Samantha Smith, une écolière américaine à Moscou : un appel à la paix devenu outil de propagande

"La plus jeune diplomate du monde", comme la surnomment les médias de l’époque, va contribuer à apaiser temporairement les tensions géopolitiques majeures de son temps. Samantha passe deux semaines en Union soviétique. Elle visite Moscou, Leningrad et séjourne dans un camp de vacances pour jeunes en Crimée. La petite américaine va rapidement être propulsée au rang de symbole de paix. Mais derrière la sincérité de sa lettre et de sa démarche, son image sera aussi récupérée par les grandes puissances… Hier comme aujourd’hui, la "sémantique de la paix" peut ainsi servir à imposer un récit. Retour sur le point de départ de toute cette histoire.
La lettre qui va traverser le rideau de fer

Nous sommes en novembre 1982, dans la bourgade de Manchester dans le Maine. Depuis plusieurs semaines, la télévision fait un peu peur à Samantha Smith, 10 ans. On y parle du risque qui plane d’une guerre nucléaire. Le magazine Time posé sur la table de son salon titre : "Après Brejnev. Andropov prend les commandes".
L’Union Soviétique vient de changer de leader. "Est-ce qu’il va y avoir une guerre nucléaire ?", demande Samantha à sa mère. Bien incapable de répondre, celle-ci lui dit : "Pourquoi ne lui écris-tu pas, à cet Andropov ?" La petite fille a déjà écrit une lettre à la Reine d’Angleterre pour lui dire toute son admiration, alors pourquoi ne pas écrire à ce Youri Andropov qui semble avoir le destin du monde entre les mains ?
Alors innocemment, la petite fille écrit :
"Cher monsieur Andropov,
Je m’appelle Samantha Smith, j’ai 10 ans. Félicitations pour votre nouvelle fonction. Je me suis inquiétée à propos d’une guerre nucléaire entre la Russie et les Etats-Unis. Est-ce que vous allez voter pour avoir une guerre ou pas ? Si vous ne le voulez pas, dites-moi s’il vous plaît, comment vous allez faire pour qu’il n’y ait pas de guerre ? Une autre question à laquelle vous n’êtes pas obligé de répondre, c’est que j’aimerais savoir pourquoi vous voulez conquérir le monde, ou au moins notre pays. Dieu a fait le monde pour que nous y vivions ensemble dans la paix, pas pour nous combattre.
Bien à vous,
Samantha Smith"
Dans l’angoisse de la Guerre froide
En Union Soviétique, le pouvoir est aussi en train de changer de main. Le 10 novembre 1982, Leonid Brejnev meurt et c’est Iouri Andropov, un ancien directeur du KGB, qui prend la tête de l’appareil soviétique.
Le 23 novembre 1982, le président américain annonce que les États-Unis vont produire de nouveaux missiles longue portée et redéployer leur arsenal nucléaire. "Nous devons moderniser notre potentiel militaire. C’est pour cela que j’ai décidé de déployer le nouveau missile intercontinental MX […] si nous ne renforçons pas notre potentiel militaire, les Soviétiques ne seront pas encouragés à négocier", déclare Ronald Reagan.
Le discours provoque une série de réactions inquiètes. Pour les Soviétiques, il s’agit d’un nouveau pas dangereux vers la guerre. Côté européen, on s’interroge sur le timing inopportun de cette décision. Moscou durcit encore le ton à l’approche de l’installation des euromissiles dans plusieurs pays européens…
C’est dans ce contexte que voyage la lettre de Samantha Smith, parcourant ces milliers de kilomètres.
5 mars 1982 : meeting du parti soviétique au Théâtre Bolchoï de Moscou. © BELGA/AFP –
La réponse d’Andropov : "en Union soviétique, chacun est pour la paix et l’amitié entre les peuples"

Le 11 avril 1983, la lettre est publiée dans la Pravda, le grand journal officiel du parti communiste de l'Union soviétique. Iouri Andropov y répond quelques jours plus tard. La lettre dactylographiée est envoyée à la petite Samantha.
"Chère Samantha,
J’ai bien reçu ta lettre, qui ressemble à tant d’autres m’étant parvenues de ton pays et d’autres pays à travers le monde. […] Samantha, nous, en Union soviétique tâchons de tout faire pour qu’il n’y ait pas de guerre sur Terre. C’est ce que veut tout Soviétique. C’est ce que le grand fondateur de notre État, Vladimir Lénine, nous a enseigné".
Un peu plus loin, Iouri Andropov écrit ceci :
"Je t’invite, si tes parents sont d’accord, à venir dans notre pays, l’été étant la meilleure saison. Tu découvriras notre pays, tu rencontreras des jeunes gens de ton âge en visitant un camp international pour enfants – Artek – au bord de la mer. Et tu le constateras par toi-même : en Union soviétique, chacun est pour la paix et l’amitié entre les peuples.
Merci pour ta lettre.
Je te souhaite le meilleur dans la vie.
I. Andropov".
Les mouvements pacifistes à la solde des Soviétiques ?

