Maroc: un système inédit de surveillance de voix dissidentes révélé par Amnesty

Après des années d’enquête, l’ONG de défense des droits de l’homme sort un rapport inédit sur le fonctionnement du système de surveillance marocain pour réprimer des militants de la liberté d’expression et des journalistes.
« On commence par le verdict », tel est le titre du document qui en dit long sur la manière dont les militants et des journalistes, mais aussi leurs proches et leurs réseaux, sont traités dans le royaume chérifien. Avec un consortium de médias sur le Maroc, Amnesty International, qui avait déjà publié de nombreux documents sur l’infection par le logiciel espion israélien Pegasus de téléphones appartenant à des militants marocains, a cette fois-ci enquêté sur les procédures illégales utilisées par la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) pour réduire au silence toutes celles et ceux qui entendent émettre des critiques à l’égard du Maroc.
Sans obligation de rendre des comptes et sans autorisation juridique, ces agents du renseignement agissent dans le secret et en toute impunité. Dès que la cible est désignée, tout un éventail d’outils est déployé pour la surveiller et la traquer au sein du royaume, mais aussi au-delà de ses frontières.
Un rapport inédit par son ampleur
Plusieurs gouvernements font appel à des technologies de surveillance de manière abusive, illégale, pour cibler des membres de la société civile. « Mais là, avec le Maroc, on a pu mener vraiment une enquête très fouillée sur la période 2017-2021 et on dispose d'un panorama du vaste éventail de technologies de surveillance qui permettent de mettre en place ce système répressif spécifiquement conçu pour suivre, surveiller et, in fine, distiller la peur chez les militants des droits humains, les journalistes et les faire taire, entraver leur travail, au Maroc comme à l'étranger », détaille Katia Roux, chargée de plaidoyer Libertés chez Amnesty International France.
Grâce au témoignage d’un ex-agent de la DGST devenu lanceur d’alerte, mais aussi au moyen de sources indépendantes, de témoignages de victimes, de recherches, de données issues de fuites et de recoupements de sources, le rapport raconte comment marche ce système hors normes.
La liste des outils utilisés par les autorités est longue, avec des techniques anciennes mais aussi de nouveaux moyens ultra-sophistiqués : infection physique des appareils, attaques « un clic » (l’utilisateur clique une seule fois sur un lien ou message) ou « zéro clic » (sans aucune action de l'utilisateur), mais aussi des attaques par injection réseau, signifiant pour ces dernières l’implication de l’opérateur public Maroc Telecom.
Les renseignements marocains infectent aussi de nombreux cybercafés de logiciels espions (Remote Control System permet de suivre les appels, lire les messages, accéder aux photos, enregistrer le son), ils utilisent également des vendeurs de boutiques téléphoniques avec qui ils sont de mèche pour vendre des appareils dans lesquels des logiciels espions ont déjà été introduits. La DGST fait par ailleurs appel à des membres du voisinage des victimes qui deviennent dès lors des informateurs. Les cibles sont enregistrées et filmées à leur insu, dans leur voiture, dans des aéroports, dans leur chambre à coucher, lors de leur détention... Leurs données de localisation suivies et leurs appels souvent interceptés.
En 2017 déjà, une enquête avait révélé que les défenseurs des droits humains et les journalistes indépendants étaient les cibles prioritaires de la DGST : Amnesty avait ainsi identifié les propriétaires de 103 numéros de téléphone marocains figurant parmi les cibles potentielles de Pegasus. Parmi eux, soixante-cinq étaient des membres de la société civile : 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes et autres professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires.
Des États complices ?
Dans ce nouveau document, l’ONG met aussi en lumière le réseau de vendeurs internationaux qui fournissent aux autorités marocaines les systèmes de surveillance ultra-modernes dans des circonstances parfois très opaques. Et donc des États qui accordent les licences d’exportations.
Des tentatives de réglementation ont eu lieu, notamment au sein de l'UE, sur l'exportation des biens à double usage. Mais certaines zones d’ombre persistent, entre autres sur le contrôle et l’évaluation permettant de s'assurer que des logiciels potentiellement dangereux ne peuvent être utilisés de manière abusive en dehors des frontières de l'UE et ne soient pas exportés vers certains pays.
