Émeutes à Liège : le récit d’une longue soirée de débats entre majorité et opposition au conseil communal

"Nous sommes dans un moment très particulier qui est celui où est présentée au Conseil communal une décision exceptionnelle qui est attentatoire aux libertés publiques", a d’emblée reconnu Willy Demeyer. Le bourgmestre de Liège a commencé par énumérer les raisons pour lesquelles il a fallu, selon lui, en arriver là, rappelant l’escalade progressive dans les violences des émeutiers, mais aussi la gradation dans les réponses apportées par les forces de l’ordre.
"Cette ordonnance vise à empêcher les émeutiers de faire masse, de former un groupe de 300 ou 400 personnes qui n’étaient plus maîtrisables, a-t-il expliqué. Force est de constater que cela a fonctionné, parce qu’on n’a plus connu d’émeutes", a-t-il estimé.
Au total, 327 arrestations ont été comptabilisées. 170 concernent des mineurs. 143 des personnes arrêtées sont domiciliées à Liège, 144 ailleurs en région liégeoise, et 14 ailleurs en Belgique. Du côté des blessés, il y en a 44 du côté des policiers, aucun du côté des jeunes manifestants, "sous réserve de vérifications", a précisé le bourgmestre. 43 commerces ont été touchés et 200.000 euros de mobilier urbain détruits. "C’est le montant habituel que nous consacrons au mobilier urbain pour un an. Ça veut dire que le budget 2027 est déjà consommé en ce qui concerne le mobilier urbain", a-t-il averti.
Face aux critiques émises à l’égard de la police, Willy Demeyer a annoncé recevoir une par une les personnes qui contesteraient leur contrôle. "Nous avons des personnes qui contestent sur les réseaux sociaux, qui écrivent ou qui téléphonent. J’ai pris l’engagement de recevoir et de répondre à ces personnes personnellement et une par une", a-t-il promis, annonçant également vouloir ouvrir "des espaces de dialogue" avec les jeunes.
Les foudres de l’opposition
Est alors venu le tour des différents groupes politiques de prendre la parole, à commencer par l’opposition. Sophie Lecron, cheffe de groupe PTB, a replacé les manifestations des élèves dans le contexte politique. Elle a reproché aux autorités d’appliquer "docilement les conséquences des choix politiques posés par les partis MR-Engagés avec lesquels le PS est en coalition", et de ne pas suffisamment écouter et dialoguer avec les jeunes. Une accusation immédiatement réfutée par le bourgmestre : "Je pense avoir été clair, madame, en commençant par parler des jeunes. [...] Ce n’est pas juste de dire ça." Sofia Touhami, également PTB, s'est attaquée à l’ordonnance en parlant de "précédent jamais vu" et d’une décision "disproportionnée".
Du côté de Vert Ardent, on estime que l’ordonnance est "le résultat d’un échec de la gestion de l’ordre public". Caroline Saal s’est indignée des dégâts collatéraux occasionnés par le travail de la police. "Des gens qui n’avaient rien à voir se sont retrouvés pris à partie sans avoir compris ce qu’il se passait. [...] Au moment où la galerie Saint-Lambert évacue, des grenades lacrymogènes sont lancées tous azimuts alors que des familles ou des personnes âgées évacuent dans des scènes de chaos", a-t-elle raconté, réclamant du changement dans les méthodes appliquées par les forces de l’ordre.
Trop tard pour le MR, trop long pour François Schreuer
Les membres de la majorité communale se sont également exprimés. Chez Les Engagés, Michel de Lamotte a affirmé son soutien à l’ordonnance du bourgmestre qu’il estime "fondée". "Monsieur le Bourgmestre, j’ai un goût de cendre dans la bouche. Les Engagés ont aussi ce goût de cendre dans la bouche. Je n’accepte pas et nous n’acceptons pas ce qui est arrivé." Le chef de groupe a parlé de "double responsabilité", entre réponse aux revendications des manifestants et condamnation des violences.
