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Sunday, November 8, 2026

La voix québécoise de Jack Kerouac restituée

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Plus de 50 ans après la mort du père de la beat generation, Jack Kerouac a droit à une nouvelle traduction en langue québécoise. Ses livres avaient tous déjà été traduits en France, mais selon les standards parisiens de l’époque. Le poète et enseignant Maxime Catellier s’est donné pour mission de raviver la voix originelle de Jack Kerouac, à travers l’un de ses livres les plus intimes et “sacrés”, Visions de Gérard.

Les Français, dans les années 60, 70, traduisaient comme on traduisait à Paris, c’est-à-dire en faisant sonner ces livres-là comme des livres qui se passeraient à Paris. Pour un livre comme Visions de Gérard, c’est complètement désastreux, parce qu’on perd toute la saveur, l’ambiance, raconte l’écrivain originaire de Rimouski.

Il a fallu que je détraduise, parce que ce livre-là, dans la tête de Kerouac, il se passe en français.

Jack Kerouac pose le regard fixe vers la caméra.

« Au fil des années, Kerouac a trouvé plusieurs façons différentes de nommer sa langue maternelle : French Patoi, Canadian French, New England French-Canadian, Canuck French, Français Canuck, Canuckian Child Patois Probably Medieval et d’autres encore », écrit le professeur Jean-Christophe Cloutier, dans sa préface de La vie est d’hommage.

Photo : Getty Images / Mondadori

Kerouac essayait d’écrire dans son joual natal, explique Maxime Catellier. Son projet littéraire, en fait, c’était vraiment une réappropriation de sa culture canadienne-française et sa transposition dans la langue américaine, dont il se servait comme un outil un peu étranger à lui-même, souligne celui qui enseigne la littérature au Cégep de Valleyfield.

Le Rimouskois décrit qu’après s’être désintéressé des traductions françaises de Kerouac, il s’est mis à le lire en langue originale anglaise. Il dit avoir été happé en lisant le livre Visions of Gerard. C’est un livre tellement touchant, c’est complètement bouleversant et en même temps, c’est drôle.

Maxime Catellier.

« Je comprenais pas que personne parlait de ce livre-là. C'est un livre hallucinant. C'est sur la mort d'un enfant, mais en même temps, c'est Kerouac qui exorcise toute la culpabilité qu'il a de lui, d'être en vie. [...] Et là, je suis allé voir la traduction de Jean Autret et j'ai fait : ok, c'est un scandale. Il y a des affaires dans cette traduction-là pour lesquelles je donnerais un ticket. Ça se fait juste pas! », raconte Maxime Catellier.

Photo : Radio-Canada / Patrick Voyer

Une tragédie dans la famille Kerouac

Publié en 1963, ce roman autobiographique constitue le premier chapitre de la légende douloureuse de Jean-Louis Kerouac, écrit Maxime Catellier dans son avant-propos.

Jack Kerouac, de son vrai nom Jean-Louis, avait quatre ans lorsqu’il a perdu son grand frère Gérard, qui était de cinq ans son aîné. Il souffrait depuis sa naissance d'un souffle au cœur. Visions de Gérard, composé des souvenirs de l’écrivain ainsi que de ceux de sa famille, retrace la vie de cet enfant qui semblait connecté à Dieu, habité d’une bonté admirée par tous ceux qui le côtoyaient.

Photo de famille de Jack Kerouac.

Jack Kerouac est mort en 1969 à l’âge de 47 ans, en Floride, des suites de son alcoolisme. “Même lui, ti-pouce, avec ses miettes de biscuits sur les chemins de l’Amérique, il ne survivra pas à sa vieille mère qui regarde par la fenêtre dans le noir absolu de sa vie”, écrit Maxime Catellier. Sur cette photo : Jack Kerouac avec sa sœur Caroline, sa mère Gabrielle et son père Léo-Alcide

Photo : Radio-Canada

Gérard était ce frère que Jack Kerouac avait toujours imaginé comme un saint, alors qu’il se voyait comme un mécréant, écrit Maxime Catellier.