Rabat se fournit auprès d’entreprises basées en Israël (NSO Group pour Pegasus), aux États-Unis et dans l’Union européenne (Gamma Group, FinFisher, Memento Labs, ex-Hacking Team...). L’argument avancé de la part des vendeurs comme de la part des acheteurs est celui de la sécurité, de la lutte contre le terrorisme et la criminalité. Mais au Maroc, ces outils sont détournés de cet usage pour cibler illégalement des membres de la société civile. « Et donc, il y a là une responsabilité très forte de la part de ces États qui permettent l'exportation de ces outils-là, d'être plus rigoureux, plus exigeants. L'opacité autour de ce secteur de la surveillance explique cette culture de l'impunité qui a pu se développer, analyse Katia Roux. Il y a très clairement une responsabilité de ces États-là, un manque de volonté politique à pouvoir réguler, réglementer. Chacun se renvoie la balle. »
Le « techno-autoritarisme »
Ce gigantesque système de surveillance est qualifié par Amnesty de « techno-autoritarisme ». « Parce que ce terme correspond exactement à ce phénomène : l'usage de technologies pour renforcer des pratiques autoritaires, explique Katia Roux. Aujourd'hui, on estime qu'on a suffisamment de preuves, après cette enquête très poussée, pour pouvoir effectivement qualifier ces pratiques développées par les autorités marocaines comme techno-autoritaires. »
Car cette surveillance de grande ampleur envers les voix dissidentes, les défenseurs des droits de l’homme et des journalistes permet aux autorités marocaines de soumettre ceux qui les critiquent à des poursuites pénales, à du harcèlement judiciaire etc., en violation du droit à la liberté, à la liberté d’expression, au respect de la vie privée etc.
L’objectif est clair, assure l’ONG internationale : faire chanter, humilier, dénigrer, délégitimer, stigmatiser et si nécessaire emprisonner injustement. Au final, ces acteurs de la société civile n’ont quasiment aucune échappatoire face à ce réseau de surveillance tous azimuts de l’État. Par ailleurs, pointe le rapport d’Amnesty International, une fois sorties des ennuis judiciaires et de prison, les victimes de ce système vivent toujours sous surveillance, certaines s’auto-censurent, d’autres sont la cible de campagnes de dénigrement, souvent fondées sur des éléments de leur vie privée dont certains à caractères sexuels.
Une société civile qui résiste
Pourtant, la société civile existe toujours bel et bien dans le royaume. Mais « il faut un courage énorme, rappelle Katia Roux. Heureusement qu'il existe des voix qui continuent malgré la répression de dénoncer des sujets d'intérêt général, des enjeux de corruption, des enjeux de droits humains, des enquêtes pouvant mettre en cause le pouvoir. Mais on voit bien que c'est de plus en plus difficile. Tout ça, finalement, prend une proportion assez grande. Les témoignages qu'on a pu recueillir montrent à quel point c'est violent et combien il est difficile de subir cela sur le long terme, d’être une cible permanente, parce que ça ne s'arrête pas. C'est tout le temps, partout. »
Dans le secteur des médias, Reporters sans frontières note que les journalistes indépendants au Maroc subissent une pression continue, et que le pouvoir tente de mettre les médias aux ordres : « La pluralité de la presse n’est qu’une façade, et les médias ne reflètent pas la diversité des opinions politiques dans le pays [...] Les médias et les journalistes indépendants font face à d’importantes pressions, et le droit à l’information est écrasé par une puissante machine de propagande et de désinformation servant l’agenda politique des proches du pouvoir. »
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Un système qui perdure ?
Le Maroc a maintes fois nié avoir recours à des logiciels espions pour surveiller ses citoyens. « On commence par le verdict » semble pourtant contredire le royaume qui n’a pas répondu à la demande de réaction sollicitée par Amnesty à propos de ce nouveau rapport. Parce qu’il est difficile d’accéder aux informations du fait de cette opacité et de la chape de plomb mise sur le secteur de la surveillance, Amnesty affirme qu’il est très probable que le système sur lequel elle a enquêté jusqu’à 2021 soit toujours en activité. « Les pratiques de surveillance du Maroc et beaucoup des outils qu’il utilise sont contraires au droit international relatif aux droits humains et aux normes en la matière. Si le Maroc veut prouver que ce système n'existe pas, la seule chose à faire aujourd'hui est de diligenter une enquête indépendante et efficace et d'apporter des preuves que ça n'est pas le cas. »
Si le Maroc constitue un cas assez spécifique en matière de surveillance de ses citoyens, ces méthodes sont aussi utilisées par d'autres États. Et le terme « techno-autoritarisme » pourrait être de plus en plus usité au vu de l'usage abusif des technologies dans le monde. « C'est aussi pour ça qu'on appelle à une régulation internationale et à un cadre réglementaire pour le déploiement de technologies de surveillance ciblées qui soient respectueux des droits humains, conclut la chargée de plaidoyer d’Amnesty. C'est à tout un écosystème répressif qu’il faut s'attaquer, une économie mondiale de la techno-oppression dans laquelle des États et des entreprises sont responsables et doivent respecter des obligations. Ce qui n'est pas le cas. »
Le souhait de l’ONG de défense des droits de l’homme peut résonner comme un vœu pieu au regard des puissants intérêts politiques et financiers que suscite le sinistre essor de ce techno-autoritarisme. Les dépenses exponentielles des États dans l’industrie du contrôle numérique en attestent. « Big Brother is watching you » et cela peut rapporter gros à certains.
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