Canadiens en France : « J’étudie les risques démocratiques, mais je les vis aussi »

Elles se sont envolées en France pour étudier le droit, la science politique ou même pour enseigner. Quelques jours plus tard, ces Québécoises se retrouvent en pleine mobilisation des lycéens, qui s’est étendue à tout le pays, samedi. Entre leur responsabilité individuelle et leur soutien aux manifestants dans un pays qui n’est pas le leur, où tracent-elles la limite de leur solidarité?
En faisant le blocus, j’ai quitté juste à temps. Il y avait environ 40 gendarmes, [...] nous, on était [environ] 40 élèves. C’était très pacifique comme mobilisation.
Étudiante à l’Université de Sherbrooke, Charlotte Bernier réalise un tridiplôme, son premier arrêt étant à Aix-en-Provence, où elle apprend la communication, la politique internationale et les risques démocratiques.
À peine arrivée dans l’Hexagone, un mouvement étudiant s’est formé à l’intérieur de la Faculté de science politique de l’Université Aix-Marseille pour faire un blocus
, raconte Charlotte. C’était la première fois de l’histoire [de la Faculté] qu’il y avait un mouvement.
[Les gendarmes] sont débarqués, ils ont poussé un peu, les gens ne voulaient pas sortir, ils ont gazé directement
, témoigne-t-elle.

Une quarantaine de gendarmes étaient présents lors du blocus de la faculté de science politique à l'Université d'Aix-Marseille.
Photo : Charlotte Bernier
Dès qu’ils se sont dirigés vers la foule, moi, j’ai quitté, parce que je ne suis pas Française. Je ne voulais pas courir de risque, donc j’ai manqué le moment où ils ont gazé mes amis sans sommation
, poursuit Charlotte.
L’administration de l’Université a plus tard décidé de fermer les portes de l’établissement. Ils [l’administration] étaient super ouverts lors de l’assemblée générale
, souligne Charlotte. Mais s'il n’y avait pas eu de blocus, il n’y aurait pas eu cette écoute-là
, nuance-t-elle.
Donc, pas de blocus, mais les étudiants peuvent manquer des cours pour aller aider les lycéens
dans leur mobilisation. Ce que Charlotte ne compte pas faire en raison de son statut.
Je ne peux pas être dans la rue quand il y a un blocage de lycéens. J’ai des amis qui ont vu des gens se faire arrêter, subir des violences, donc je ne peux pas me mettre là
, affirme-t-elle.
« Sur visa, je ne peux pas me faire arrêter »
Les tensions ont atteint leur paroxysme samedi, la société civile française se joignant aux revendications des lycéens à l’occasion d’un mouvement à l’échelle nationale contre la vie chère
.
Dans la foulée de violences, de pillage et de destruction de propriétés, les autorités ont fait été de 1200 interpellations policières à travers les centaines de milliers de manifestants dans toute la France.
J’étudie les risques démocratiques, mais je les vis aussi.
Sur visa, je ne peux pas me faire arrêter
, soutient Charlotte. Les agents [...] pourraient peut-être me déporter au Canada.
L’étudiante québécoise continue toutefois de participer aux manifestations, mais avec prudence, puisqu'il est important de le faire par solidarité étudiante
.
Les gens savent que je suis Canadienne. S’il arrive quelque chose, moi, je m’en vais
, ajoute-t-elle.

Des manifestants sur la place de la République, à Paris, le 6 octobre 2026.
Photo : Getty Images / AFP / Laurent Demartini
Théa Désilets, étudiante en droit à l’Université de Montréal, vit une expérience similaire. En échange à Aix-en-Provence, la Faculté de droit a décidé de fermer ses portes afin d’éviter tout danger
.
Il y a aussi des professeurs qui annulent leurs cours pour permettre aux élèves d’aller manifester
, explique Théa, qui peut quand même continuer sa session à travers les cours en ligne.
Elle n’a pas été directement témoin des débordements documentés depuis quelques jours, mais Théa ressent une certaine tension qui se dessine dans les rues. C’est sûr qu’il y a des policiers partout, puis c’est quand même intimidant. Ils ont de gros fusils, puis ils regardent tout le monde pour s’assurer que ça ne dégénère pas.
Selon la Québécoise, qui ne se dit pas très impliquée dans le mouvement, les manifestations sont très paisibles
.
Elle ne pourrait toutefois pas se permettre de rester à l’étranger dans l’éventualité où les cours en ligne sont boycottés, comme le revendiquent plusieurs unions étudiantes. C’est sûr que je ne pourrai jamais compromettre mes études, parce que j’ai quand même des comptes à rendre à Montréal.
Elle se dit malgré tout solidaire avec eux [les Français], puis s’il y a d’autres manifestations, je vais aller les rejoindre
.
De son côté, Mathilde Vallières était aux premières loges pour entendre les premiers slogans du mouvement, qui allait se déployer à l’échelle du pays.
J’enseignais, c’était ma première journée lundi à mon nouvel emploi
, raconte l’enseignante à la Faculté de lettres et langues de l’Université de Tours, à 1 h 30 de train au sud de Paris.

