Annulation du spectacle Seul ensemble : un « fiasco », selon le metteur en scène

Trois jours après l’annulation de la tournée Seul ensemble - Serge Fiori, des artistes, concepteurs, techniciens et fournisseurs du spectacle, qui n’ont pas été payés depuis le mois de septembre, n'ont toujours pas de nouvelles du coproducteur avec qui ils ont signé leurs contrats, les Productions Bylo Nebylo Inc.
Mes factures impayées montent à environ 10 000 $ pour la vingtaine de spectacles déjà présentés, et il restait près de 50 dates au calendrier. Donc on perd notre revenu pour un an, en plus de ne pas être payés pour ce qu’on a fait
, explique Louise Brunet, cheffe vidéo pour le spectacle Seul ensemble, une relecture circassienne de l'œuvre de Serge Fiori, ancien chanteur d'Harmonium décédé le 24 juin 2025.
Je sors de l’école après un changement de carrière, donc je n’avais pas nécessairement d’économies. Dans deux mois, je ne sais pas comment je vais payer mon loyer ou comment je vais honorer mes factures
, ajoute-t-elle.
Comme plusieurs de ses collègues, Louise Brunet affirme avoir refusé plusieurs contrats pour honorer ses engagements envers Seul ensemble. Il faut que je trouve du travail, alors que les contrats pour les productions culturelles sont déjà attribués depuis un moment
, explique-t-elle.
Benoît Landry, metteur en scène du spectacle, qui a participé à sa conception en 2019, cumule lui aussi plusieurs semaines de travail impayé.
On a fait des représentations, alors l’argent existe, explique-t-il. Ce qu’on a du mal à s’expliquer, c’est : qu’est-ce qui peut être plus pressant à rembourser que les cachets des artisans qui ont fait ces 25 représentations?
C’est vraiment un fiasco. C’est un gâchis épouvantable pour les artistes qui ont travaillé comme des fous pour se rendre là.
Louise Brunet affirme qu’elle a entrepris des démarches pour faire valoir ses droits, comme plusieurs autres membres de l’équipe. Une quarantaine de personnes seraient touchées par la situation, précise la cheffe vidéo.

Le spectacle mettait en scène plusieurs disciplines circassiennes, du trapèze au «slackline» en passant par la planche coréenne.
Photo : Cirque Eloize
L'un des coproducteurs ne répond plus
Seul ensemble a été présenté une première fois en 2019 avant d’être interrompu par la pandémie de COVID-19. Le spectacle a été relancé dans une nouvelle mouture le 30 août dernier et devait être présenté au moins jusqu’à l’été 2027 à travers le Québec.
Or, le Journal de Montréal rapportait mardi que la tournée avait été annulée en raison de problèmes financiers.
La grande majorité des collaborateurs de la production n’ont pas encore été payés pour les 25 représentations données à Montréal et à Québec entre le 30 août et le 3 octobre derniers.
On a envoyé un courriel au propriétaire de Bylo Nebylo Inc., Guillaume Mathieu-Thérien. Il nous a dit qu’il nous reviendrait pour nos paiements, mais on attend toujours
, explique Benoît Landry.
Selon Louise Brunet, Guillaume Mathieu-Thérien était jusqu’à tout récemment complètement inconnu des membres de l’équipe : On ne l’a jamais vu.
Les Productions Bylo Nebylo Inc. n’ont pas répondu aux demandes de commentaires de Radio-Canada. Jeudi, le site officiel de l’entreprise affichait une page d’erreur. Le lendemain, le site n’apparaissait plus dans les résultats de recherche sur Google.
L’autre coproducteur du spectacle, Compagnie France Film, a également décliné une demande d’entrevue, se contentant d’envoyer une déclaration par courriel.
Malgré les meilleurs efforts de toutes les parties impliquées, le spectacle Seul ensemble n’a pas obtenu les résultats escomptés
, explique l’entreprise.
Compagnie France Film a joué un rôle d’investisseur via une de ses filiales. Nous sommes sensibles à la réalité des artistes et artisans. Encore présentement, nous travaillons avec le producteur exécutif qui s’occupe de l’exploitation du spectacle afin de trouver des solutions dans les limites de notre rôle.
Des centaines de milliers de dollars avancés par le Cirque Éloize
De son côté, le Cirque Éloize, qui a créé le spectacle, mais ne l’a pas coproduit comme lors de la première mouture de Seul ensemble, a référé Radio-Canada à sa déclaration initiale publiée sur Facebook, mardi.
La décision du producteur d’annuler le reste de la tournée est malheureusement totalement hors de notre contrôle
, a écrit la compagnie.
Nous multiplions les demandes et les interventions auprès de Productions Bylo Nebylo Inc. et de France Film afin d’obtenir des réponses claires et de nous assurer du respect des ententes contractuelles
, a-t-elle ajouté jeudi.
Tant Louise Brunet que Benoît Landry ont tenu à souligner la solidarité dont le Cirque Éloize a fait preuve avec les artistes, concepteurs et techniciens. Ils font tout pour essayer de nous aider
, affirme la cheffe vidéo.
Benoît Landry affirme que l’entreprise a même avancé plusieurs centaines de milliers de dollars de sa poche pour payer une partie des factures de certains artistes afin que la tournée se poursuive.

La musique de Serge Fiori et d'Harmonium est au coeur du spectacle « Seul ensemble », sous la direction musicale de Louis-Jean Cormier.
Photo : Cirque Eloize
Des contrats maison, sans protections syndicales
La situation des artistes et des techniciens impayés dans le cadre de la tournée Seul ensemble met en lumière la précarité des travailleurs du milieu des arts vivants, qui n’ont souvent d’autre choix que de signer des contrats privés, sans la protection d'une entente syndicale.
Les artistes de cirque ne sont représentés par aucun syndicat au Québec, mais plusieurs autres collaborateurs de Seul ensemble sont membres de syndicats, que ce soit l'UDA, AQTIS 514 IATSE ou l’APASQ. Toutefois, aucun contrat syndiqué n’a été signé pour ce spectacle, selon Benoît Landry.
Pour Seul ensemble, ce n’est que des contrats maison, comme c’est souvent le cas dans l’industrie du cirque. C’est un peu une condition sine qua non. Les producteurs ne veulent pas voir entrer les syndicats
, explique le metteur en scène.
La présidente de l'Union des artistes (UDA), Tania Kontoyanni, rappelle que les contrats négociés par le syndicat prévoient notamment des recours en cas de non-paiement. Elle est toutefois consciente que ce n’est pas la norme dans le milieu des arts vivants.
La majorité des artistes ont peur de demander des contrats syndiqués. Ils se disent : "Est-ce que le producteur va me barrer? Est-ce qu'il va trouver que je suis trop exigeant?" Alors que c'est la base
, souligne-t-elle.
Du côté des techniciens de scène, la situation est comparable, selon la présidente de la section locale 56 de l'Alliance internationale des employés de scène, de théâtre et de cinéma (IATSE), Natalie Goyer.
Les techniciens non syndiqués au Québec ont très peu de recours dans des situations comme celle-là. Ils sont majoritairement considérés comme des travailleurs autonomes, ce qu’ils ne sont pas en réalité
, explique-t-elle.
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