Sommet des Brics+: le «multi-alignement» de l'Inde au défi de son rapprochement avec la Chine

Avec le sommet des Brics+ qui s'ouvre ce 12 septembre, New Delhi s’est transformée en vitrine politique sous haute sécurité. Les dirigeants russe, chinois et iranien sont en effet parmi la quinzaine de chefs d’État et de gouvernement présents. Au programme d’un sommet avant tout économique : les débats sur l’émancipation du dollar pour les transactions internationales, le rapprochement sino-indien et le grand écart entre les membres du bloc sur la crise au Moyen-Orient.
De notre correspondant et de notre envoyé spécial à New Delhi,
Sur la route menant au Bharat Mandapam, le grandiose centre de congrès flambant neuf qui abrite le sommet des Brics+, samedi 12 et dimanche 13 septembre, le visage de Narendra Modi est omniprésent. En dessous des affiches officielles présentant le Premier ministre indien en garant d’une « Inde développée », des sans-abris dorment profondément sur les bancs publics, ignorés par le ballet des délégations officielles. « L’inégalité est élevée en Inde, analyse Sanket, étudiante en économie de 24 ans. C’est le principal obstacle à notre croissance et à notre développement. »
Face aux bidonvilles, « le gouvernement préfère cacher les personnes que l’Inde doit représenter »
À bord de son rickshaw, Mukesh montre du doigt les posters géants : « Modi, un progrès centré sur le peuple ! », lit-il sur les affiches en anglais. L’enjeu est de taille pour le Premier ministre, reconnu pour sa stature internationale dans le pays, mais chahuté comme jamais auparavant par la jeunesse mobilisée sous la bannière du Parti populaire des cafards. Cet été, ce dernier a rassemblé des milliers de jeunes pour une réforme du système éducatif.
En quelques secondes, le chauffeur passe de la fierté nationale à la colère quotidienne, lorsque la police locale confisque quelques minutes son téléphone pour un simple contrôle de stationnement interdit dans une zone sécurisée : « La police est injuste, je ne suis qu’un homme pauvre », tempête-t-il, illustrant la nervosité d'une capitale coupée en deux pour l'occasion.
La fracture est d’autant plus marquante pour qui parvient à jeter un regard derrière les gigantesques bâches blanches et bleues, installées devant certains bidonvilles pour l’événement : « Ce sont ces personnes que l’Inde doit représenter lors de ces sommets internationaux, mais le gouvernement préfère les cacher », assène Sucheta Aisa, depuis le campus luxuriant de l’université Jawaharlal Nehru, l’un des bastions de la contestation estivale.
Une « fierté pour l’Inde de rassembler les grands de ce monde »
Malgré ces fractures internes, le sommet suscite un indéniable élan de fierté parmi les cercles académiques et la société civile. Ces derniers voient dans ce rendez-vous la consécration de l'Inde comme capitale des pays émergents.
Pour Kritika, une étudiante de 22 ans, l’événement transcende les clivages : « Le sommet des Brics est une grande opportunité pour l’Inde de rassembler les grands de ce monde. C’est un sentiment de fierté pour nous. »
Cet élan d’union nationale résonne dans la voix de l’opposition : « Nous ne souhaitons pas mettre en avant les divergences ou les doutes que nous pourrions avoir à l'heure actuelle », abonde Salman Kurshid, ministre des Affaires étrangères lors du dernier gouvernement du Parti du Congrès (2012-2014). « L'Inde tout entière aura les yeux rivés sur la manière dont ses représentants s'acquitteront de leur mission. »
Avec 11 membres permanents et 10 pays partenaires réunis à Delhi, et 25 ans après la création du concept par l'économiste Jim O'Neill en 2001, le groupe des Brics - au départ un acronyme financier pour le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud - est devenu un géant démographique et économique incontournable.
Les Brics+ représentent désormais près de la moitié de la population de la planète et environ 40 % de l’économie mondiale en parité de pouvoir d’achat. Un poids indéniable que cherche à mettre en avant l’Inde, qui se rêve en leader du Sud global. Un statut contesté par la Chine.
