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Saturday, October 3, 2026

Anne-Sophie Pic cuisine pour Sophie Adenot dans l’espace : mais pourquoi le goût y change-t-il autant ?

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Dans l'espace, un repas ne se résume pas à ouvrir un réfrigérateur et à se servir. À bord de la Station spatiale internationale (ISS), la nourriture obéit à des règles strictes : les aliments doivent être légers, peu encombrants, non friables et surtout capables de se conserver pendant au moins deux ans. La majorité des repas sont donc lyophilisés ou conditionnés dans des emballages permettant leur conservation à température ambiante. Les produits frais, quant à eux, restent rares et arrivent principalement avec les vaisseaux de ravitaillement. 

Certaines habitudes terrestres sont également incompatibles avec la vie en apesanteur. Les miettes de pain ou de biscuits, par exemple, peuvent flotter dans la cabine et atteindre les yeux des astronautes ou les équipements électroniques : les tortillas remplacent traditionnellement le pain dans l'ISS. Les boissons et les aliments sont quant à eux conditionnés dans des sachets ou des récipients adaptés, et les plats lyophilisés doivent être réhydratés avant d'être consommés.

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Mais pourquoi accorder autant d'importance au goût lorsqu'il suffirait, en théorie, de fournir aux astronautes les nutriments nécessaires ? Parce que manger est aussi une question de bien-être. Une alimentation monotone peut entraîner une « fatigue du menu » et contribuer à une diminution de la prise alimentaire, avec des conséquences possibles sur l'apport énergétique et nutritionnel. La Nasa étudie donc l'acceptabilité des aliments, en prenant notamment en compte leur goût, leur texture, leur odeur et leur apparence, mais aussi les préférences des astronautes. 

Mais il y a le plaisir de manger ensemble : dans l'espace, un repas peut constituer l'un des rares moments où les membres d'un équipage prennent le temps de se retrouver. Thomas Pesquet racontait ainsi, lors de sa mission Proxima en 2017, que les six astronautes de l'ISS essayaient de dîner ensemble au moins une fois par semaine, pour recréer « l'esprit d'un vrai dîner terrestre ».

21 mars 2026 : « C’est une tradition : chaque astronaute de l’ESA confie à un chef le soin de concocter des plats réservés aux occasions exceptionnelles – on appelle cela la "bonus food" ! J’ai choisi la cheffe multi-étoilée Anne-Sophie Pic, et dès la première bouchée, nous nous sommes sentis reconnectés à la Terre. Je suis tellement heureuse d’avoir pu partager avec l’équipage cet aperçu de notre gastronomie et de notre terroir ! » © ESA, Nasa, Sophie Adenot

Quand les grands chefs cuisinent pour les astronautes

C'est dans ce contexte que les chefs entrent en scène. Lors de sa mission Epsilon à bord de l'ISS, Sophie Adenot a choisi de travailler avec la cheffe Anne-Sophie Pic, la cheffe la plus étoilée au monde, pour élaborer une sélection de plats « bonus ». Au menu : soupe à l'oignon à la baie rose et croûtons gratinés, volaille au poivre sauvage de Madagascar avec polenta crémeuse au comté ou encore crème chocolat, noisette et café.

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Ces plats ne sont toutefois pas simplement envoyés dans l'espace tels quels, car ils doivent être adaptés aux contraintes de conservation et de sécurité alimentaire. Les recettes d'Anne-Sophie Pic ont notamment été préparées avec Servair, une compagnie française spécialisée dans la restauration aérienne, selon un procédé de stérilisation en sachets souples afin de conserver les aliments plusieurs mois à température ambiante tout en préservant au mieux leurs qualités gustatives.

Pour Sophie Adenot, cette démarche a aussi une dimension émotionnelle. La gastronomie d'Anne-Sophie Pic, fortement inspirée du terroir, devait lui permettre de « se reconnecter à la Terre ». L'astronaute expliquait également que partager ces plats avec ses coéquipiers constituait un moment de cohésion et permettait de faire découvrir une partie de sa culture.

Suivez le menu spécial, concocté par l’astronaute de l’ESA Sophie Adenot, d’une cuisine française jusqu’en orbite. © ESA

Thomas Pesquet avait déjà expérimenté cette approche lors de sa propre mission. Dans son journal de bord publié par l'ESA en 2017, il racontait que les plats déshydratés n'étaient « pas [ses] préférés » et qu'il les trouvait un peu fades. Heureusement pour lui, certains de ses repas avaient été imaginés par Alain Ducasse et Thierry Marx. Parmi ses préférés figuraient notamment un filet de saumon au citron confit chinois, de la volaille hachée et de la langue de bœuf accompagnée d'une sauce épicée. Ces plats étaient pasteurisés avant leur envoi dans l'espace et réchauffés à bord, avant d'être dégustés avec les doigts.

La haute gastronomie peut donc bien voyager dans l'espace. Mais même un plat élaboré par un grand chef doit composer avec un adversaire invisible : le fonctionnement du corps humain en microgravité.

Les astronautes rapportent depuis longtemps que certains aliments leur semblent moins savoureux une fois en orbite. Et ce phénomène ne vient pas simplement de leur imagination : selon les scientifiques, l'une des principales explications concerne le déplacement des fluides corporels.

Sur Terre, la gravité fait naturellement s'accumuler une partie des liquides de l'organisme dans les membres inférieurs. En microgravité, ces fluides se redistribuent vers le haut du corps. Dans les premiers jours d'un séjour spatial, ce phénomène peut notamment provoquer un visage plus gonflé et une sensation de congestion nasale. Or, une grande partie de ce que nous appelons le « goût » dépend en réalité de notre odorat. Avec le nez congestionné, les arômes des aliments peuvent donc être moins bien perçus.

La Nasa décrit ainsi les repas dans l'espace comme une expérience comparable à celle d'un repas pris lorsqu’on est enrhumé : les saveurs sont toujours présentes, mais leur perception peut être atténuée. Les astronautes ont alors tendance à rechercher des aliments plus fortement aromatisés et notamment des préparations épicées. Des sauces piquantes ou d'autres condiments font donc partie des indispensables de l'ISS.

Mais le mécanisme est probablement plus complexe qu'un simple problème de nez bouché. Les études scientifiques ont donné des résultats parfois contradictoires sur les modifications de la sensibilité gustative et olfactive en vol spatial. Une revue scientifique souligne ainsi que plusieurs facteurs pourraient intervenir : les changements physiologiques liés à la microgravité, mais aussi l'environnement confiné, les odeurs ambiantes, le stress ou encore les conditions de conservation des aliments.

Les plats de chefs comme Anne-Sophie Pic ne sont donc pas un simple luxe à bord de l'ISS. Dans un environnement où les aliments sont nécessairement contraints par la conservation, la microgravité et les transformations de la perception sensorielle, retrouver le plaisir d'un bon repas peut aussi contribuer à maintenir le moral et la cohésion de l'équipage. Dans l'espace, bien manger est donc peut-être une question de science, autant que de gastronomie.

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