Nous sommes en 1983 et les négociations sur le désarmement nucléaire ont échoué. Les premiers missiles de l’OTAN doivent arriver sur le sol européen et cela provoque de grandes manifestations pacifistes en Europe. Elles touchent notamment la Belgique, où l’on s’interroge : "Ces Européens opposés à l’installation des euromissiles sont-ils manipulés par Moscou ? L’accusation revient comme un leitmotiv. Des tentatives de manipulations auraient bien eu lieu, mais les Soviétiques ne sont pas parvenus à dominer le mouvement, d’après un journaliste interrogé à cette époque.
De son côté, Samantha Smith accepte l’invitation du numéro 1 soviétique. Accompagnée de sa maman, début juillet 1983, elle part observer ce qui se passe en Union soviétique. La presse fait ses choux gras de ce conte de fées. Tout le monde est d’accord : cette petite américaine est un sacré personnage dans le contexte actuel.
Un appel à la paix vraiment entendu ?
Iouri Andropov glisse qu’il serait d’accord de rencontrer le président américain, prêt à négocier un accord sur les euromissiles. Les négociations entre Soviétiques et américains sur les euromissiles ont finalement abouti à un accord signé en 1987.
Lors de son voyage, Samantha Smith n’a finalement pas pu parler, ni poser de questions au dirigeant soviétique Iouri Andropov. Elle a surtout rencontré des jeunes de son âge, montrant au monde entier une image plutôt joyeuse de l’Union soviétique. En URSS, les pionniers et pionnières ont été conviés et ont lancé en sa compagnie des messages à Ronald Reagan. "Pourquoi continue-t-on à construire des bombes", s’étonnait Samantha, "puisque les présidents Reagan et Andropov assurent vouloir la paix" ?
Elle a milité pour la paix en rentrant aux Etats-Unis, puis elle est morte deux ans plus tard, à l’âge de 13 ans, dans un dramatique accident d’avion.
Qu’ont fait réellement les Etats des espoirs de paix de Samantha Smith ? L’historienne et essayiste Marie Peltier épingle un élément important de cette histoire : la "sémantique de la paix". Historiquement, les régimes autoritaires ont tendance à se présenter comme les garants de la paix et de l’ordre, tout en décrivant les démocraties comme des puissances agressives ou dangereuses. Le récit construit autour de Samantha Smith s’inscrit en partie dans cette logique, selon Marie Peltier.
Qu’est-ce que la propagande ?
Mais qu’est-ce qui est de la propagande ? Quels sont ses marqueurs ? On peut avoir une image très péjorative de la propagande, mais en soi, "ce n’est pas forcément quelque chose de négatif", rappelle l’autrice de La bataille des récits – Comment la propagande antidémocratique a mis à mal nos sociétés (Stock). "Convaincre de sa vision du monde, c’est quelque chose qui est un peu nécessaire dans les sociétés humaines", rappelle Marie Peltier. Mais ce qui est plus problématique, ce sont les discours de propagande antidémocratiques, dit-elle : "Convaincre d’une vision qui opprime ou bien qui tord la réalité au service d’une vision oppressive et réactionnaire, souvent, de la vie en société".
La propagande n’est pas non plus nécessairement synonyme de mensonge : un discours de propagande peut s’appuyer à la fois sur des éléments vrais et faux. Ce qui permet de l’identifier, c’est davantage la manière dont il sélectionne certains thèmes. "Sur quel bouton sémantique on va appuyer pour essayer de stimuler un certain imaginaire".
Au tournant des années 2000, Internet bouleverse la manière dont les puissances démocratiques et antidémocratiques diffusent leurs récits. Les acteurs autoritaires comprennent rapidement l’importance de ce nouvel espace et l’investissent, explique l’invitée du podcast de L’Histoire continue. Les forums, par exemple, vont devenir un terrain privilégié pour diffuser certaines interprétations des grands événements.
"Dans cette bataille des récits qui se joue, les dictatures ou les acteurs autoritaires en tout cas ont un peu une longueur d’avance en ligne". Pour l’historienne, cela s’explique par le fait qu’ils ont une expertise en propagande, justement. "C’est vrai notamment pour le cas de l’URSS : il y a une longue histoire de réflexion sur les techniques discursives, sur comment convaincre les foules, ce qu’on avait peut-être un peu perdu dans nos démocraties".
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