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Monday, September 14, 2026

«Dépossession III»: «maîtres chez nous», vraiment?

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À qui « appartient » le territoire québécois ? À l’heure où les discours écologiques et décoloniaux occupent une place croissante dans nos débats publics, la société québécoise est appelée non seulement à se poser davantage ce genre de questions, mais aussi à repenser une partie de son récit national fondé sur l’extractivisme colonial. Dalie Giroux, par exemple, avait fait de la déconstruction du mythe du « maître chez nous », hérité de la Révolution tranquille, un élément central de son essai L’œil du maître (2020). Une phrase du géographe Louis-Edmond Hamelin résume bien sa thèse : « Aller crier “maître chez nous” en plein territoire [innu], c’est absolument écœurant ! »

Amorcée par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), la série Dépossession (Lux) s’inscrit dans le même courant de réflexion. Son troisième tome, dirigé par les chercheurs Sébastien Rioux et Philippe Hurteau, repense lui aussi l’héritage de la Révolution tranquille dans notre manière d’occuper le territoire, mais en s’attaquant à des problèmes concrets qui touchent le quotidien des Québécois.

On peut ainsi y lire les textes suivants : La dépossession tranquille (Sébastien Rioux), sur les entraves croissantes que la privatisation des terres et des eaux impose à leur accès ; Avec ou sans réserves ? (Édith Bélanger et Sébastien Brodeur-Girard), sur la manière dont les « réserves indiennes » sont paradoxalement devenues des lieux d’émancipation pour certaines communautés autochtones ; Être logé sans habiter le territoire (Louis Gaudreau), sur les logiques capitalistes qui structurent le développement du logement ; Le règne de l’auto solo (Maude Cournoyer-Gendron et Guillaume Tremblay-Boily) ; puis une conclusion de Philippe Hurteau plaidant pour des solutions à ces enjeux.

Technocratie d’État

« L’une des ambitions de la série consiste à ancrer les idées dans les rapports matériels plutôt que dans des paradigmes nationalistes », souligne Philippe Hurteau, qui avait également dirigé le deuxième tome, sur les services publics. « Ce que nous avons posé cette fois comme hypothèse, poursuit le chercheur qui travaille dans le milieu syndical, c’est que, malgré toutes ses promesses, la Révolution tranquille a ouvert la voie à une technocratie d’État. Celle-ci a favorisé la conversion de l’élite politique québécoise au néolibéralisme. Mais la corruption néolibérale s’est immiscée jusque dans nos usages du territoire, dont la majeure partie ne nous est pas accessible. »

Dans son texte très fouillé, qui retrace l’histoire de la privatisation des espaces au Québec, Sébastien Rioux, géographe et professeur à l’Université de Montréal, souligne que le gouvernement se targue pourtant souvent d’avoir protégé 92 % des terres de la province. Or, « l’accès à la nature et aux paysages est un mythe pour l’écrasante majorité de la population », écrit-il, car ces terres se situent surtout au nord du 49e parallèle.

En entrevue, il explique qu’« indépendamment de ce que la Révolution tranquille a voulu accomplir, elle a oublié la question de l’accès au territoire ». « Oui, à l’époque, on a interdit les clubs privés de chasse et de pêche, par exemple, mais on n’a peut-être pas suffisamment freiné le recul des terres agricoles et des milieux naturels au profit des quartiers de bungalows. » Sur la question de l’accès à l’eau, l’auteur déplore que l’État ait « livré aux propriétaires riverains l’usage des eaux publiques au détriment de la collectivité ». « Partout, le territoire se referme », conclut-il.

Au-delà du fantasme

Les conditions qui ont façonné l’économie québécoise ont engendré une « pauvreté de l’imaginaire territorial du gouvernement », écrit le chercheur. Il mentionne dans l’avant-propos l’exemple de Bernard Drainville, qui, en 2023, « pleur[ait] devant les journalistes de l’Assemblée nationale pour s’excuser de ne pas être en mesure de livrer un troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis ». « Vouloir abolir la distance entre ces deux villes au moyen d’un tunnel ou d’un pont dont le coût est élevé à près de dix milliards de dollars trahit autant une incapacité à se défaire du culte de l’automobile qu’un refus de s’atteler à la tâche difficile et nécessaire de repenser des espaces de vie centrés sur le développement suburbain, entièrement dépendants de la voiture. »

Devant de tels constats, Philippe Hurteau appelle à prendre conscience d’un paradoxe : malgré la persistance de l’idée selon laquelle le Québec se distinguerait par ses « grands espaces », sa population demeure très largement urbaine et continue d’habiter des lieux avant tout « dessiné[s] par les contraintes de la construction immobilière, des infrastructures autoroutières et de la privatisation foncière ». « Bien que ce soit par les villes que nous vivions l’expérience de l’espace territorial, nous entretenons [tout de même] l’espoir d’être, au fond, faits pour autre chose. »

En plus de chiffrer les phénomènes observés dans chaque section, l’ouvrage porte en filigrane un regard plus philosophique sur notre environnement naturel. Si Hurteau déplore que ce dernier reste le plus souvent « confiné au fantasme », Rioux en propose une définition éclairante. « Le territoire est d’abord un espace humanisé », dit-il. « Selon le géographe Claude Raffestin, [l]’espace est la “prison originelle”, [et] le territoire est la prison que les hommes se donnent. » Reste à voir comment nous pourrions, au Québec, nous y enfermer un peu moins.

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