"Avec lui, il n'y a que des problèmes" : noté 4,2 sur 5, ce western de Sergio Leone est un pur chef-d'œuvre, mais le tournage avec cet acteur culte s'est avéré très compliqué

Sur le tournage de ce western culte, Sergio Leone a perdu patience face à Rod Steiger. Entre insultes, menaces de renvoi et prises interminables, leur collaboration a viré au cauchemar. Retour sur un affrontement mémorable.

En 1971, Sergio Leone retrouve le western avec Il était une fois la révolution, une fresque sur fond de révolution mexicaine portée par James Coburn et Rod Steiger. Après le triomphe de sa Trilogie du dollar et d’Il était une fois dans l’Ouest, le cinéaste italien explore cette fois un registre plus politique et désenchanté, sans renoncer à ses mises en scène spectaculaires ni aux compositions inoubliables d’Ennio Morricone.
Mais derrière les images de ce classique, noté 4,2 sur 5 par les spectateurs d’AlloCiné, l’ambiance était loin d’être aussi harmonieuse. Si James Coburn et Sergio Leone s’entendaient à merveille, il en allait tout autrement avec Rod Steiger. Le comédien américain, récompensé par l’Oscar du meilleur acteur pour Dans la chaleur de la nuit en 1968, allait sérieusement mettre les nerfs du réalisateur à l’épreuve…
Deux visions irréconciliables d’un même personnage
Dans Il était une fois la révolution, Rod Steiger prête ses traits à Juan Miranda, un hors-la-loi mexicain qui croise la route de Sean Mallory (James Coburn), un révolutionnaire irlandais particulièrement doué dans le maniement des explosifs. Leur association improbable les entraîne au cœur d’un conflit qui les dépasse.
Pour incarner Juan, Steiger avait cependant une idée bien précise de la direction à prendre. Formé à l’Actors Studio, il souhaitait donner à son personnage une profondeur psychologique et une gravité qui ne correspondaient absolument pas aux attentes de Leone.
Dans l’ouvrage Conversations avec Sergio Leone, signé Noël Simsolo, le cinéaste ne mâchait pas ses mots en évoquant leur collaboration.
“Avec lui, il n’y a que des problèmes. Il croyait me faire plaisir en me parlant dans un italien qui ressemblait à du russe. Il m’exaspérait. Il voulait composer un personnage sérieux, complètement cérébral. Un étrange mélange de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata. Avec je ne sais trop quoi en plus ! Terrifiant ! Je me tuais à lui expliquer qu’il interprétait un simple paysan voleur et bandit. Un paumé. Un bâtard émouvant de naïveté… Non. Lui, il s’adressait à Dieu en jouant.”
Euro International Films / United Artists
Pour Leone, Juan devait avant tout être un personnage instinctif, imparfait et profondément humain. Or, malgré ses explications répétées, Steiger persistait dans une interprétation jugée trop démonstrative. Une opposition qui obligeait le réalisateur à multiplier les prises, parfois jusqu’à l’épuisement.
Ces tensions n’ont d'ailleurs pas seulement été rapportées par Sergio Leone. Dans un entretien accordé à DVDClassik, Noël Simsolo, proche du cinéaste, a révélé que James Coburn lui avait personnellement confirmé les difficultés rencontrées avec Rod Steiger. De quoi donner encore davantage de poids au récit particulièrement mouvementé du réalisateur italien.
“Demain, je te remplace parce que tu es un acteur nul”
Dans un premier temps, Sergio Leone tenta pourtant de contenir son exaspération. Une patience inhabituelle chez ce cinéaste réputé pour son tempérament volcanique.
“J’ai réussi à garder mon calme pendant une longue semaine. Je restais serein tout en refaisant vingt fois les plans avec Steiger. L’équipe s’étonnait de mon attitude. Sur les tournages précédents, ils m’avaient vu piquer des crises de nerfs dans des situations analogues. (...)”
Mais cette retenue finit par voler en éclats lors d’une journée de tournage dans les environs d’Almería, en Espagne. Alors que Leone préparait une scène avec James Coburn, Rod Steiger intervint pour lui signaler qu’il était temps de quitter les lieux afin de respecter les horaires de travail. Une remarque que le réalisateur prit particulièrement mal, d’autant que l’acteur invita son partenaire à le suivre. Leone raconte alors avoir perdu tout contrôle.
