La Presse aux Pays-Bas | Dérapages au pays de l’aide médicale à mourir ?

(Soest, Pays-Bas) Le dernier jour, Esther Beukema a fait un casse-tête avec sa famille et pour un instant, autour de la table de la cuisine, le temps a semblé suspendu. Vers 14 h, elle a eu envie d’œufs brouillés. Son père, Rob, lui en a préparé.
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Puis, l’heure est venue. Esther a enfilé un chandail de Mickey au pouce levé, une chaussette de sa mère dans un pied et une chaussette de son père dans l’autre. Elle s’est allongée sur le lit, dans la chambre de son enfance. Elle était prête.
Sa mère, Ellen, s’est allongée à ses côtés. Son père et son frère lui ont pris chacun une main avant que l’infirmière ne lui administre le cocktail létal. Ça n’a duré que quelques secondes, raconte sa mère. « Elle s’est envolée. »
Esther Beukema n’avait ni le cancer ni aucune autre maladie physique. Mais depuis des années, elle souffrait d’anorexie sévère. À tel point qu’un psychiatre néerlandais, jugeant qu’elle était « mentalement en phase terminale », lui a accordé l’aide médicale à mourir.
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Ellen, la maman d’Esther
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La jeune femme souffrait d’anorexie sévère.
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Les parents d’Esther, Rob et Ellen
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Ellen regarde avec affection des photos de sa fille.
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La famille Beukema
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« Née dans l’amour, partie dans l’amour », ont inscrit ses parents au pied du hêtre qu’ils ont planté pour leur fille non loin de la maison familiale de Soest, au centre des Pays-Bas. C’est là qu’ils ont enterré les journaux intimes d’Esther, noircis par des années de désespoir infini.
Elle avait fait toutes les cliniques spécialisées en troubles alimentaires du pays. On l’avait mise en confinement solitaire. On l’avait attachée à une chaise pour la gaver de force. Rien n’avait fonctionné, affirme sa mère. « Elle voulait atteindre zéro sur la balance. Elle ne voulait plus exister. C’est ce qu’elle répétait sans cesse. »
Le 10 décembre 2021, à l’âge de 33 ans, Esther Beukema a obtenu ce qu’elle réclamait depuis des années : l’aide médicale à mourir – appelée sans détour euthanasie aux Pays-Bas. Avec la Belgique, le Luxembourg et la Suisse, c’est l’un des rares pays au monde à autoriser cette pratique pour des motifs psychiatriques.
Ellen Beukema en remercie le ciel : elle est persuadée que, pour sa fille, il n’y avait pas d’autre issue que la mort. « Je n’en ai jamais douté. Beaucoup de choses peuvent mal tourner dans le cerveau. Et parfois, c’est irréparable. »
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« Née dans l’amour, partie dans l’amour », ont inscrit ses parents au pied du hêtre qu’ils ont planté pour leur fille.
Aux Pays-Bas, tous les psychiatres ne partagent pas cette certitude.
Ici, le débat fait rage. Pour les critiques, le modèle néerlandais, autrefois présenté comme étant prudent et équilibré, s’en va à la dérive. La ligne rouge a été franchie avec l’euthanasie de plusieurs jeunes en profonde détresse psychologique. Parmi eux, des adolescents d’à peine 16 et 17 ans.
Un avertissement pour le Canada
Après avoir longuement tergiversé, le Canada a annoncé en octobre que l’aide médicale à mourir ne serait pas offerte aux personnes dont le seul problème médical est un trouble de santé mentale. Cette décision a été influencée, en partie, par la polémique qui secoue les Pays-Bas.
La pratique était déjà formellement prohibée au Québec et en Alberta. Le gouvernement Carney compte maintenant déposer un projet de loi fédéral pour l’interdire indéfiniment dans le reste du pays, comme le lui a recommandé en juin le comité parlementaire qui s’est penché sur la question.
Au printemps, deux psychiatres des Pays-Bas invités à témoigner devant ce comité avaient sonné l’alarme. « À mon avis, l’expérience néerlandaise devrait servir de mise en garde pour le Canada », avait déclaré Jim van Os, directeur de la chaire de neurosciences du Centre médical universitaire d’Utrecht.
Mon message au Canada est le suivant : ne vous engagez pas dans cette voie. Les données probantes ne sont pas là. L’Organisation des Nations unies, l’Association internationale pour la prévention du suicide et notre expérience sur le terrain pointent toutes dans la même direction.
L’euthanasie est légale depuis 2002 aux Pays-Bas. La très grande majorité des Néerlandais qui y ont recours souffrent de maladies physiques graves ou terminales. Les cas liés à des souffrances mentales ont toutefois nettement augmenté depuis cinq ans : les 761 euthanasies enregistrées de 2021 à 2025 dépassent le total cumulé des 19 années précédentes (542).
