À Victoriaville, le Dossier santé numérique pousse des médecins à quitter l’hôpital
Pas moins de neuf médecins omnipraticiens ont quitté l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska ces derniers mois. Découragée, la dernière en date impute en partie cet exode au déploiement du Dossier santé numérique (DSN).
La Dre Ève Bétit fera sa dernière garde à l’hôpital à la fin novembre. « En quatre mois, je suis la neuvième omnipraticienne à démissionner de l’hôpital. C’est énorme. On vient de perdre la moitié de nos effectifs médicaux. »
Dans les hôpitaux de région, comme l’Hôtel-Dieu, les omnipraticiens assument une bonne partie des soins sur les étages, une tâche qui incombe davantage aux médecins spécialistes dans les grandes villes. La plupart ont aussi une pratique clinique en GMF, et se partagent les gardes à l’hôpital une semaine sur cinq ou six.
En démissionnant de l’Hôtel-Dieu, la Dre Bétit va tout de même continuer à voir des patients, mais elle se concentrera sur son travail en cabinet.
Au printemps dernier, Le Devoir et d’autres médias avaient rapporté que l’implantation du DSN ne se passait pas très bien dans cet hôpital : des médecins y relevaient alors de graves problèmes techniques, une attente accrue aux urgences et la perte de renseignements sur les patients.
Six mois plus tard, la Dre Bétit a l’impression de ne pas avoir été entendue. « Il faut que le gouvernement réalise l’impact de ce qui se passe dans notre région », dit cette médecin qui a déjà été chef de département et d’hospitalisation. « Nous, le mur, on le voyait venir depuis longtemps. »
Le déploiement du DSN a créé de nouveaux irritants et a alourdi les tâches, explique-t-elle. Pour préparer le départ d’un patient, par exemple, le système informatique requiert « plusieurs étapes ». Et les prescriptions pour le pharmacien ne se rendent pas toujours — il faut donc les vérifier par téléphone, dit-elle. « Il faut toujours répondre à des questions, ce qui fait que chaque petit geste est plus long que si on le faisait sur papier. »
Ève Bétit ne croit pas que le DSN est le seul responsable de l’exode des médecins à l’Hôtel-Dieu. Selon elle, les départs ont aussi été causés par le manque d’effectifs, les « exigences du gouvernement pour rapatrier les médecins dans leur clinique » et « les menaces de la loi 2 [adoptée sous bâillon l’an dernier, puis retirée] qui a grandement démotivé les médecins ».
C’est une question de timing, dit la Dre Bétit : le Dossier santé numérique « a juste été la goutte qui a fait déborder le vase ».
Incapables de tenir le coup
De 21 médecins il y a six mois, ils sont passés à 12 aujourd’hui — l’équivalent de deux équipes, alors que l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska en avait six il y a quelques années. Chaque jour, de nouveaux patients sont vus à l’urgence et ont besoin d’être admis sur les étages, dit la Dre Ève Bétit, ce qui accentue la pression : « On n’est plus capables d’assumer le nombre de lits qu’on doit couvrir à cause de la perte d’effectifs médicaux majeurs. »
À 52 ans, Mme Bétit est la plus âgée des neuf médecins omnipraticiens qui ont quitté l’hôpital. En raison de son ancienneté, elle n’avait plus l’obligation de prendre des heures de garde et le faisait par simple intérêt pour la pratique. Mais sa semaine de garde de la mi-octobre a été « [sa] pire en 18 ans ».
« C’est tout simplement invivable et inhumain », a-t-elle écrit à la direction de Santé Québec Mauricie–Centre-du-Québec dans sa lettre de départ.
Normalement, les médecins doivent suivre au maximum 18 patients par jour ; or, elle devait veiller en moyenne sur 22 à 25 personnes. La garde, qui s’étirait d’ordinaire sur environ 8 heures, durait jusqu’à 12 heures par jour. Et le manque de ressources a forcé le transfert de patients vers l’hôpital de Drummondville. En restant à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, elle aurait compromis sa propre santé, explique-t-elle. « Je me sens mal. J’aurais voulu continuer, mais pas à ce rythme effréné. »
Jointe par Le Devoir, la branche régionale de Santé Québec a confirmé les départs de huit collègues de Mme Bétit, mais refuse de dresser un lien entre ces départs et le déploiement du DSN. « Les départs de médecins peuvent être attribués à diverses raisons », écrit sa porte-parole. L’organisation soutient aussi que seuls deux patients ont été transférés d’hôpital faute de place depuis le début du mois d’octobre.
À propos du manque de médecins, Santé Québec Mauricie-et-Centre-du-Québec note que, « comme plusieurs régions, le Centre-du-Québec doit composer avec une disponibilité limitée de médecins de famille ». La société d’État se dit « très active » en ce qui a trait au recrutement et compte notamment sur l’implantation d’une formation locale en médecine pour faire face à ce problème.
Des progrès et des embûches
Cette année, sept postes de médecins de famille ont été affichés à Victoriaville — et cinq sont toujours vacants, souligne la présidente de l’Association des médecins omnipraticiens des Bois-Francs, la Dre Esmeralda Elias Lopez. « Il manque 2000 médecins au Québec, mais il y a des régions plus en souffrance et la nôtre en fait partie. »
Pendant ce temps, les médecins qui restent à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska craignent d’hériter d’un surplus de tâches. La Dre Alyson Baker, spécialiste en médecine interne, s’attend à ce que les gardes vacantes s’ajoutent à la charge des 14 internistes de l’hôpital. « On est très inquiets, parce qu’il n’y a pas de solution satisfaisante proposée par l’établissement. »
La Dre Baker faisait partie des médecins qui avaient sonné l’alarme au printemps dernier. « Tu as du monde épuisé et tu leur donnes une plus grosse charge de travail. C’est sûr que c’est une recette pour la catastrophe. » Il y aurait quand même eu des problèmes sans le déploiement du Dossier santé numérique, croit-elle, « mais ça n’aurait pas tout sauté en même temps ».
La spécialiste en médecine interne souligne que le logiciel de la firme Epic Systems utilisé dans le cadre du DSN « devient de plus en plus facile à utiliser » avec le temps. Ainsi, pour les résultats de laboratoire, par exemple, elle constate qu’il lui fait maintenant « gagner du temps ». Par contre, remplir les dossiers de ses patients (problèmes de santé, antécédents médicaux, etc.) demeure très long : elle estime qu’elle met en moyenne 30 minutes pour le faire, soit deux fois plus de temps qu’auparavant.
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