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« Personne ne s’attendait » au réchauffement éclair entre Pékin et Delhi
Mais la présence de Xi Jinping ce samedi, pour son premier déplacement en Inde depuis 2019, vient donner une tout autre ampleur à ce rassemblement des émergents.
Car ce sommet est aussi l’illustration d’un rapprochement éclair entre les deux pays les plus peuplés du monde : « En Inde, personne ne s’attendait à un revirement de situation aussi rapide », souligne Antara Ghosal Singh, chercheuse sur la Chine à l’Observer Research Foundation à New Delhi.
En 2020, un affrontement militaire à la frontière himalayenne avait entraîné la mort de 20 soldats indiens et jeté un froid glacial sur des relations sino-indiennes, historiquement délicates : gel de certains visas, contrôle des investissements chinois en Inde, hostilité de la population envers Pékin. Si la dépendance de New Delhi vis-à-vis de la Chine, notamment dans le secteur des composants électroniques, a pu favoriser un réchauffement des relations, la menace permanente de droits de douane supplémentaires des États-Unis est devenue un autre facteur déterminant.
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L’Inde s’inquiète de la « dédollarisation radicale » voulue par la Chine et la Russie
Ce réchauffement diplomatique se heurte toutefois à plusieurs lignes de fracture, notamment celle de l’élargissement des Brics - poussé par Pékin et freiné par Delhi -, mais surtout la « dédollarisation radicale » de l’économie, promue notamment par la Chine et la Russie. New Delhi est inquiète de la création d’un système de paiement propre aux Brics, conçu comme une alternative frontale au réseau américain Swift, le réseau de communication officiel que les banques utilisent pour valider les paiements internationaux.
« Au sein des Brics, nous sommes très inquiets à l’idée de pouvoir être entraînés dans un système dirigé par la Chine, ou de nous retrouver, même involontairement, partie prenante de l’internationalisation du renminbi [le nom officiel du yuan chinois, NDLR]. Cela aussi est très peu acceptable pour le côté indien », prévient la chercheuse Antara Ghosal Singh, résumant la crainte indienne de se retrouver happée dans un dispositif dominé par Pékin.
Face à ce projet, l'Inde oppose sa doctrine du « multi-alignement », consistant à coopérer avec les puissances émergentes sans rompre ses ponts avec l'Occident. Refusant de basculer dans un bloc anti-américain, ou de voir le yuan chinois au centre du jeu, New Delhi propose une solution technique : connecter les monnaies numériques des banques centrales afin de régler les échanges bilatéraux en monnaies locales. La stratégie permettrait de réduire de manière pragmatique la dépendance au dollar, sans bâtir une machine de guerre financière dirigée contre Washington. Une solution sous forme de test grandeur nature pour la pérennité du multilatéralisme indien.
Un groupe tiraillé par la guerre au Moyen-Orient
La crédibilité des Brics est aussi mise à l’épreuve par la guerre au Moyen-Orient, alors que ses membres ont des positions aux antipodes. Deux d'entre eux - les Émirats arabes unis et l’Iran - ont échangé des tirs de missiles, et, sous la pression de Washington, Abu Dhabi a suspendu ses échanges avec Téhéran.
L’Inde est l’un des plus grands amis d’Israël, tandis que la Chine garde une ligne politique de soutien prudent à la cause palestinienne.
Parvenir à une déclaration commune sur le sujet semble difficilement concevable. « Il y aura certains points retenus à la fin du sommet sur lesquels tout le monde sera d'accord, anticipe Ayanjit Sen, chercheur au sein du groupe de réflexion Red Lantern analytica. J'ai le sentiment que la question du Moyen-Orient pourrait ne pas y figurer. Ils préféreront sans doute afficher un consensus plutôt que de mettre en avant un sujet sur lequel ils ne peuvent pas se mettre d'accord. »
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