Midterms: ces candidats atypiques qui incarnent les nouvelles lignes de fracture de la politique américaine

Le compte à rebours est lancé avant les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain aux États-Unis. Les républicains pourraient perdre leur majorité au Congrès. En face, chez les démocrates, émerge une nouvelle « gauche fragmentée et plurielle », portée notamment par des quadragénaires qui espèrent faire basculer le scrutin. Portraits, dans les deux camps, de candidats aux profils singuliers.
James Talarico, le populiste chrétien qui veut convertir le Texas aux idées démocrates
Au Texas, État qui n’a plus élu de démocrate au Sénat depuis 1988, James Talarico espère créer la surprise face au républicain Ken Paxton. Son profil détonne au sein du parti démocrate : cet ancien séminariste presbytérien de 37 ans parle ouvertement de sa volonté de devenir pasteur et met sa foi chrétienne au cœur de sa campagne. « La présence d’un candidat comme lui est un accident de l’histoire », analyse pour RFI Pierre Martin, professeur de sciences politiques à l’université de Montréal. Selon le chercheur, Talarico peut s’adresser à des électeurs conservateurs et religieux tout en défendant des idées de gauche.
Sur un terrain religieux largement occupé par les conservateurs, le Texan puise en effet dans l’Évangile ses arguments en faveur de la justice sociale. « La justice économique est mentionnée 3 000 fois dans nos Écritures », souligne-t-il dans The Ezra Klein Show, regrettant qu’elle soit absente du discours de la droite religieuse. « Le vrai combat, dans ce pays, ce n’est pas la gauche contre la droite. C’est le haut contre le bas », déclare-t-il encore, appelant à réformer le système fiscal – trop avantageux pour les classes favorisées –, à mettre en place un système de santé universel et à ouvrir des crèches publiques.
Sa foi nourrit également sa défense du droit à l’avortement. Invité du podcast de Joe Rogan, il prend l’exemple du consentement de Marie lors de l’Annonciation : « Pour moi, c’est une affirmation [...] que la création doit se faire avec le consentement. » Ancien enseignant d’anglais dans un collège public, à l’argumentaire construit et à l’aise au micro, le candidat « fait clairement une campagne anti-establishment », souligne Tristan Cabello, spécialiste de la gauche aux États-Unis. Un « électron libre » au sein « d’une gauche fragmentée et plurielle » qui émerge lors de cette primaire.
L’électorat latino pourrait aussi sanctionner la politique migratoire des républicains. Talarico défend de son côté une approche ciblant la lutte « contre les cartels, pas contre nos communautés [...] Notre frontière devrait être comme un perron : accueillante et sécurisée », a-t-il déclaré lors d’un meeting.
Reste à transformer cette visibilité en victoire dans un État longtemps hors de portée des démocrates. « Il a une chance réelle », estime Pierre Martin. Une victoire de Talarico dans un État que le président Donald Trump a remporté en 2024 avec près de 14 points d'avance donnerait aux démocrates leur premier siège de sénateur fédéral représentant le Texas depuis 1993.
Vivek Ramaswamy, le multimillionnaire d'origine indienne dans l'ombre de Trump
Donald Trump est venu prêter main-forte à Vivek Ramaswamy, candidat républicain au poste de gouverneur de l’Ohio. Pour ce multimillionnaire, soutenu de longue date par le président américain, la victoire est loin d’être acquise dans cet État pourtant ancré à droite. À moins d’un mois des élections de mi-mandat, plusieurs sondages placent en tête sa rivale démocrate Amy Acton, ancienne directrice de la santé de l’État.
« J'ai vécu ce rêve américain dans cet État et je veux faire de l’Ohio le meilleur État du pays. » Né à Cincinnati de parents immigrés indiens, « venus de l’autre bout du monde sans le sou », raconte-t-il dans un podcast, Vivek Ramaswamy, 41 ans, place son histoire familiale et sa réussite au cœur de sa campagne.