“L’incident eut lieu pendant que nous tournions sur une montagne à cinquante kilomètres d’Almería. Je réglais un plan avec Coburn. Et Steiger vint s’interposer. Il me dit qu’il fallait rentrer tout de suite si l’on ne voulait pas dépasser l’horaire de la journée de travail. Là-dessus, il fit signe à Coburn de le suivre. Alors, j’ai éclaté : ‘Moi, si je veux tourner vingt-quatre heures d’affilée, je le fais. Et je me fiche que tu t’appelles Rod Steiger et que tu aies gagné par erreur un Oscar. Car tu n’es qu’une espèce de morceau de merde. Et je t’envoie te faire foutre, toi et la United Artists ! Demain, je te remplace parce que tu es un acteur nul.’”
Une altercation particulièrement brutale qui marqua un tournant dans leurs relations professionnelles.
Euro International Films / United Artists
Sergio Leone refuse de lui adresser la parole
Après cet affrontement, le réalisateur décida de ne plus communiquer directement avec son interprète principal. Toutes ses instructions passaient désormais par un assistant, chargé de transmettre ses consignes à Rod Steiger, y compris lorsque les deux hommes se trouvaient sur le même plateau.
Leone se souvenait de cette période avec une franchise désarmante : “J’avais une attitude très dure. Je ne lui parlais pas directement. L’assistant servait de relais. Je lui disais : ‘Va chercher ce sac d’excréments qui est dans sa roulotte. Dis-lui ce que je veux qu’il fasse devant cette caméra.’”
Et les difficultés ne s’arrêtaient pas là. Toujours insatisfait du jeu de Steiger, le cinéaste continuait de lui faire recommencer ses scènes, tout en critiquant ouvertement les méthodes d’interprétation qu’il avait apprises à l’Actors Studio.
“Et quand Steiger faisait mal son boulot, je m’adressais encore à l’assistant : ‘On coupe. Dis à ce type que son truc est mauvais. Je montre ce que je veux qu’il fasse. Et qu’il le fasse sans remuer les oreilles ou palpiter des narines. Qu’il le fasse normalement ! Normal ! Comme il n’a jamais su jouer. Qu’il oublie son Actors Studio !’”
Une situation devenue difficilement tenable pour l’ensemble de l’équipe, mais qui allait finalement connaître un dénouement inattendu.
Euro International Films / United Artists
Des excuses qui changent tout
Après plusieurs jours de conflit, Rod Steiger finit par se tourner vers Sergio Leone afin de tenter d’apaiser les tensions. D’après le récit du cinéaste, l’acteur lui présenta ses excuses et se déclara même prêt à quitter le film sans réclamer la moindre compensation financière.
Cette démarche permit aux deux hommes de renouer le dialogue et de poursuivre leur collaboration dans de meilleures conditions. Leone affirmait avoir alors découvert un interprète beaucoup plus réceptif à ses indications, même si sa méthode de travail demeurait particulièrement éprouvante.
“À partir de cette conversation, tout s’est transformé. Il devint aussi docile qu’un enfant de huit ans. Pourtant, il se demandait pourquoi je lui faisais tourner ses plans une bonne trentaine de fois, alors que je me contentais d’une ou deux prises pour Coburn. Au bout de vingt-cinq prises, Steiger était trop fatigué pour me ressortir ses artifices de l’Actors Studio.”
Aux yeux du réalisateur, ces prises interminables avaient donc un objectif précis : pousser Steiger à abandonner les effets de jeu qu’il jugeait excessifs pour atteindre une interprétation plus spontanée.
Euro International Films / United Artists
Un western devenu incontournable
Ironie de l’histoire, Sergio Leone n’avait initialement pas prévu de réaliser lui-même Il était une fois la révolution. Peter Bogdanovich avait notamment été envisagé pour prendre les commandes du projet, avant que des divergences artistiques ne mettent fin à cette possibilité. Leone finit par reprendre la mise en scène.
Le résultat est un western singulier, dans lequel l’humour grinçant laisse progressivement place à une réflexion plus sombre sur la violence, les idéaux révolutionnaires et la désillusion. La relation entre Juan et Sean constitue le cœur émotionnel de cette œuvre, qui occupe une place particulière dans la carrière du cinéaste italien.
Malgré leurs affrontements, Sergio Leone et Rod Steiger ont ainsi donné naissance à un personnage mémorable. Et si le tournage fut loin d’être une partie de plaisir, Il était une fois la révolution demeure, plus de cinquante ans après sa sortie, l’un des grands classiques du western italien.
Pour découvrir ou redécouvrir Il était une fois la révolution, le classique est disponible en streaming sur Prime Video.
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