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Saturday, October 10, 2026

La décennie carotène

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Il y a exactement 10 ans, à un mois des élections présidentielles états-uniennes, un enregistrement de l’émission Access Hollywood refaisait surface et semblait sonner le glas de la candidature républicaine. Les médias titraient sur la fin d’une campagne et, au sein du Grand Old Party (GOP), on évoquait des remplaçants… L’histoire allait en décider autrement : ni le machisme, ni la misogynie décomplexée, ni ce candidat n’allaient disparaître de l’espace politique. Plus encore, ils allaient s’y accrocher, comme une grappe de tiques sur un raton laveur.

Les ondes concentriques de cette décennie, qui façonne la politique — tant états-unienne qu’internationale — à l’image du personnage fat occupant le Bureau ovale, n’ont pas fini de se faire ressentir. Elles demeureront longtemps après elle, même lorsque ses acteurs peupleront les pénitenciers. Il en restera des éléments clés, qui définiront durablement le monde et émailleront les livres d’histoire.

Le premier est sans conteste l’aboutissement de l’entreprise de « réinformation », pour reprendre un terme apparu en 1997 dans les arcanes du Front national français. Une démarche de décrédibilisation du journalisme qui est parvenue, explique Mathieu Dejean, à convertir le paysage médiatique à la normalisation de l’extrême droite, aux États-Unis et en dehors. Et dont il sera difficile de sortir, comme le montrent l’expérience et l’état des médias dans la Hongrie post-Orbán.

D’autant que cette démarche va de pair avec une évolution linguistique, explique Cécile Alduy dans son ouvrage D’abord ils sont venus chercher les mots : l’effacement sémantique (des minorités, de la différence) est (toujours, devrait-on dire, si on se fie aux critères du professeur Gregory H. Stanton) un préambule à l’effacement physique.

Et c’est là le deuxième élément de cette évolution : l’inhumanité qui s’est infiltrée graduellement dans la sphère publique, la langue du politique et de la politique, tant aux États-Unis qu’en politique étrangère, pour là aussi finir par contaminer l’air du temps.

On peut l’observer dans le traitement de ceux qui sont venus chercher l’asile sur une terre qui a fait les mêmes promesses aux aïeux de ceux qui les poursuivent désormais. Le phénomène est lisible dans les mots employés pour arrêter brutalement, incarcérer dans des camps de concentration et exiler en terres hostiles des gens souvent sans histoire. Il est manifeste dans un mécanisme de disparitions forcées qui vise non seulement à kidnapper des individus en pleine rue, mais à les déplacer suffisamment rapidement pour que les mécanismes de traçabilité de leur parcours les perdent.

C’est aussi dans cet esprit que s’inscrit l’ouverture d’une prison vouée à recevoir des enfants avec pour seul motif leur statut migratoire, sur un lieu contaminé, et gérée par une corporation connue pour ses mauvais traitements à l’endroit des populations carcérales. Il en va ainsi des procédures qui conduisent désormais à séparer des enfants pourtant arrivés avec leurs parents ou vivant aux États-Unis avec un membre de leur famille pour les relabelliser « non accompagnés » et procéder à leur incarcération, voire leur extradition en solo, qu’importe leur âge.

Cette évolution se combine également aux effets du 11 septembre 2001 — le début d’une autre décennie marquante de l’histoire — et table en grande partie sur les mesures qui ont été mises en place à l’époque. Ainsi, tout l’arsenal antiterroriste déployé (fréquemment à mauvais escient) à l’époque à l’égard d’une population circonscrite (les Arabes et les musulmans — ce qui n’est pas synonyme — habitants et citoyens des États-Unis) l’est désormais de manière plus large.

Le gouvernement états-unien a lancé un grand filet de pêche à mailles fines avec des critères larges où sont désignés comme « terroristes intérieurs » des OBNL et des activistes, tant des personnes qui manifestent contre les exactions de l’ICE que des organismes soutenant des causes progressistes. Un mouvement que plusieurs groupes voient comme une volonté de museler la dissidence et qui s’accroît à la veille des élections de mi-mandat. Et cela s’inscrit dans une mouvance qui dépasse les frontières. Le fait qu’un certain nombre de pays aient décidé de retirer leur appui à une conférence sur la désinformation en Lituanie à la suite de pressions du département d’État des États-Unis montre également que l’érosion de la liberté d’expression est une démarche délibérée.

De fait, elle s’imprègne pleinement de la volonté de Pete Hegseth d’écarter les hauts gradés qui ne s’alignent pas sur lui ou encore d’éliminer la permanence pour les civils qui travaillent au département de la Défense — particulièrement pour les enseignants civils de West Point, de l’Air Force Academy et de l’Académie navale qui y enseignent des disciplines non militaires, comme les sciences humaines ou les lettres. Elle va aussi de pair avec le limogeage de la direction de Stars and Stripes, ce journal au Pentagone qui avait révélé les conditions désastreuses de vie à bord du USS Lincoln.

Pourtant, toutes les opérations militaires réussies ont bénéficié de cette capacité de poser un regard critique sur une planification aboutie. Il suffit d’évoquer l’opération Eagle Claw par rapport à Neptune Spear, ou Desert Storm par rapport à Iraqi Freedom : l’absence de sens critique n’a jamais réussi aux États-Unis. Ces contrepoids internes sont encore plus déterminants à l’heure où, explique David Ignatius, le populisme militaire de Hegseth devient dangereux pour la compétence des forces armées et la sécurité nationale : il faudra au moins, disent les experts, une décennie pour réparer les dommages.

Il en faudra peut-être plus encore pour réparer ceux faits au système international dans son ensemble. D’autant que le discours de Marco Rubio à Athènes le 7 octobre dernier montre que ceux qui veulent être califes à la place du calife n’envisagent pas de sortir de l’ornière tracée par la dernière décennie. Ils voient le monde à travers un prisme hobbésien, une jungle ordonnée par la compétition et l’ambition, par l’extorsion et la puissance. En attestent les frappes contre des bateaux civils dans le Pacifique et la mer des Caraïbes, ce que le WOLA qualifie à juste titre d’« homicides au regard du droit américain, d’exécutions extrajudiciaires au regard du droit international pouvant constituer des crimes contre l’humanité ».

Une décennie s’est écoulée, mais les cieux orangés teintent le crépuscule états-unien. La nécropolitique trumpienne imprègne tant la politique étrangère (alors que le Pentagone s’est vu demander un plan d’attaque de l’Iran, opportun, juste avant les midterms) que la politique interne : l’annonce de l’exécution publique d’un condamné à mort, une première depuis les années 1930, va dans ce sens.

Des décennies, il y en aura d’autres. Où des mots, judiciaires ceux-là, viendront qualifier cette époque. Un temps où la justice rattrapera le politique. Il ne faut donc voir aucun hasard à la volonté présidentielle, qui s’est d’abord attaquée à ses juges, d’éviscérer la Cour pénale internationale.

Professeure titulaire en études internationales au CMR Saint-Jean et essayiste, Élisabeth Vallet est directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand.

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