Diplômé de Harvard et de Yale, marié et père de trois enfants, il a fait fortune dans les biotechnologies en créant plusieurs sociétés dont Roivant Sciences, cotée en bourse.
Sans expérience politique, Vivek Ramaswamy s’était lancé dans la course à la Maison Blanche en 2024. Après son retrait, il s’était rallié à Donald Trump qui l’a choisi, aux côtés d’Elon Musk, pour lancer le très controversé DOGE, « le département de l’efficacité gouvernementale ». Une aventure de courte durée.
Sa fortune constitue un atout de campagne. Ramaswamy a déjà prêté 25 millions de dollars à sa propre candidature et levé des dizaines de millions auprès de riches donateurs, selon l'Ohio Journal capital.
Il affirme vouloir se démarquer des élus républicains traditionnels. Il promet une forte baisse des impôts fonciers, la suppression progressive des impôts sur le revenu dans l’Ohio et une réforme du système éducatif. Défenseur des centres de données dédiés à l'IA, il assure que les riverains bénéficieront de l’électricité gratuite, un engagement que sa rivale juge difficile à tenir.
Reste à convaincre que sa réussite peut profiter à tous les habitants de l’Ohio où Ramaswamy séduit davantage les électeurs sans diplôme universitaire, tandis qu’Acton domine chez les diplômés supérieurs. Quelle que soit l’issue du scrutin le 3 novembre, l’élection marquera une première : l’Ohio pourrait élire son premier gouverneur d’origine indienne ou sa première femme gouverneure.
Abdul El-Sayed, le démocrate « progressiste » à la conquête du Sénat
Parti d’environ 10% dans les sondages, Abdul El-Sayed a fini par s’imposer dans l'État du Michigan. Cet outsider a remporté la primaire avec un seul point d’avance face à Haley Stevens, députée de 43 ans. Soutenue par l’establishment du parti, la candidate pro-israélienne a bénéficié de dépenses considérables : plus de 60 millions de dollars dont la moitié de l’AIPAC, le lobby pro-israélien américain. Ce déferlement de fonds a permis au candidat El-Sayed de centrer sa campagne sur le rejet de l'influence des milliardaires et des groupes d'intérêt extérieurs. Il critique également la politique d’Israël et s’oppose à l’aide militaire inconditionnelle des États-Unis,
Né et élevé dans le Michigan par un père immigré égyptien et une belle-mère américaine, ce médecin de 41 ans est soutenu par des figures majeures de la gauche américaine telles que Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez. Il défend ainsi un programme ancré à gauche, notamment l'assurance santé universelle, à laquelle il a consacré un guide. Une mesure phare « au cœur de la campagne présidentielle de 2028 qui unit les Américains aussi bien à droite qu’à gauche [...] C’est un programme de justice sociale », selon Tristan Cabello.
Son engagement s’appuie sur une expérience concrète : il a reconstruit les services de santé de Détroit après la faillite de la ville et réorganisé celui du comté de Wayne. Il a piloté un programme visant à annuler jusqu’à 700 millions de dollars de dettes médicales pour 300 000 habitants du Michigan. « C’est un programme basé sur celui de Zoran Mamdani, le maire de New York. Un programme qui essaime dans plusieurs états des États-Unis », ajoute Tristan Cabello.
L’élection dans le Michigan est particulièrement scrutée : les démocrates espèrent reprendre la majorité au Sénat, mais ils doivent pour cela conserver leur siège dans cet État de 10 millions d’habitants du nord des États-Unis, gagné par le président en 2024. Une victoire d’Abdul El-Sayed servirait aussi à montrer que l’aile gauche du parti peut gagner au-delà des sièges déjà acquis aux démocrates. Il serait alors le premier musulman à siéger au Sénat.
Byron Donalds, les hésitations d'une figure montante des républicains face au legs de Trump
Dans une course qui s’annonce disputée au poste de gouverneur de Floride, le républicain Byron Donalds, figure montante du mouvement Maga, affronte le démocrate David Jolly.
