvre. » Il sourit : « Ma mère a été religieuse avant de nous avoir. La propreté et l’ordre, c’était super important chez nous. »
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Devin, Jean-Renaud et notre journaliste ont mangé ensemble un repas préparé par ce dernier.
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Notre journaliste a cuisiné des raviolis en conserve à l’aide d’un réchaud de camping au gaz.
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Jean-Renaud Poirier a partagé sa tente avec notre journaliste pour la nuit.
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L’heure de dormir a sonné.
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Avant de s’endormir, alors que nous sommes couchés, un homme s’approche discrètement de la tente : « Sam ? » Il tapote la toile et répète : « Est-ce que Sam est là ? » Jean-Renaud lui explique qu’il ne connaît pas de Sam ou de Samuel dans les environs. Le gars parti, il m’expliquera cette réalité de la vie au campement.
On sait jamais si une personne cherche vraiment quelqu’un ou si elle veut voler. Aussi, il y a comme une règle non écrite : quelque chose qui est abandonné trop longtemps peut être pris par quelqu’un.
Une heure plus tôt, lorsqu’on soupait dehors, Devin avait ainsi résumé la vie : « Tu sais assez rapidement ce que t’as le droit de faire pis ce que t’as pas le droit de faire ici. Tu sais ce que tu peux répondre ou pas. Pis ça a rien à voir avec la police pis les règlements. C’est comme une loi de la friche. »
Le sommeil me rattrape. Deux voix s’élèvent dans une tente à proximité. Impossible de dire s’il s’agit d’une altercation, d’un simple désaccord ou d’une banale discussion animée. Le tapage est rapidement étouffé par le bruit des semi-remorques qui passent sur Notre-Dame.
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La nuit tombe sur la friche et la rue Notre-Dame. Le vacarme, lui, ne s’éteint jamais vraiment.
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Le passage des poids lourds à quelques mètres des tentes est le principal obstacle au sommeil.
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Dans les prochaines heures, ce sont eux qui transformeront la nuit en un chapelet de courtes siestes entrecoupées du tapage routier. « Tu vas voir, moins ils transportent de stock, plus ils font de bruit quand ils passent sur un nid-de-poule. C’est dur de dormir », m’avait averti Jean-Renaud.
Les ultrariches, la classe moyenne et les pauvres
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Selon Jean-Renaud Poirier, le campement Notre-Dame n’est pas près de disparaître.
Le lendemain matin, Jean-Renaud et moi, on retourne boire un café. C’est là qu’il lâche que la multiplication des campements sur la friche, « c’est que la pointe de l’iceberg et c’est juste le début », selon lui. La friche de Notre-Dame est appelée à grossir… comme The Corridor à Toronto, Downtown Eastside à Vancouver, voire le quartier SkidRow à Los Angeles.
Je te le dis, l’écart entre les ultrariches et les plus pauvres va finir par faire disparaître la classe moyenne. Pis on va retourner dans une sorte de Moyen Âge où on va maintenir à flot les plus pauvres pour qu’il n’y ait pas de révoltes.
Et les promesses du nouveau premier ministre du Québec, Paul St-Pierre Plamondon, de sortir de la rue 6000 sans-abri d’ici 2030 ? Il le croira quand il le verra. Les promesses ont été nombreuses depuis la pandémie. Et il laisse paraître un sourire rempli d’ironie : « Pis pendant ce temps-là, Elon Musk pis Jeff Bezos vont continuer de payer des milliards pis des milliards de dollars pour envoyer des fusées pour un jour coloniser Mars… »
Lisez notre dossier « Mes voisins sans-abri : vivre ensemble, envers et contre tout »
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