Il raconte que Kerouac avait délaissé sa mythique machine à écrire pour rédiger Visions de Gérard. C’est sur la table de cuisine chez sa sœur qu’il s’est installé pour écrire, en 10 jours, à la mitaine, ce deuil familial, qui fait réaliser la perte totale, désespérée, de la vie et de la mort, la défaite complètement contingente et partiale de la chose, la pure marde qu’elle implique, et le monde qui continue d’espérer et d’espérer, décrit Kerouac dans la traduction de Maxime Catellier.

Le livre Visions de Gérard.

L’écriture des Visions de Gérard consiste peut-être à guérir de cette honte d’avoir vécu à la place de celui qui est mort, écrit Maxime Catellier dans sa préface.

Photo : Radio-Canada / Patrick Voyer

Question de comparer l’expérience de lecture entre une traduction française et une traduction québécoise, voici un passage racontant que Gérard, cet ange au cœur tendre et doux avait sauvé une petite souris prise dans un piège. Kerouac l’opposait en tout à certains rustres de Lowell, la ville où ils ont grandi :

Traduction française de 1972, pour Gallimard

Leur ignorance, leur grossièreté, leurs interdits petits et mesquins, leurs combines, leurs tendances hypocrites, ces hommes qui se repentent de leurs pertes et savourent leurs gains – Garçons de cabaret, porteurs d’os, directeurs de pompes funèbres, porteurs de gants, respireurs de brouillard, lanceurs de merde, pisseurs, salisseurs, empuanteurs, convertisseurs de veaux gras, souillures et gales de A jusqu’à Z sur la face de la terre – "Une souris? Qui se soucie d’une Bon Dieu de souris, Dieu a dû les faire pour qu’elles se prennent à nos pièges"

Traduction en langue québécoise de Maxime Catellier, en 2026, pour Boréal

[...] leur ignorance, leur dégueulasserie, leurs jambettes vicieuses et perfides, leurs projets, leurs penchants hypocrites, braillant sur les pertes et bavant sur les profits – garçons de salle, porteurs d’os, directeurs de funérailles, porteurs de gants, cracheurs de brouillard, metteurs de marde, pisseurs, empesteurs, salisseurs, engraisseurs de bétail, des hosties de taches, des gales sur la face du monde –  "Une souris? On s’en crisse-tu, de ta maudite souris – Dieu les a créées à l’image de nos pièges"

Profil de Jack Kerouac.

« Je suis Canadien Francais, m’nu au monde a New England, Quand j’fâcher j’sacre souvent en Francais. Quand j’reve j’reve souvent en Francais. Quand je brauille j’brauille toujours en Francais », écrit Jack Kerouac, dans son joual à lui. Ce texte remonte au début des années 50 dans le récit La nuit est ma femme, uniquement rendu public lors de l’ouverture du fonds d’archives Jack Kerouac à la New York Public Library en 2006.

Photo : corbis via getty images / Allen Ginsberg

La langue canadienne-française, une langue grandiose pour Kerouac

Kerouac, de son vivant, n’a jamais rendu public les textes qu’il avait écrits directement en français, comme l’explique le professeur associé en littérature à l’Université de Pennsylvanie, Jean-Christophe Cloutier, qui s’en est chargé en les publiant des décennies plus tard dans La vie est d’hommage, en 2016.

Des décennies après l’immense succès du roman On the road, qui a érigé Kerouac comme légende de la littérature américaine et de la beat generation, ces textes inédits en français ont montré l’écrivain sous une autre lumière, témoignant de cette langue déracinée, à la recherche d’elle-même que décrit Maxime Catellier.

[Ce] français créolisé, [...] il s'est donné lui-même la mission d'essayer de trouver une façon de l'écrire. On parle ici de presque 20 ans avant Les Belles-sœurs, avant l'éveil vers le joual comme étant une langue non de honte, mais de nationalité, une langue littéraire avec laquelle on pouvait faire de l'art, contextualise Jean-Christophe Cloutier, qui a récemment lancé Sur le chemin et autres écrits en français, un livre audio autour de l'œuvre originale en français de Kerouac.

