"La violence politique en France a toujours dépassé celle de ses voisins", selon Pascal Lamy, ancien commissaire européen au commerce

La rue est en colère en France, en Belgique, en Italie, au Portugal, aujourd'hui en Grèce. C'est le symptôme d'un même mal ? Vous voyez des similitudes, des parallélismes, des fils à tirer entre ces différentes contestations sociales ?
Pascal Lamy : Tout à fait. Si vous regardez l'Europe de la Lune, vous voyez le système social le plus généreux de la Terre et le taux de croissance le plus bas. On a un système social qui est deux fois meilleur que celui des Américains, trois fois meilleur que celui des Indiens, quatre fois meilleur que celui des Chinois. On a un taux de croissance potentiel d'1% c’est-à-dire la moitié de celui des Américains, un tiers de celui des Chinois, un quart de celui des Indiens. La question maintenant est de savoir si l'Europe a l'économie qui lui permet de nourrir le modèle social qui est celui auquel aspirent les Européens. Les gens qui sont dans la rue, qu'ils soient jeunes, moins jeunes, retraités, travailleurs, ils disent 'On n'en a pas pour les efforts qu'on fait, c'était mieux avant'. Mais est-ce qu’on peut se payer notre modèle social ? Ma réponse, c’est non. Parce qu’en matière de santé, de vieillissement, d'éducation, il nous faut investir davantage dans notre modèle social, la réduction de la sécurité sociale, et donc il faut augmenter le potentiel de croissance européen. Sinon, on va au-devant de grandes difficultés.
La contestation sociale en France est plus violente qu’ailleurs. Vous êtes français, est-ce que vous voyez une spécificité de la France vis-à-vis de cette crise ?
La violence politique en France, elle a toujours dépassé celle de ses voisins. Depuis la Révolution française, les Français descendent dans la rue, les agriculteurs mettent le bazar, les syndicats de la fonction publique et de la SNCF aussi. Nous avons, pour un certain nombre de raisons historiques, pour un certain nombre de raisons qui ont à voir avec les relations sociales en France, une violence qui vient plus vite qu'ailleurs. Il n'empêche que cette fois-ci, on a passé un cap.
Vous êtes surpris ?
Oui, bien sûr. Et au fond, on se demande où est la source de cette incroyable violence, parce que c'est du pillage. On est dans un système tout à fait primitif. Depuis 1789, on a toujours eu des extrêmes, à droite et à gauche, plus forts qu'ailleurs, et donc on a des turbulences plus fortes, et on a hélas un système institutionnel, une constitution qui verticalise le pouvoir, et je ne pense pas qu'une constitution présidentielle, pour la France, est meilleure qu'une constitution parlementaire.
► Écoutez ci-dessus l’intégralité de l'interview de Pascal Lamy dans le podcast du Monde en direct.
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