Mais le mécontentement suscité par la guerre en Iran et l’inflation, qui pèsent sur le budget des ménages, semblent l'avoir incité à retirer de son site de campagne une photo et plusieurs mentions de Donald Trump. S'il est depuis « rentré dans le droit chemin », il incarne les hésitations d'une partie du camp républicain face au locataire de la Maison Blanche dont les récentes décisions ne sont pas toujours bien comprises par son électorat.
Né et élevé à Brooklyn par sa mère, Byron Donalds part en Floride pour ses études. Sa jeunesse est marquée par des démêlés judiciaires liés à la possession de marijuana et à une fraude à la carte bancaire, deux procédures finalement abandonnées.
Il travaille d’abord dans la finance. La crise de 2008 nourrit son engagement : opposé aux dépenses publiques et aux plans de sauvetage financiers, il rejoint le Tea Party, mouvement de la droite conservatrice. Après une première candidature infructueuse au Congrès en 2012, il entre au Parlement de Floride en 2016, puis à la Chambre des représentants à Washington en 2021.
Dès 2023, Byron Donalds soutient le candidat Donald Trump plutôt que Ron DeSantis, le gouverneur de son propre État, dans la course à l’investiture présidentielle républicaine. Un choix qui s’avère payant. De retour à la Maison Blanche, Donald Trump soutient sa candidature avant même qu’elle ne soit officielle. Partisan d’un État moins interventionniste, il veut aussi passer au crible les programmes financés par les contribuables, pour réduire les dépenses de la Floride.
Si Byron Donalds doit une grande partie de son ascension politique à Donald Trump, il doit, dans la dernière ligne droite, composer avec cet encombrant mentor pour devenir, peut-être, le premier gouverneur afro-américain de Floride.
JoAnna Mendoza, l'ancienne Marine et démocrate à poigne à l'assaut de l'Arizona
Ancienne militaire, JoAnna Mendoza espère ravir au républicain sortant, Juan Ciscomani, son siège à la Chambre des représentants dans la 6e circonscription de l’Arizona qui s’étend sur une partie de la frontière avec le Mexique. Un duel particulièrement suivi dans cette circonscription remportée de justesse par les républicains en 2024.
Ainée d’une fratrie de cinq enfants, JoAnna Mendoza grandit dans une famille d’ouvriers agricoles. Dès l'enfance, elle travaille aux côtés de ses parents dans les champs de coton. Elle se souvient de la honte qu’elle éprouvait lorsqu’elle utilisait des bons alimentaires pour faire des courses, rapporte le New York times. À 17 ans, elle s’engage dans les forces armées.
Au cours de ses vingt années de carrière dans la Navy et le corps des Marines, elle est déployée en Irak et en Afghanistan, et devient l'une des deux femmes à occuper le poste de formatrice d'instructeurs chez les Marines.
De retour en Arizona, cette mère célibataire de 49 ans, ouvertement queer, élève seule son fils. Elle fait ses premiers pas en politique dans le bureau d’un élu au Congrès où elle accompagne des anciens combattants - sa circonscription compte quelque 80 000 vétérans. Candidate malheureuse au Sénat de l’Arizona en 2020, elle a depuis effacé plusieurs publications sur le racisme systémique, la police et les droits LGBTQ+, révèle l’Arizona Republic.
Aujourd’hui, Johanna affiche un discours plus modéré et concentre sa campagne sur le pouvoir d’achat et la défense des aides sociales. Sur l’immigration, elle réclame en revanche un contrôle renforcé de l’ICE, la police fédérale de l'immigration, et défend une voie vers la citoyenneté pour les sans-papiers qui « travaillent dur, respectent la loi et contribuent à leurs communautés ».