Parmi ces 761 euthanasies pratiquées dans les cinq dernières années, 96 concernaient des Néerlandais de moins de 30 ans. Ce sont eux, surtout, qui ont inquiété une partie de la communauté psychiatrique : n’étaient-ils pas trop nombreux et, surtout, trop jeunes pour mourir ?
L’effet boule de neige
« Depuis quelques années, on assiste à une explosion de problèmes de santé mentale chez les jeunes. L’anxiété, la dépression et les dépendances connaissent une forte augmentation », explique Damiaan Denys, ancien président de la Société néerlandaise de psychiatrie.
Le phénomène s’observe à l’échelle mondiale. Aux Pays-Bas, toutefois, une poignée de médecins ont jugé que certains de ces jeunes avaient épuisé toutes les options thérapeutiques ; leur état était si grave que l’euthanasie constituait, pour eux, l’unique solution.
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Le Dr Damiaan Denys, ancien président de la Société néerlandaise de psychiatrie
Ce mouvement a pris de l’ampleur et, en très peu de temps, le nombre de jeunes ayant recours à l’euthanasie a explosé.
Selon lui, la couverture médiatique a contribué à cette hausse en diffusant des récits idéalisés de jeunes en détresse, toujours présentés comme faisant preuve d’un immense courage et toujours entourés de proches aimants et compréhensifs.
Ces reportages qui dépeignent les malades en héros et la mort en délivrance provoqueraient un réel effet d’entraînement. Le Centre d’expertise sur l’euthanasie, une institution médicale de référence aux Pays-Bas, affirme avoir observé un pic de demandes après la diffusion de chaque reportage positif sur le sujet.
Menno Oosterhoff a joué un rôle central dans la diffusion de ces récits. Ce psychiatre, qui a pratiqué l’euthanasie de 12 jeunes patients, dont certains mineurs, atteints de troubles mentaux entre 2023 et 2024, a accordé de nombreuses entrevues, participé à des documentaires et même diffusé sur le web les témoignages de certains de ses patients.
Le Dr Oosterhoff a aussi coécrit le livre Laat me gaan (Laisse-moi partir) avec Esther Beukema après avoir émis un avis favorable à sa demande d’euthanasie. « Menno a compris que je ne cherchais plus d’aide par espoir, mais parce que je devais prouver que j’avais absolument tout essayé. Il a vu ma souffrance », a-t-elle écrit dans la préface, quelques semaines avant de mourir.
Choisir la mort à 17 ans
Menno Oosterhoff a décliné notre demande d’interview, mais sa consœur Kit Vanmechelen, qui a également coécrit l’ouvrage, a bien voulu nous accueillir à bord de sa péniche, amarrée le long d’un canal de Groningue, dans le nord des Pays-Bas.
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La Dre Kit Vanmechelen
La psychiatre affirme avoir procédé à « des dizaines » d’euthanasies, dont plusieurs auprès de jeunes patients atteints de troubles mentaux. Elle y a toutefois renoncé il y a plus d’un an face au « débat virulent » qui s’est emparé des Pays-Bas. Le Dr Oosterhoff, pour sa part, a carrément cessé d’exercer. « Il a vraiment été brisé par ce qui s’est passé », confie la Dre Vanmechelen.
C’est l’euthanasie de Milou Verhoof, à 17 ans, qui a cristallisé la controverse. En 2023, le Dr Oosterhoff a accédé à la demande de l’adolescente, qui souffrait de dépression et de traumatismes liés à des agressions sexuelles subies dans l’enfance.
Un an plus tard, 14 psychiatres, doutant de sa capacité à formuler une telle requête, ont réclamé l’ouverture d’une enquête criminelle. Leur démarche a échoué ; les parents de Milou ont répliqué par une poursuite en diffamation.
« Cette affaire a rendu de nombreux psychiatres encore plus réticents à aborder la question de l’euthanasie avec leurs patients. Finalement, je pense que les patients sont les véritables victimes de ce débat », regrette la Dre Vanmechelen.
Avant même la controverse, souligne-t-elle, très peu de psychiatres acceptaient d’évaluer les demandes d’euthanasie pour troubles mentaux aux Pays-Bas. Si peu, en fait, que la Dre Vanmechelen attribue la récente baisse des cas – passés de 219 en 2024 à 174 en 2025 – à la polémique et au fait que le Dr Oosterhoff et elle-même ont cessé d’en pratiquer.