Blocage du lycée Montaigne par des élèves à Paris et en Île-de-France, le vendredi 2 octobre 2026.
Photo : Getty Images / BASILE DUBOUIS / HANS LUCAS / AFP
J’ai donné mon premier cours, puis là, le lendemain, à 7 h 30, j’arrive sur le campus et il est barricadé
, relate l’enseignante québécoise, qui ne s’attendait pas à ce que le mouvement se rende jusqu’aux universités.
Il y avait une grosse manifestation prévue le 29 [septembre], mais pas nécessairement en lien avec les facs, à l’origine. C’était plutôt une journée de grève de la fonction publique qui venait rejoindre la grogne qu’il y avait déjà dans les lycées
, relate-t-elle.
C’est à ce moment qu’elle s’est rendu compte que ce mouvement prenait de l’ampleur
, plusieurs autres facultés étant ensuite bloquées par des grévistes et fermées par les administrations universitaires qui ont peur pour la sécurité des bâtiments
.
Des échos au Québec?
Pour Charlotte comme pour Théa, les revendications des étudiants français pourraient trouver écho au Québec, en raison des enjeux de sous-financement dans le secteur public.
La France, on est tellement reliés à eux, c’est sûr que ça va avoir un impact au Québec, puis je pense que ça va soulever encore plus de conscience sociale
, soutient Théa.
Charlotte, de son côté, était dans un blocage étudiant pendant qu'avaient lieu les élections provinciales.
Pour moi, dans ma mobilisation en France, il y avait aussi cette idée de ‘’bon, je ne sais pas ce qui s’en vient suite aux élections [québécoises], mais c’est peut-être une situation qui s’en vient au Québec par la suite.’’ Ça m’a hanté toute la journée de me dire que la défense des services publics que je fais ici, en France, ça se peut que je doive le faire dans quelques années au Québec.
Au Québec, les promesses des partis sur les coupes dans la fonction publique ont occupé une grande place tout au long de la campagne électorale.
Le gouvernement désigné du Parti Québécois souhaite pour sa part revenir à l’équilibre budgétaire à travers une réduction des dépenses liées à la bureaucratie plutôt qu’en coupant dans les services publics.
Les deux étudiantes ne sont toutefois pas convaincues qu'il n'y aura pas de répercussions sur les services publics.
Je ne serais pas surprise qu’il y ait une grève à mon retour, mais je pense que c’est une bonne chose
, soutient Théa.
Au début du mois, la communauté étudiante du Québec s'est d'ailleurs mobilisée pour revendiquer un meilleur financement dans l’éducation.
Nos établissements sont en train de s’écrouler, on n’a plus accès à du personnel de soutien. L’aide financière aux études, ce n’est pas du tout une aide, en ce moment
, explique Sophie Bouchard, responsable des affaires internes de la Coalition de résistance pour l'unité étudiante syndicale (CRUES).

Des manifestants issus de la communauté étudiante du Québec ont manifesté au début du mois d'octobre pour revendiquer un meilleur financement en éducation et pour appeler à une grève d'une semaine en novembre.
Photo : Arly Bosom
La CRUES a d'ailleurs appelé à une semaine de grève en réponse aux cycles d’austérité, ce qui impliquerait un sous-financement de l'école publique.
Selon Sophie Bouchard, un peu comme en France, on en a ras le bol que l’éducation ne soit pas une priorité. Nous aussi, on a le droit d’avoir une vie digne.
Selon la Fédération des cégeps, il y a « une trentaine d'étudiants boursiers de 8 à 9 cégeps » actuellement en séjour en France.
La Fédération assure être en communication avec les cégeps concernés « afin de suivre l'évolution de la situation et les mesures prises en place ».
Du côté de l'Université de Montréal, il y a 108 étudiantes et étudiants en France en ce moment, selon la porte-parole et conseillère principale Geneviève O'Meara.
À lire aussi :
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.