18:24

Le 7 mars 1967, Kerouac a accordé une entrevue en français à Fernand Séguin de l’émission Le Sel de la semaine. Cette entrevue, marquante pour bien des kerouacistes qui y décèlent un malaise flagrant, n’a rien fait pour le rapprocher de sa communauté d’origine : « lorsqu’il a évoqué la mort de son frère et de sa sœur, l’auditoire a gloussé de rire en raison de son parler joual [...] », raconte Maxime Catellier.

L’arrivée d’une traduction québécoise plutôt que française de son œuvre écrite en anglais tombe ainsi sous le sens. Les Visions de Gérard traduites par Catellier en représentent un premier jalon. Cette idée de traduire vers le québécois nous amène vers le continent Québec et cette américanité-là, estime l’expert de Kerouac installé depuis 20 ans aux États-Unis.

Un enfant de l’exode

Né à Lowell au Massachusetts en 1922, Jack Kerouac n’a appris à parler anglais qu’à partir de l’âge de six ans. Ses grands-parents étaient des Canadiens-Français, partis, comme des centaines de milliers d’autres, vers les États-Unis, espérant une vie meilleure.

C’était dans le temps des grandes pauvretés et de la misère noire [...] le temps de la colonie amère, du peuple chômeur, comme l’écrit Victor-Lévy Beaulieu dans son essai-poulet sur Jack Kerouac. L’écrivain de Trois-Pistoles disparu en 2025 sera d’ailleurs des premiers à voir dans le blanc des yeux l’âme canadienne-française de Jack Kerouac, estime Maxime Catellier.

Kerouac était « devenu un si bel artisan, parce qu’il savait qu’il était un minable criant son angoisse dans le silence de l’immensité américaine », a décrit Victor-Lévy Beaulieu, au début des années 70, dans son essai consacré à Jack Kerouac.

Photo : Gracieuseté : Orange County Regional History Center / Christie's

Léo-Alcide Kirouack, le père de l’écrivain beat, est né à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, mais était encore bébé lorsque sa famille s’est installée en États-Unis. Sa mère, Gabrielle-Ange Lévesque, est née à Saint-Pacôme, dans le Kamouraska, mais a grandi dans la même région de la Nouvelle-Angleterre.

En 1967, Kerouac a entrepris un voyage jusqu’à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup à la recherche de ses racines familiales. Peu de traces écrites demeurent de ce pèlerinage.

Visions de Gérard donne beaucoup à voir sur la vie de ces Canadiens-Français exilés, travaillant pour la plupart dans l’industrie manufacturière. À Lowell, au plus fort de cette vague migratoire, près du quart de la population était canadienne-française, comme autant de troupe[s] ressoudant de la ferme stérile pour travailler aux États dans les usines, comme l’a décrit Jack Kerouac.

Deux jeunes travailleurs d'origine canadienne-française à Lowell, en 1911.

Au 19e siècle et au début du 20e siècle, plus de 900 000 Canadiens français – soit près de la moitié de la population de l’époque – ont quitté leur mère patrie pour des raisons économiques et se sont établis en Nouvelle-Angleterre. Ici, on voit deux jeunes travailleurs d'origine canadienne-française à Lowell, en 1911.

Photo : Lewis Hines/National Child Labor Committee collection, Library of Congress, Prints and Photographs Division

C’est vraiment un voyage dans le temps pour entrer dans les communautés franco-américaines, à cette époque-là, qui se construisaient un "Petit Canada" dans les villes manufacturières de la Nouvelle-Angleterre. C’est quelque chose de complètement passionnant, exprime son nouveau traducteur, Maxime Catellier.

On est plusieurs, je pense, à vouloir faire entendre Kerouac dans tout son aspect québécois, mais je crois que ce livre restitue une voix qu’on aurait dû entendre depuis longtemps, estime-t-il.

Il demeure difficile de financer sa traduction au Canada, puisqu'il s'agit d'un auteur américain, mais ça pourrait changer : son œuvre est maintenant du domaine public.

Maxime Catellier planche d’ailleurs sur une deuxième traduction de Kerouac, Doctor Sax, qui suit la logique chronologique du projet littéraire de l’écrivain.

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