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Monday, October 19, 2026

Sortir de la vision infantiste

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En quelques semaines, le mouvement de la jeunesse en France a révélé une posture intéressante de la part des adultes de là-bas et d’ailleurs, très peu connue, peu évoquée et pourtant ô combien présente dans les institutions, qu’elles soient scolaires, sanitaires ou qu’elles soient dans la société au sens large. Il s’agit de l’« infantisme ». Ce terme a été traduit du mot childism popularisé par l’essayiste Elisabeth Young-Bruehl par ma consœur Laelia Benoit, pédopsychiatre et sociologue au Yale Child Study Center. Il définit l’ensemble des préjugés et des discriminations à l’égard des enfants et des adolescents du seul fait de leur âge.

L’infantisme montre comment la société perçoit et considère les jeunes, en les infantilisant et en les dévalorisant lorsqu’ils prennent la parole sur des sujets sociétaux et des débats qui les concernent au premier plan. Il évoque le mépris de nombreux adultes face à cette jeunesse, qu’ils considèrent comme insuffisamment informée, sans expérience et sans expertise, donc non légitime pour élever la voix. Il explique pourquoi de nombreux adultes accusent les jeunes d’être instrumentalisés et manipulés par des partis politiques, convaincus qu’ils sont que ces jeunes n’ont pas de pensée propre.

Celui qui fait preuve d’infantisme voit aussi l’enfant comme un être incomplet, car « pas encore adulte » : c’est l’idée d’un être inférieur, incompétent, donc moins digne d’être entendu et respecté. Il rappelle que l’enfant est encore considéré comme un objet appartenant aux adultes, et à la société en général, alors qu’il est pourtant défini dans la Déclaration des droits de l’enfant comme un sujet de droit. L’adulte infantiste pense qu’il a pour mission de guérir l’enfant de cette « maladie qu’est l’enfance » en lui permettant de s’affranchir de ce terrible état pour accéder enfin au Graal de la vie d’adulte.

L’infantisme se reconnaît dans les paroles de la docteure en philosophie et ancienne professeure de lycée Bérénice Levet quand elle dit à la télé qu’il faut cesser de donner la parole aux jeunes et que, non, leur parole n’est pas précieuse. Elle précise que la responsabilité des adultes vis-à-vis des jeunes est de les arracher à eux-mêmes, de les libérer d’eux-mêmes… Quel programme, dites-moi !

Dans la posture sociétale infantiste, l’adulte va décrire les enfants comme des perturbateurs, des « tannants » adeptes du bruit, de la turbulence et du chaos. Bref, comme des êtres indisciplinés et incorrigibles. Les adultes sont unis autour de cette certitude ; ils se confortent entre eux dans leur description, comme toute forme de « cohésion » qui exclut l’autre en le dénigrant et qui participe aux mots en « isme » : l’étranger dans le racisme, la femme dans le masculinisme… Ce qui est spécial avec l’infantisme, c’est que, contrairement à d’autres discriminations qui touchent des groupes particuliers, tout le monde y a goûté, mais s’en est libéré de facto en devenant adulte. On devient donc le dominant, et notre mépris est à la hauteur de notre besoin de dire qu’on ne fait plus partie de cette catégorie-là… Selon la Dre Benoit, plus on a été humilié pendant son enfance par les adultes dans la famille et à l’école, plus on va vouloir se mettre à distance et on sera méprisant.

J’ai toujours une petite pensée pour certains adultes lorsqu’ils expriment avec une violence inouïe leur dédain et qu’ils se moquent sous mes publications de la jeunesse que je défends. Je compatis avec l’enfant blessé et humilié qu’ils ont été… mais je n’excuse pas pour autant l’adulte qui choisit de perpétrer cette attitude.

La même Dre Levet citée plus haut a ajouté durant le débat télévisé que l’élève, une fois le seuil de l’établissement scolaire franchi, doit s’effacer en tant qu’individu. Elle insiste d’abord sur le fait que la vie personnelle des élèves n’a aucun intérêt pour elle en tant que professeure, déniant ainsi l’avancée des neurosciences de l’éducation qui nous apprennent que chaque élève arrive en classe avec un bagage, ce que j’appelle un sac à dos symbolique, fait d’expériences familiales, amicales, sociétales diverses, qui aura un effet direct et majeur sur sa capacité d’apprenant.