Pendant ce temps, des êtres humains continuent de souffrir, regrette la psychiatre. « Je reçois des demandes tous les jours, confie-t-elle. Je pourrais m’y consacrer à plein temps, sept jours sur sept, si j’acceptais toutes ces demandes. »
Cela ne signifie évidemment pas que toutes ces requêtes seraient acceptées. Certaines procédures s’étirent sur des années ; d’autres sont plus rapides. La Dre Vanmechelen, par exemple, n’a mis que trois mois à évaluer la demande d’une jeune mère suicidaire. « Tout le monde était convaincu qu’elle ne pouvait plus vivre. » La psychiatre dit en être rapidement arrivée à la même conclusion.
La plupart des demandes finissent toutefois par être refusées. Aux Pays-Bas, comme au Canada, l’euthanasie n’est pas un droit. Pour l’obtenir, un patient doit convaincre un médecin qu’il a tout essayé et qu’il n’existe aucune autre issue à ses souffrances intolérables. « Je n’aime pas être ce médecin, mais je ne détourne pas le regard face à un patient dans cette situation, affirme la Dre Vanmechelen. Qui suis-je pour lui dire qu’il doit continuer à vivre ? »
Canada : le débat était-il joué ?
Kit Vanmechelen déplore que les patients psychiatriques canadiens ne puissent pas jouir des mêmes droits que les patients atteints d’un cancer. Elle ne peut s’empêcher de noter que les deux confrères qui ont exhorté Ottawa à rejeter le modèle néerlandais comptent parmi ses détracteurs les plus virulents.
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La Dre Kit Vanmechelen
« Si le Canada convoque des témoins convaincus que ce qui se passe ici est un crime », il ne faut pas s’étonner du résultat, estime la psychiatre. Elle-même n’a pas reçu d’invitation à témoigner, malgré sa vaste expérience dans le domaine. La délégation néerlandaise était « biaisée », dénonce-t-elle ; les conclusions du comité parlementaire étaient courues d’avance.
Quoi qu’il en soit, l’expérience néerlandaise met à l’épreuve l’un des principaux arguments avancés au Canada. Les partisans d’un élargissement de l’aide médicale à mourir aux troubles mentaux soutiennent qu’elle ne serait accordée qu’au terme d’un long parcours de soins. Selon l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité, seuls pourraient en bénéficier des « patients suivis depuis des années, voire des décennies ».
Ce n’est pourtant pas toujours ce qui se passe aux Pays-Bas : à 16 ou 17 ans, les patients néerlandais qui ont obtenu l’euthanasie ne pouvaient évidemment pas avoir été suivis depuis plusieurs décennies.
Pour le psychiatre Damiaan Denys, trop de questions restent sans réponse : « Comment s’assurer que toutes les options thérapeutiques ont été réellement épuisées chez un patient si jeune ? Comment déterminer s’il a une perception réaliste de la mort ? Et dans quelle mesure cette perception est-elle influencée par la puberté, l’imaginaire ou une forme de romantisme ? »
Les Pays-Bas forment le seul pays au monde à autoriser l’euthanasie de mineurs pour des motifs psychiatriques. Le consentement des parents est requis de 12 à 15 ans. Pour les adolescents de 16 et 17 ans, seule une consultation des parents est nécessaire.
En ce qui concerne les troubles mentaux, l’âge minimal requis devrait être porté à 30 ans, plaide le Dr Denys : « Il faut avoir eu la possibilité de faire l’expérience de la vie avant de conclure que sa souffrance ne pourra jamais s’apaiser. »
Le papillon dans le bocal
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Ellen est persuadée que pour sa fille Esther, il n’y avait pas d’autre issue que la mort.
« Mais tu es jeune, après tout. Tout finira par s’arranger pour toi ! », répétait-on à Esther Beukema lorsqu’on apprenait qu’elle avait demandé l’euthanasie. Elle devait sans cesse prouver qu’elle avait tout essayé. « Mais de la compréhension, une oreille attentive, un câlin… presque personne n’en était capable ni n’essayait d’en donner. Le silence régnait de tous côtés. Un silence de mort », a-t-elle écrit dans son livre.
Quand elle a reçu le feu vert du psychiatre, après des années d’attente, elle s’est sentie apaisée. Sûre de son choix. « Maintenant, je peux partir, calmement et sereinement, sachant que mes parents iront bien, eux aussi », a-t-elle écrit.
Au cours de ses six dernières semaines de vie, Esther Beukema n’a pas une fois pensé à avaler des pilules ou à se jeter sous un train. Elle a pris le temps de faire ses adieux, raconte sa mère, Ellen. « Pendant 16 ans, nous nous étions occupés d’elle comme des thérapeutes. Nous pouvions enfin redevenir ses parents. »
En famille, ils sont allés voir la mer une dernière fois. Ils ont organisé des soirées pyjama pour regarder des films de Noël. Ils se sont tous fait tatouer un papillon aux ailes déployées. « Esther s’était toujours sentie prisonnière, comme un papillon dans un bocal, explique sa mère. Elle ne pouvait pas s’envoler dans cette vie. »
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