Steve Hilton, l'ancien conseiller de David Cameron qui veut faire basculer la Californie
En Californie, Arnold Schwarzenegger a été le dernier républicain à occuper le poste de gouverneur, entre 2003 et 2011. Tout comme lui, l'Américano-Britannique Steve Hilton veut incarner ce changement dans l'État le plus prospère du pays. Face à lui se tient le démocrate Xavier Becerra, ancien secrétaire à la Santé de Joe Biden, au profil plus discret.
Conservateur et populiste, Steve Hilton est un fils d’immigrés hongrois qui a quitté l’équipe de David Cameron, qu'il conseillait, en 2012 pour rejoindre en Californie son épouse, alors responsable de la communication chez Google. Son soutien au Brexit le brouille durablement avec le Premier ministre britannique et l’expatriation prévue pour un an devient définitive. En 2021, il devient ainsi citoyen américain.
Ancien animateur de l’émission The Next Revolution sur la chaîne conservatrice Fox News, l’homme de 57 ans est « habitué à la parole publique », remarque Emmanuelle Perez Tisserant, spécialiste des États-Unis et de l'histoire de la Californie. « Il s’est fait remarquer par Trump parce qu’il a critiqué les mesures de confinement au moment de la pandémie de Covid. »
MAGA compatible, Hilton l’est. Jusque dans son attitude visiblement très favorable aux grands noms de la tech et aux grandes fortunes dont il a reçu le soutien financier. Cependant, il ne souhaite pas que Trump ni d’autres figures républicaines nationales viennent faire campagne pour lui. S'il est prêt à vanter les progrès du président, il prend soin de garder ses distances avec certaines de ses positions, notamment ses accusations d’un « système truqué », et il ne voit aucune raison de restreindre le vote par correspondance.
Il est en revanche parfaitement aligné avec la Maison Blanche sur le plan économique : « il veut réduire les taxes et les régulations, y compris environnementales », résume Emmanuelle Perez Tisserant. Il veut aussi créer un « DOGE » californien, inspiré de celui d’Elon Musk, pour réduire les dépenses publiques.
En retard dans les sondages, le candidat a misé sur un spot, ultra-provocateur, multipliant les sous-entendus sexuels entre deux femmes, avant de révéler qu’elles votent pour lui. Un coup d’éclat qui a fait scandale, y compris dans son propre camp.
Mary Peltola, la démocrate d’Alaska qui défend « le poisson, la famille et la liberté »
En quad ou en hydravion, parfois vêtue d’un kuspuk, la tunique traditionnelle yup’ik, Mary Peltola sillonne les villages les plus reculés de l’Alaska avec son slogan : « Le poisson, la famille et la liberté ». Cette démocrate de 53 ans affronte le sénateur républicain sortant Dan Sullivan, élu à deux reprises, dans un État traditionnellement acquis aux républicains.
Favorable aux armes à feu et à l’exploitation du pétrole et du gaz, elle défend également l’environnement et les droits des populations autochtones. Mary Peltola cultive ainsi un positionnement singulier au sein de son parti.
En 2022, elle avait créé la surprise en devenant la première Autochtone d’Alaska élue au Congrès américain. « Le talent politique de Mary réside dans sa capacité à incarner ces tensions », analyse le démocrate John-Henry Heckendorn dans le New York Times.
Fille d’une mère yup’ik et d’un père originaire du Nebraska, elle a grandi dans les villages de l’ouest de l’Alaska, au rythme de la pêche au saumon. « Je suis faite de poisson », écrivait-elle en 2020. Une formule qui décrit son attachement à cette ressource, essentielle à la subsistance de sa communauté et devenue l’un de ses principaux combats politiques. Elle fait également de la lutte contre la vie chère une priorité de sa campagne, promettant de faire baisser les prix de l'alimentation, de l’énergie et du logement, tout en plaidant pour une limitation des mandats au Congrès.
Mais derrière son image chaleureuse, une enquête du New York Times met en cause son comportement au sein de son équipe. Neuf de ses anciens collaborateurs dénoncent des accès de colère, des insultes et une bousculade présumée. Des accusations qu'elle réfute, du moins pour les plus graves.
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