"Non, la police n’est pas notre ennemi", a souligné Diana Nikolic, cheffe de groupe MR, reprochant à l’opposition de "souffler sur les braises". "L’usage de la force, l’usage de gaz lacrymogène ou de l’autopompe, c’est une conséquence de la violence qui a déferlé sur notre territoire et non la cause. [...] Quand des jeunes allument des feux sur la voie publique, quand ils cassent et pillent des commerces, quand ils mettent notre ville à sac, quand on se retrouve en état de siège, il est normal que la police intervienne." La libérale a également soutenu l’ordonnance du bourgmestre, bien qu’elle soit arrivée "alors que le mal était déjà fait" selon elle.
"Je ne suis pas convaincu à ce stade que huit jours étaient nécessaires", a estimé quant à lui François Schreuer. Le conseiller communal PS + aurait préféré que l’interdiction des rassemblements de plus de trois personnes soit limitée à 24 ou 48 heures, tout en apportant son soutien au bourgmestre. L’élu n’a pas pour autant ménagé les gouvernements MR-Engagés aux autres niveaux de pouvoir. "Mme Glatigny ment, c’est un fait. C’est établi sur de nombreux dossiers. Quand on ment aux gens, les gens sont fâchés. C’est surprenant", a-t-il ironisé à la suite d’un long plaidoyer en faveur de la jeunesse.
Pas le premier euro
Dans sa réponse à l’opposition, le bourgmestre a d’abord argumenté que l’ordonnance était "un acte juridique de protection des jeunes eux-mêmes", rappelant que plusieurs manifestations, dont une devant l’hôtel de ville, ont tout de même pu avoir lieu. Il a également appelé ses collègues à faire preuve de prudence face aux témoignages qui circulent, car "il y a parfois une grande distance entre ce qui est dit et ce qui est".
En réponse au reproche d’avoir pris cette ordonnance trop tard, Willy Demeyer l’a expliqué par le temps passé avant d’obtenir les renforts demandés. "Il a fallu que la situation soit vraiment grave pour qu’on obtienne les effectifs nécessaires. Nous les avons obtenus, mais nous les avons obtenus le jeudi. Et prendre une ordonnance sans avoir les moyens de l’appliquer, c’est la meilleure manière de brûler sa dernière cartouche et de se discréditer", a-t-il justifié. La solution, selon lui, viendrait d’un retour d’une "réserve générale (de policiers, ndlr) plus importante pour aider les villes et communes à faire front à des événements de cette nature".
Willy Demeyer en a d’ailleurs profité pour exprimer son vif désaccord face au projet de création d’une gendarmerie 2.0 des ministres fédéraux Quintin et Francken. "Ça veut dire que nous aurons demain le même maintien de l’ordre qu’en France. Et ça, ce n’est pas possible, et on voit bien le résultat", a-t-il mis en garde, défendant le modèle belge de gestion négociée de l’espace public (GNEP).
L’autre crainte du bourgmestre concerne le futur budget communal : "Le budget pour les commerçants, on n’a pas le premier euro. Pour les jeunes, on n’a pas le premier euro. Et si cela continue, nous aurons demain moins de policiers qu’aujourd’hui. J’ai l’impression qu’on explique que les jeunes sont parfois dans un monde parallèle, mais je crois que nous sommes parfois aussi dans un monde parallèle par rapport à la réalité", s’est-il inquiété.
5 interpellations
Les interpellations déposées par plusieurs conseillers communaux ont ensuite prolongé le débat. Interpellé par Vert Ardent et le PTB sur la jeunesse, le bourgmestre a annoncé l’ouverture d’un "forum de discussion et de rencontres", sans en donner le calendrier. Sur les commerces, l’échevin Fabrice Drèze a fait état d’une baisse moyenne de 50 % du chiffre d’affaires chez les commerçants qui ont communiqué leurs chiffres. Interrogé par le MR sur la fermeture des écoles secondaires communales le vendredi 2 octobre, Willy Demeyer a affirmé ne pas l’avoir recommandée. "J’ai été amené à accompagner un mouvement qui s’est développé dans le monde enseignant", a-t-il nuancé.
Au terme des débats, l’ordonnance a été confirmée par 28 voix pour, 14 contre et 1 abstention, sur 43 votants. Mais pour le bourgmestre, le dossier n’est pas clos : "Je pense que la séquence n’est pas terminée", a-t-il prévenu.
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