En réclamant d’effacer l’individu dans l’élève, on invisibilise l’expérience de vie de chacun et on fait croire qu’une fois le sac à dos symbolique laissé à la porte (ce qui est impossible), on va pouvoir évaluer de façon équitable et juste l’élève, uniquement par le travail, les efforts et le mérite.

La position infantiste voudrait donc uniformiser l’enfant : il n’y aurait pas une biodiversité humaine, mais un seul enfant, élève de surcroît, qui devrait se conformer quels que soient ses enjeux et même si le système éducatif est brisé. Nous revient alors, à nous, médecins de l’enfance, le rôle de faire en sorte que cet enfant s’adapte et plie. Jamais, ô grand jamais, il ne s’agirait de remettre en question les brisures du système.

L’adulte infantiste ne reconnaît pas d’individualité à l’enfant. En réclamant à l’individu de s’effacer pour n’être qu’élève, en supprimant la subjectivité, on entre, me semble-t-il, dans une contradiction vis-à-vis de l’objectif de l’éducation, qui est, certes, de transmettre les savoirs, mais aussi de former des personnes autonomes, capables de jugement critique, y compris envers les institutions auxquelles ils appartiennent, de se situer dans le monde, de faire des choix.

Reconnaître l’individu et lui permettre de rejoindre le collectif et de participer avec sa singularité à la construction de l’édifice sociétal ne me semble pas du tout incompatible. Cela me paraît même riche pour l’avenir, qui aura besoin de jeunes créatifs, qui pensent en dehors de la boîte. Et pas de moutons au profil identique. Sortir de la vision infantiste, c’est dire non à ce que j’appelle l’agriculture intensive de l’enfance et à son élevage en monoculture.

Comme on le voit en France, la posture infantiste des adultes se rigidifie très vite quand les jeunes abordent des sujets qui ne correspondent pas à leur point de vue ou qui pointent justement la passivité des adultes et leur refus de parler de sujets systémiques qui nous concernent tous : il s’agit, dans une démarche autoritariste, de faire taire le jeune dans un rappel de qui décide et qui sait. C’est le retour aux bonnes vieilles méthodes pour casser un comportement, basées sur la menace, la crainte, mais qui ne font cesser les revendications que parce que le jeune a peur, et non parce qu’il a compris. Cela revient encore à faire fi des neurosciences éducatives, qui expliquent que l’enfant n’apprend pas en état d’hypervigilance et qu’il pliera uniquement dans une forme de motivation externe (pour éviter la sanction) plutôt que dans une motivation interne, par souci d’apprendre et de comprendre.

La posture infantiste de l’adulte est donc verticale, descendante (et condescendante), vis-à-vis de la jeunesse.

Et si nous allions regarder d’autres systèmes éducatifs, qui, sans renoncer à la question du cadre, des limites, de la discipline et de l’autorité au sens émancipateur du terme, proposent une relation plus harmonieuse avec les jeunes ?

Si nous nous souvenions de notre propre jeunesse, de nos élans, de nos révoltes ?

Si nous donnions à l’enfance le statut qui lui revient et si nos décideurs écoutaient les préoccupations des jeunes, investissaient réellement dans leur éducation, dans une réforme audacieuse et inspirée ?

Si on investissait dans leur santé (surtout dans la prévention) et qu’on comprenait qu’à long terme, cet investissement fera des adultes en meilleure santé, capables de mieux vivre ensemble, de dialoguer, de résoudre des conflits (tout ce que nous, adultes, ne savons pas ou plus faire).

Les jeunes nous alertent, nous le disent, nous préviennent avec toute leur fougue. Écoutons-les ! Si vous ne voulez pas lâcher votre vision infantiste, alors soit, pensez à votre porte-monnaie : ce sera, je peux vous l’affirmer, mesdames et messieurs du gouvernement, beaucoup d’argent économisé ! On ne vous aura pas par les sentiments, visiblement, et encore moins par des arguments factuels et neuroscientifiques. On vous aura par votre porte-monnaie. Ainsi va le système actuel.

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